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Sources psychologiques de l'acte de charité

• Théorème LXVIII.

497. — La production de /'acte de charité requiert, outre les facultés spirituelles innées dans l'homme, outre les grâces actuelles nécessaires à la foi et à son opération, des grâces également actuelles mettant la volonté à la hauteur de Vamour théologal, et complétant ou introduisant la vertu même de charité réellement distincte de la grâce sanctifiante et surtout de la personne du Saint-Esprit.

498. — Pour arriver à produire l'acte d'amour théologal, il faut à l'âme des puissances naturelles et surnaturelles qui soient proportionnées à cette sublime opération. — D'abord, <( rien n'étant voulu s'il n'est connu, » y intelligence doit connaître le bien à aimer, et le proposer formellement comme bien : sans quoi la volonté ne serait mise en contact ni avec son objet ni avec son motif. Et parce qu'il s'agit d'un amour surnaturel, la connaissance intellectuelle précédente doit être elle-même surnaturelle : ce sera donc un acte de foi proposant un bien révélé et doué d'une amabilité pareillement révélée. — Cet acte de foi nécessaire pourrait bien, absolument parlant, se produire sans la vertu infuse de foi, avec de simples grâces actuelles; et peut-être en est-il quelquefois ainsi. Car il ne répugne, ni à la raison ni à la théologie, que tout d'un coup Dieu donne à un

adulte converti ou pénitent les trois vertus théologales, et cela au moment même où il lui fera produire l'acte de charité justifiante, suivant la divine méthode que nous décrirons plus loin. En tout cas, dans cette simultanéité,, il faudrait reconnaître au moins un ordre logique indispensable, et admettre que la vertu de foi précède celle d'espérance, et toutes deux celle de charité, — puisque il y a entre elles une coordination et une subordination essentielles , dont ce Traité a souvent montré la raison profonde et la fécondité admirable.

499. — Nous n'avons plus à exposer ici, l'ayant fait précédemment avec soin, les divers éléments ou fonctions psychologiques dont dépendent les actes de foi et d'espérance (i). Leur influence sur la volonté nous est également bien connue parla doctrine établie dans notre Morale surnaturelle fondamentale (2). Il nous reste donc seulement à voir comment la volonté en est mue et soutenue pour arriver jusqu'à l'acte de charité. — C'est d'abord à la condition d'être elle-même surnaturalisée, car autrement elle ne saurait ni recevoir ni produire de mouvements surnaturels. — Mais de quelle façon entret-elle dans la série de ces mouvements? Est-ce uniquement par des grâces actuelles, ou bien lui faut-il absolument, à elle aussi, la vertu permanente et infuse de charité ?

500. — On conçoit assurément que Dieu puisse suffisamment élever et sanctifier notre volonté par de simples secours transitoires ou grâces actuelles, qui la mettent en état de faire un acte de vraie charité, comme certains secours et grâces analogues suffisent, nous l'avons vu, à la production des actes de foi et d'espérance (3). — Mais, tandis que ces deux dernières opérations n'entraînent pas nécessairement et immédiatement la collation des vertus infuses qui en sont la source normale et

(i) Ci-dessus, Théorèmes XXX-XXXll et LH-LIII.

(2) Aux Théorèmes XXII et XXIV.

(3) Cf. n"^ 211, 42-2.

habituelle, l'acte de charité est absolument inséparable de \di grâce sanctifiante qui elle-même est inséparable de la vertu infuse de charité; de sorte que pratiquement il n'y a jamais de charité actuelle sans charité habituelle dans l'âme surnaturalisée. — Nous étudierons plus loin la réalité et pour ainsi dire le mécanisme de ce phénomène sacré; et nous verrons que, dans les cas de justification par la charité ou par la contrition parfaite, ce n'est pas précisément la vertu de charité qui est le principe de son acte, mais que l'inverse est plus vraisemblable.

501. — Quoi qu'il en soit, dès que la vertu de charité est infuse dans l'âme, et qu'elle doit, sous l'influx de la foi, produire son acte spécifique d'amour, elle y est rendue apte par des grâces actuelles qui lui sont accordées dans l'instant même, pour aider et sanctifier son libre choix, son obéissance à son motif, son élan vers soH objet. — Pour que son action soit plus facile, plus prompte et plus joyeuse, elle est même munie par l'Esprit-Saint du don spécial de sagesse. Il convient, en effet, que l'âme unie à Dieu par la charité, et ainsi revêtue d'une sorte de connaturalité avec lui, comme dit saint Thomas, juge les choses du ciel et de la terre avec une sorte de goût divin, d'impression ou de passion divines, comme parle l'Aréopagite (i). Et quoique réellement la charité puisse déjà par elle-même produire dans l'intelligence cette promptitude, cette facilité, cette délicatesse, à reconnaître les manifestations de la bonté divine et à les apprécier suivant leur prix, ou à discerner les influences de la malice diabolique et à les mépriser selon qu'elles le méritent, il est cependant fort avantageux qu'un don particulier de l'Esprit-Saint accroisse cette heureuse et surnaturelle sensibilité de notre juge-

{{) « Dionysius dicit in ii cap. dedicinis Nominibiis quod HicrothcHS est perlectus in diolnis, non soliini diccns scd et patiens dicina. Hujusniodi autein compassio sive connaturalitas ad res diviiias lit per cliaritatem qu:t quideni unit nos Deo secunduin illud lad Corintlt., vi : Qui udhœret Deo anus spiritus est. Sic ergo sapientia quje est donuni causant quidem liabet in voluntate, scilicet cliaritatem ; sed essentiam habet in inteileclu cujus actus est recte judicare. » {Sam. TheoL, li, q. 45, a. 2.)

ment. Le nom le plus convenable pour ce don est celui de sagesse, qui désigne l'intelligence et l'appréciation des êtres et des faits contingents d'après la plus sublime de toutes les causes et de toutes les raisons éternelles, d'après le Bien lui-même (1).

502. — Ni la vertu de charité, ni le don de sagesse qui lui est inhérent, ne peuvent jamais s'acquérir par la répétition des actes qui en procèdent. Ce sont des puissances essentiellement infuses, auxquelles nous ne pouvons rien ajouter par V exercice au point de vue de la force, de l'énergie, de la dynamique surnaturelle. Leur augmentation est l'œuvre de Dieu seul, et il l'opère par infusion immédiate. — L'augmentation du mérite que nous avons à aimer ne saurait produire cet effet ontologique, car elle appartient proprement à l'ordre moral. — Quant à l'habitude que nous pouvons contracter de former ou d'exprimer des actes d'amour, elle est purement naturelle et physiologique, ce qui ne veut pas dire du tout qu'elle soit inutile.

503. — Mais s'il ne faut pas diminuer le prix de la charité théologale en l'abaissant au niveau de nos puissances naturellement acquises, il ne faut pas l'exalter outre mesure en la confondant avec la grâce sanctifiante dont elle est seulement l'inséparable alliée, comme déjà nous le savons. — Objectivement, la grâce est comme la racine, la substance, le support de la vertu, de même que l'âme est la source et le fond commun d'où dérivent toutes les puissances psychologiques. Objectivement, la vertu de charité découle de la grâce sanctifiante, quoique l'acte de charité conduise logiquement à celle-ci et par son moyen à celle-là, comme nous l'expliquerons bientôt. Objectivement, la vertu de charité serait plutôt informée et vivifiée par la grâce qu'elle ne l'informerait et ne la vivifierait. La sainteté, la vie surnaturelle, sont premièrement dans la grâce et secondairement dans la vertu. Si la charité, relativement à la foi et à l'espérance, est une

(1) Ihid., a. 3-5.

sorte d'âme ou de forme vitale, elle le doit elle-même à la grâce sanctifiante et habituelle (1).

504. — Il faut bien se garder surtout de la confondre avec la personne du Saint-Esprit^ comme fit autrefois le Maître des Sentences (2), pour cela universellement blâmé de ses disciples et commentateurs. — Qu'il y ait une affinité particulière et très étroite entre la charité et le caractère hypostatique du Saint-Esprit; que la troisième vertu théologale procédant en quelque sorte des deux premières rappelle la troisième Personne divine procédant du Père et du Fils; que l'âme sanctifiée puisse représenter spécialement l'Esprit de sainteté, avoir ainsi le droit d'être considérée comme son habitation, constituer un domaine spirituel qui lui soit attribué par préciput, si je puis le dire, et par appropriation théologique, c'est ce que la révélation permet assurément d'affirmer. — L'on se gardera pourtant d'aller trop loin, et de glisser sur la pente où Pierre Lombard s'est laissé entraîner jusqu'à un regrettable excès de langage, sinon de pensée. J'aime à supposer qu'il aurait énergiquement répudié, s'il l'avait vue, la teinte panthéiste de sa théorie; et qu'il n'aurait jamais consenti à croire qu'une Personne divine fut la perfection accidentelle, surnaturelle sans doute, d'une volonté créée (3).

505. — La double exagération que nous venons de signaler, et qui aboutissait à l'identification de la vertu de charité avec la grâce sanctifiante ou même avec la personne de l'Esprit-Saint, provenait d'une exégèse trop

(1) C'est ce que la théologie scotiste, suivie par Bellarmix, de G va t. et Lib. Arbitr., 1. I, c. vi, avait perdu de vue depuis le temps où saint Bouaventure {in III Sent., dist. 17, a. 1, q. 3) se montrait au moins aussi favorable à la distinction qu'à l'identilication de la charité avec la grâce. Très portée habituellement à multiplier les entités, cette théologie fameuse les supprimait ici d'une far.oû inopportune et illogi(iue.

(2) Lib. I Sentent., dist. xvii, § i8.

(3) Les principaux nominalistes, tels que G. Biel et Occam, essaient de justifier le Maître des Sentences en l'interprétant dans ce sens, que tout mérite, toute sainteté, proviennent de la volonté ijraluHc ou sanctifiante de Dieu, et par appropriation, du Saint-Esprit. (Cf. Altenstaig, Lexic. TheoU, f° 58, v°.) Nous inclinerions volontiers à penser comme eux.

superficielle, trop littérale, des textes soit bibliques soit traditionnels qui emploient souvent comme synonymes les termes de grâce, d'amour, de charité, de sainteté, d'Esprit divin. — L'autorité du concile de Vienne et du concile de Trente en a fixé définitivement la vraie signification, déjà bien comprise et bien élucidée par les princes de l'École. — Les Pères de Vienne distinguent nettement « la grâce informante, » c'est-à-dire habituelle, permanente, sanctifiante, et « les vertus, » c'est-à-dire surtout la foi, l'espérance et la charité; et ils font cette distinction à propos des « petits enfants » baptisés, évidemment incapables d'avoir des vertus acquises. Les « vertus » dont parle le décret conciliaire sont donc très certainement des vertus infuses ; et par conséquent la charité infuse est réellement distincte de la grâce sanctifiante (1). — Le concile de Trente énumère séparément « la grâce et les dons » : la grâce, qui est « la cause formelle » de la justification ; les dons, qui sont « la foi, l'espérance et la charité simultanément infuses dans la justification, avec la rémission des péchés. » Il parle séparément de « la grâce par laquelle nous sommes justifiés, » et de « la charité répandue dans les cœurs par l'Esprit-Saint (2). » Il s'agit donc bien aussi, pour les Pères de cette savante et infaillible assemblée, de perfections surnaturelles mais non divines, de grâce et de dons appropriés mais non identifiés au Saint-Esprit, d'une grâce et d'une charité toutes deux habituelles mais entièrement distinctes l'une de l'autre.

506. — A la différence de la foi et de l'espérance théologales, qui ont des objets et des motifs essentiellement relatifs à la vie présente dont ils supposent nécessairement que les ombres ou difficultés pèsent encore sur le sujet qui croit et qui espère, — la charité théologale a un objet et un motif qui n'impliquent nullement l'imperfec-

(1) Cf. Clementis V defmitio mm concilio Viennensi, de effectibus baptismi. (Denzinger, Enchir. n. 411.)

(2) Sess. VI, c. VII, et can. 11 coll. can. 28.

tion de notre existence terrestre, mais qui, au contraire, sont d'autant plus efficaces pour nous porter à aimer, qu'ils sont mis complètement à découvert et qu'ils apparaissent directement, immédiatement et par eux-mêmes à notre volonté glorifiée, au lieu de lui être présentés comme ici-bas par la grâce de la révélation et de la foi. La même bonté divine que nous aimons et pour laquelle nous aimons surnaturellement ici-bas, est précisément l'unique chose que nous aimerons dans le ciel, que nous aimerons encore uniquement à cause d'elle-même, et qui nous fera aimer en elle et à cause d'elle tout ce qu'ellemême daigne aimer de son éternel amour. — Quand donc l'homme, après la mort, après les épreuves du purgatoire s'il les a méritées, entre dans le royaume préparé aux fidèles amis de Dieu, sa foi et son espérance s'absorbent dans l'intuition et la fruition béatifiques ; sa grâce sanctifiante se transforme en lumière de gloire; mais sa charité « demeure (1) » essentiellement et spécifiquement la même, toujours théologale et toujours habituelle, toujours surnaturelle et toujours infuse, — avec une parfaite inamissibilité et une extraordinaire intensité, que nul ange et nulle âme ne sauraient posséder en dehors de la vision béatifique (2).

I 4. — L'acte de cil\rité.

Théorème LXIX.

507. — L'acte essentiel et spécifique de charité ne peut être confondu avec ion amour divin sicrnaturel mais intéressé; ni avec un mouvement supérieur à Camour divin surnaturel et désintéressé : il est formellement ce dernier amour.

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