‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 108 sur 144 · AMOUR DE SOI · texte numérisé non relu

AMOUR DE SOI

volonté en l'entraînant peu à peu vers l'égoïsme ou la sensualité. La charité, avec son désintéressement, est comme un sel d'incorruption et de salubrité dont notre faible et fragile nature a le plus pressant besoin dans ces affections, d'ailleurs légitimes, inspirées par l'utilité ou par le plaisir. On n'aime vraiment avec sécurité qu'à la condition d'aimer avec charité; et l'amour théologal demeure la suprême sauvegarde d'un amour vraiment moral.

Théorème LXVI.

485. — La règle de s'aimer soi-même, d'aimer ses ennemis ei ceux de Dieu, est tout entière dans le fait de la volonté divine nous aimant ainsi qu'eux pour des raisons sages et parfaitement ordonnées.

486. Quand un ange ou un homme est tombé pour jamais dans l'abîme de l'immoralité, quand il est damné, quand il n'est plus l'objet de la volonté rédemptrice de Dieu, quand enfin il n'est plus capable d'en éprouver les effets miséricordieux et surnaturels, nous ne devons plus le compter parmi les personnes que nous avons à aimer d'un amour de charité. — Les ennemis de Dieu confirmés dans cette épouvantable déchéance ne peuvent donc plus ni être aimés de nous ni s'aimer eux-mêmes ; et en ce sens la charité théologale, par sa conformité nécessaire avec la charité divine, n'admet pas qu'on aime les adversaires définitifs de Dieu, ni soi-même au cas où l'on aurait la suprême infortune d'être perdu parmi eux. — Mais quand Dieu aime encore les pécfieurs, nous les pouvons et devons aimer ; et quand Dieu nous aime encore, nous pouvons encore et devons nous aimer. Éclaircissons quelque peu ce double sujet, et parlons d'abord de la charité de l'homme envers lui-même.

487. ~ a) Laissant de côté l'amour purement organique et physiologique, l'on discerne quatre formes

dans l'affection intellectuelle de l'homme pour soi : deux sont coupables et deux sont bonnes, à divers degrés. — 1. La plus mauvaise, péché mortel avéré, est le détestable êgoïsme par lequehon se substitue formellement ou équivalemment à Dieu comme fin dernière, comme bonté initiale et terminale, — et par lequel on se rapporte à soi-même toute créature comme moyen de plaisir, de profit, ou de gloire. L'orgueil est seul capable d'engendrer un pareil monstre, et il y a réussi dans le monde angélique, à l'origine des choses. L'homme y a succombé jusqu'à certain point dans la tentation adamique; et depuis on a vu la raison et le cœur, chez les païens et les rationalistes surtout, en revenir à cet excès proprement diabolique. — 2. S'aimer si exagérément et si aveuglément qu'on diminue et qu'on entrave, sans la nier et sans la détruire pourtant, la dépendance absolue où l'on est de Dieu et de son infinie bonté, constitue une faute réelle mais qui n'est que vénielle de soi. C'est frivolité, inconsidération, sensualité, plutôt qu'égoïsme formel et déclaré. — 3. Mais c'est un amour surnaturellement bon, approuvé et prescrit par Dieu même, que celui qui est inclus dans l'acte d'espérance et dans le souhait qu'on se fait à soi-même des avantages et des joies de la grâce puis de la gloire. Pour n'être pas entièrement désintéressé, pour n'être pas à la hauteur de la charité, il est cependant très utile et très nécessaire, ainsi que nous l'avons précédemment constaté (1). Et lors même que l'intérêt personnel y serait quelquefois un peu excessif, le fond en reste moral et méritoire. — 4. Se

(1 Cf. Théorème LY. — Comme l'objet formel de notre charité pour nousmêmes est la volonté aimante de Dieu envers nous, et comme cet amour divin nous veut saints et heureux, unis à lui par grâce et par gloire, la charité envers nous inclut le désir et le vouloir de la sainteté et de la béatitude, de la grâce et la gloire, non pas précisément en tant qu'elles nous sont utiles et agréables, mais en tant quelles sont voulues par Dieu, d'une façon inûniment honnête. Voilà ce qu'il aurait peut-être fallu représenter à Bossuet et à Féneloii quand ils disputaiiMit si éloquemment et parfois si confusément sur l'amour intéressé et sur l'amour désintéressé. Il y a réellement deux amours de la béatitude, l'un et l'autre surnaturels: le premier, moins parfait, est un acte d'espérance; le second, très parfait, est un acte de charité.

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