AMOUR DES ENNEMIS
qu'à entendre la loi de les aimer : mais nous ne parlons pas de cet amour justement intéressé. — Nous parlons de la charité désintéressée, qui aime ceux que Dieu aime et comme il les aime, fussent-ils ses ennemis et les nôtres.
491. — Je demande à mon lecteur d'observer comment nos réels ennemis, les seuls dont il y ait lieu de traiter ici, ne peuvent être tels sans être en même temps les ennemis de Dieu, et réciproquement; — de sorte que je puis unir dans une seule considération les siens et les nôtres. — Je suppose, en effet, que nos ennemis soient les amis de Dieu. Dès lors évidemment leurs sentiments envers nous sont substantiellement bons, et ne sont qu'apparemment ou que véniellement mauvais. Ils ne sont donc pas de réels et véritables ennemis pour nous, à moins que nous ne prétendions follement avoir droit à une si parfaite amitié, que le moindre nuage y soit une grave injustice contre nous. — Je suppose ensuite que les ennemis de Dieu, les pécheurs gravement coupables, soient pourtant nos amis en cela : alors nous sommes nécessairement nous-mêmes ennemis de Dieu, puisque nous péchons mortellement avec eux. — Je suppose enfin que nos ennemis soient par le fait même les ennemis de Dieu : cela s'explique uni(:[uement par la malice grave de leur conduite à notre égard et à l'égard de la loi divine. — La question de l'amour dû aux ennemis concerne donc simultanément les ennemis de Dieu et de nous ; et il y aurait inutilité, danger même d'erreui\ à en faire une double question.
492. — Dieu n'aime certes pas les pécheurs en tant que pécheurs : la charité théologale ne saurait donc les aimer comme tels sans se mentir à elle-même. — Dieu aime les pécheurs à cause et en proportion du bien qu'il fait ou veut faire en eux : la charité théologale les aimera pareillement parce qu'ils sont encore bons ou pour qu'ils le deviennent. — Dieu n'aime pas d'un amour spécial et privilégié les pécheurs, à moins qu'il ne veuille tirer d'eux
un bien tout particulier pour sa gloire, pour son Église, pour l'édificûtion des âmes : la charité théologale ne pourra et devra donc leur accorder d'amour exceptionnel que pour des motifs également exceptionnels; et si elle exige des parents et des pasteurs une affection particulière pour leurs enfants ou leurs subordonnés pervertis, des enfants et des sujets un attachement spécial pour leurs parents ou leurs supérieurs mauvais, des scandaleux une pitié plus vive pour les victimes de leur malice, c'est parce que Dieu lui-même règle et dispose ainsi leur obligation d'aimer. Autrement, le degré commun et ordinaire de charité suffirait envers les ennemis comme envers les indifférents; et l'on ne devrait plus voir un commandement mais un simple conseil dans ces paroles célèbres du Sauveur : « Aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent; et priez pour vos persécuteurs et vos calomniateurs (1). »
I 2. — Motif de la charité théologale.
Théorème LXVII.
493. — Le motif unique et universel de l'amour théologal est la bonté divine connue surnaturellement ; motif déterminant librement la volonté humaine en cette vie, et la détermina?^ nécessairement dans la vision béatifiqite; motif que nul autre ne peut remjjlacer sous peine d'éliminer absolument l'acte même de charité.
494. — L'objet principal de la cliarité théologale est Dieu surnaturellement connu pour bonté infinie; c'est lui qui rend tliéologalement aimables les objets secondaires qui certainement ne sont pas lui, qui certainement ne possèdent pas sa bonté infinie, mais qui sont tellement
(1) Matth., y, 44. - Cf. Sum. TlieoL, 22, q. 25, a. 8.
aimés de lui que nous ne pouvons pas refuser de les aimer à cause de lui, sous péril de ne pas l'aimer luimême. Sa bonté infinie, en s'exerçant envers eux, est donc Vohjet formel, actif causal, de la charité que nous leur devons et que nous leur portons. — Et comme il n'y a rien, ni en dehors, ni au-dessus, ni en plus de cet objet formel, pour nous mouvoir à l'aimer d'amour surnaturel, il est précisément aussi le motif unique et universel de la charité théologale. La foi le présente à la volonté; celle-ci en accepte librement l'influence, et produit l'acte libre et méritoire qui lui est propre en cette vie.
495. — Lorsque Dieu apparaît immédiatement, essentiellement, face à face, à ses élus dans la vision béatifique, leur amour n'est plus libre ni méritoire ; il est heureusement nécessaire et inéluctable, parce qu'alors leur volonté glorifiée, béatifiée, se trouve entraînée par son objet sur naturellem ent propre . — Ici-bas, même avec la grâce la plus abondante, nous n'avons pas l'évidence immédiate et nécessitante de ce divin objet; aussi restons-nous libres de l'aimer, plus libres encore d'aimer ce qu'il aime et qui, par rapport à nous, est à un degré plus éloigné de l'évidence absolue. — Les dons mystiques peuvent sans doute enchaîner les facultés sensibles, entraîner pour un temps la raison, et à sa suite la volonté qui n'est plus libre de ne pas aimer : toutefois ce n'est point encore l'amour béatifique, mais un amour intermédiaire entre lui et la charité théologale, comme les visions prophétiques le sont entre l'intuition béatifique et la foi théologale. — Je ne doute pas que nous n'aimions sur naturellement le bien en général, bien abstrait et transcendantal qui est naturelleonent l'objet propre de notre volonté. Tantôt notre charité envers lui est simplement surnaturalisée par des grâces actuelles d'intelligence et de volonté : et alors elle n'est pas plus libre qu'à l'état purement naturel. Tantôt elle ajoute à ces grâces actuelles la lumière de la foi dans laquelle elle voit, consécutivement à la révélation divine, le bien universel, le bien même, dont Dieu s'est suffisam-
VERTUS THEOLOGALES
ment déclaré l'auteur (1; : et alors elle redevient libre, puisque la foi qui le lui propose à aimer est libre elle-même, et ne saurait nécessiter son fonctionnement (2).
496. — La décadence des études métaphysiques au xvii^ et au xyiii"^ siècle a fait surgir passablement d'opinions singulières, relativement au motif de la charité théologale. On s'est mis à soutenir que la bonté divine naturellement connue, que sa bienfaisance envers nous, que chacune de ses perfections, peuvent être un motif suffisant ])our la charité surnaturelle; et que si cette vertu théologale semble très difficile à pratiquer quand on lui donne des motifs trop relevés, elle ne l'est pas vraiment beaucoup lorsqu'on se contente de moins de recherches, et lorsqu'on veut bien reconnaître qu'essentiellement elle consiste uniquement à aimer Dieu par ■dessus toutes ehoses. — Qu'un motif simplement naturel puisse déterminer un acte essentiellement et spécifiquement surnaturel, c'est chose absolument impossible : attendu qu'ici, comme partout ailleui's, le moteur et le mobile doivent appartenir à la même catégorie pour qu'il y ait vraiment action, passion et mouvement. La bonté divine exclusivement connue par voie rationnelle, philosophique, est donc entièrement insuffisante à la production d'un acte de charité ou de contrition parfaite, et ce n'est point par là qu'il faut chercher à expliquer aisément la possibilité du salut pour les infidèles. — Si l'on veut dire que la bonté de Dieu en soi n'exclut pas la bonté de Dieu pour nous, on affirmera une véi'ité manifeste et plus d'une fois constatée dans ce Traité (3).I\Iais
(1) Voir, p^rex-i^niple, Matth . xi\, 10. J7. — " Le bien qui rassnsie celte cour (célesle est Vnliihn et Vomèijn do tout ce livre, (du inonde cnlier.) où l'(7Wo«,r me fait lire (en nrémouvanl) doucement ou fortement. •> ;Dante, Parad., c. XXVI, V. 16-19.»
(2) Cf. Morale suni. fondani.. ïhéor. XIX, XXU, XXIV.
(3) Spéci^leIue;lt aux n^* 412 et M^. — << Dato eiiim per impossibile quod Deus non (ss^t hcmin s boiiu n, i ou «sset ei ratio diligeiidi. » (Sinn. Theol., 2-2, q. 23, a. 4: cf. q 2G, a. 1], ;>' ; S. Kramj >is dk Salks. Traite de l'amour 'V Dieu, 1. X, c. 10.1
si l'on prétend que la bonté divine relative à ses créatures est le motif propre et spécifique de la charité théologale (l)j on détruit du coup celle-ci, en la réduisant à n'être plus qu'un amour d'espérance, incapable d'assurer et de faciliter, comme on le souhaitait, le pardon des péchés et la sanctification des âmes en dehors du baptême ou de l'absolution sacramentelle. — Sans doute il n'y a aucune distinction de naturel et de surnaturel en Dieu, mais complète identification de toutes ses perfections et opérations dans l'unité absolue de son essence. Pourtant Dieu ti'agit pas sur notre volonté sans passer par notre intelligence; il n'est pas motif et moteur de l'amour sans être d'abord objet de la connaissance; il n'y a que le bien connu pour tel qui puisse déterminer la charité; seule enfin, la bonté surnaturelle et surnaturellement connue provoque la charité surnaturelle et théologale. Si donc je n'ai pas la foi, je n'aurai pas non plus cette charité; si je pense à la grandeur, à la justice et à la puissance divines, sans les considérer sous la forme spéciale et précise de bonté, je pourrai faire des actes de religion, mais pas de charité; et ni ma justification ni mon salut n'en seront plus sûrs ou plus faciles. — Quant à aimer Dieu par dessus toutes choses, ce n'est pas la caractéristique et l'essentiel de la chanté. Tout amour de Dieu, pour être raisonnable, pour être surnaturel, pour ne pas être indigne de lui et conséquemment coupable, doit nécessairement le mettre dans une catégorie transcendante dont aucune bonté finie ne puisse approcher. Concevrait-on, par exemple, un amour d'espérance qui aimerait les délectations ou les utilités divines au-dessus d'une partie des plaisirs et des profits terrestres, mais ne les préférerait pas universellement à ceux-ci, et ne voudrait pas sacrifier, en cas de conflit, tout le créé à l'incréé, tout l'humain au divin? De tels
(1) Telle fut la doctrine de V. Bolgeni, parfois mieux inspiré que dans son traité délia Carità o amor di Dio. Le savant P. Deharbe a maintenu la vraie doctrine, après Muzzarelli et autres, dans son Die voUkominene Liebe Gottes.
sentiments, au lieu d'être surnaturels, seraient bel et bien des péchés mortels. Ce qui sépare donc tout amour divin de tout amour coupable, c'est la préférence de Dieu à tout le reste; et ce qui distingue la charité du simple amour d'espérance, c'est le désintéressement qui est dans la première et qui n'est pas dans le second.