AMOUR DE SOI
vouloir enfin à soi-même le bien que Dieu veut, sans désir d'avantages ni de délectations légitimes; s'aimer parce que l'on est aimé de Dieu en quelqu'une des façons antérieurement expliquées (1), c'est l'amour de charité désintéressée, parfaite, et même théologale, puisque en réalité l'on aime directement et formellement la volonté aimante de Dieu, l'amour divin, la charité divine. Un tel sentiment n'a plus rien du tout qui rappelle l'égoïsme, la sensualité; et si le péché véniel pouvait s'y glisser, il y apparaîtrait seulement comme négligence ou torpeur, nullement comme excès ou exagération, puisque on n'excède et n'exagère jamais en aimant uniquement ce que Dieu aime.
i-88. -^ L'amour d'espérance, mais principalement et formellement l'amour de charité envers nous-même, nous est prescrit par le célèbre commandement d' « aimer notre prochain comme nous-même. » Car le terme d'aimer convient premièrement et spécifiquement à l'amour le plus parfait et le plus complet, qui est la charité (2). Le droit naturel nous l'impose avant même le droit révélé ou surnaturel ; et la philosophie aussi bien que la théologie nous apprend que c'est un devoir rigoureusement obligatoire de s'aimer avec perfection et désintéressement. Quant à la conjonction u comme, » elle n'indique pas précisément le mode, V ordre, le degré de cet amour : elle en affirme seulement la nécessité relativement à nous-même et relativement au prochain, ainsi que nous l'expliquerons plus tard. — Nous aurons, en effet, à examiner si nous pouvons et devons quelquefois nous préférer aux autres dans l'usage des biens spirituels ou matériels mis à notre disposition ; et quelles sont, à ce sujet, les prescriptions de la charité complétées par celles de la justice et de la irrudence.
489. — Au point de vue de la simple appréciation, qui seule peut nous occuper ici, il est évident que nôtre
(l)Cf. n"480.
(2) Matth., XXII, 39 ; cf. Lev., xix, 18.
amour envers nous-même doit se mesurer et se régler exactement comme celui que nous portons au prochain. Que sommes-nous, que valons-nous, que faisons-nous, que pouvons nous faire, relativement à la glorification de Dieu dans l'ordre surnaturel*? Y avons-nous une place prééminente par nos moyens , nos charges ou nos œuvres? Ou bien sommes-nous simplement du vulgaire et du commun? Ne sommes-nous malheureusement pas au-dessous de la moyenne? — Nous savons que la charité divine nous estime et nous aime en proportion de ce droit et de ce fait : nous devons faire de même, et nous efforcer d'être assez intelligents, assez sages, pour ne nous aimer que suivant notre mérite surnaturel. Supérieurs par l'instruction, par la situation, par l'autorité, par la mission et la vocation, nous sommes fréquemment, hélas! inférieurs par le cœur et par la vertu. Mettons-nous donc à notre-véritable place, dans la série des objets que nous avons à aimer. Ainsi pourrons-nous avoir l'héroïsme, car c'en est un, de nous sacrifier corps et biens, non pas seulement à la gloire de Dieu, mais au service de l'Église et de la société humaine, sans nous laisser jamais arrêter par l'abominable et lâche interprétation que l'égoïsme moderne donne au principe que charité bien ordonnée commence par soi-même.