‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 113 sur 144 · L'acte propre de la charité ne peut consister à · texte numérisé non relu

L'acte propre de la charité ne peut consister à

(1) I Cor., XIII, 8.

(2) Cf. Loyiquc suni. subj., Tliéor. LXXIV.

être aimé, quoique il reçoive souvent cette récompense, cette consolation, mais sans pouvoir jamais en faire ni son but ni son^motif, car il cesserait à l'instant d'être soi-même pour n'être plus qu'un amour d'espérance ou moins encore. — Il ne peut consister non plus à vouloir simplement dio bien, à être bienveillant envers quelqu'un ou quelque chose. Cette bienveillance n'est qu'un effet de la charité, et un effet qui n'est pas exclusivement sien : car il procède parfois d'un amour inférieur, voire même d'une affection illicite; et parfois aussi de la justice, de la prudence, de la crainte ou d'une simple vertu morale. — Il ne consiste pas davantage dans les actes qu'il commande ou inspire, soit à la volonté soit aux autres facultés humaines. Les œuvres de miséricorde, par exemple l'aumône et la correction fraternelle, ne sont donc pas strictement des actes de charité, mais des actes dérivés de la charité. — Un amour qui considérerait les hommes en dehors de la volonté divine, de cette infinie charité dont ils sont les objets secondaires, et qui se porterait cependantvers eux avec un entier désintéressement, avec un parfait dévouement, — ne serait pas pour cela seul un acte de charité théologale, mais tout au plus un acte de charité médiatement divine. — Toutes ces remarques éliminatoires résultent des principes antérieurement établis (1).

509. — L'acte propre de la charité immédiatement divine consiste donc uniquement dans le mouvement surnaturel de la volonté attirée et mue par le bien suprême, se délaissant elle-même et tout le reste pour aller à lui, pour se donner à lui, pour s'unir à lui en qualité de moyen appartenant complètement à sa fin , et adhérant pour l'amour d'elle à tout ce qu'elle veut et opère. Si une analyse réfléchie et parfaitement exacte de ces divers éléments n'est pas nécessaire à \di production de l'amour théologal, ces éléments eux-mêmes sont pourtant indispensables à Y essence et à V existence de cet acte surnaturel. — Il y

(1) Voir Sum. Theol, 22, q. 27, a. i, 2.

faut 1. une volition active^ et non seulement une sensation, une impression et inclination plutôt passive; 2. une volition déterminée }?ar la bonté divine elle-même, et non seulement par ses effets utiles, agréables, ou honnêtes; 3. une volition tendant vers cette honte suprême connue et acceptée pour telle, — et non seulement vers une bonté subordonnée, finie, qui ne serait plus la vraie bonté divine et ne pourrait pas concourir à produire un acte théologal; 4. une volition allant et adhérant totalement au bien suprême, et ne lui donnant pas seulement une affection ou une bienveillance partielles, limitées, proportionnées à un bien fini, et absolument indignes de la bonté infinie.

510. — C'est donc à tort que, dans les controverses suscitées par le baïanisme et le jansénisme au sujet de l'acte de charité, certains voulaient y ajouter une intensité, une ardeur, une persévérance, une fécondité, qui ne rentrent pas dans son essence; tandis que d'autres inclinaient à en diminuer la totalité ou le désintéressement absolus, les regardant comme des perfections fort désirables à coup sûr, mais seulement accidentelles et accessoires. — La vérité se tient entre ces deux extrêmes; et il convient d'écarter d'ici toutes les préoccupations polémiques, apologétiques ou même pastorales, dont l'excès conduirait à fausser la théorie que nous venons d'énoncer et qui repose sur les principes de la révélation divine non moins que de la saine raison. Il ne s'agit plus -aujourd'hui, grâce à Dieu, de faire prévaloir des tendances rigoristes ou des opinions larges et bénignes ; de faire triompher les doctrines ultramontaines ou les opinions particularistes de quelques écoles septentrionales; de faire prédominer en théologie l'augustinianisme ou le thomisme sur le molinisme ou sur le congruisme. Heureusement débarrassés de toutes ces querelles, et paisiblement unis dans l'obéissance à l'Église Romaine, les théologiens peuvent facilement définir les limites naguère si vivement controversées de l'acte de charité théologale.

511. — Non, il n'est pas nécessaire, pour que cet acte soit vrai, complet, justifiant, qu'il soit ferventet enthousiaste, accompagné d'émotions ou de larmes, passionné et brûlant comme il se rencontre souvent chez les mystiques. — Il n'est pas nécessaire qu'il préserve infailliblement de tout péché mortel en faisant garder effectivement tous les commandements de Dieu, ni qu'il triomphe absolument de toutes les tentations graves, ni qu'il empêche toutes les faiblesses et toutes les hésitations, ni qu'il dure enfin jusqu'à la mort. — Sans aucun doute, il doit au moins vouloir donner à Dieu le minimum de service et de glorification fixé par Dieu même, et comprenant l'abstention de toute faute mortelle : autrement il ne serait pas un amour total et sincère. Mais il n'est pas tenu de vouloir, d'accomplir surtout, le maximum proposé et conseillé par Dieu aux parfaits. — Dans les imparfaits eux-mêmes, la charité essentielle peut exister et produire ses résultats pareillement essentiels. Il n'y a pas deux charités spécifiquement distinctes, l'une simplement initiale et incapable de justifier, l'autre achevée et justifiante. Il n'y en a qu'une, toujours entière et toujours sanctifiante, bien qu'elle admette une grande variété de degrés accidentels, producteurs eux-mêmes de fruits et de mérites précieux mais seulement accessoires.

512. — Quand Dieu nous commande de l'aimer « de tout notre cœur, de tout notre esprit, de toute notre âme, de toutes nos forces (i), » c'est la charité essentielle qu'il nous prescrit à tous, avec son minimum d'obligations graves et universelles. — Quand le Rédempteur nous affirme que (^ si quelqu'un aime son Père, son Père l'aimera, » et que les divines Personnes « viendront à lui et demeureront en lui (2), « c'est encore de la charité essentielle qu'il parle, et c'est le même minimum de rigoureux devoirs qu'il réclame d'elle pour qu'elle soit justifiante. — Et si, expliquant le pardon accordé à Madeleine

(1) Matth., XXII, 37.

pénitente et aimante, il dit qu'elle « a beaucoup aimé (l),» ce n'est pas une quantité ni une qualité accidentelles qu'il loue dans son amour repentant, mais bien le désintéressement et la souveraineté qui font que toiite charité mérite d'être appelée un <( grand amour. » — Quand le concile de Trente décrit, après la genèse de la foi et de l'espérance, ce (( commencement d'amour de Dieu comme source de toute justice » qui inspire la haine du péché, la pénitence, le désir des sacrements, la résolution d'une vie nouvelle; puis quand il enseigne que c'est « la disposition à la justice même, » disposition dont le Sauveur a dit: ((Ayez confiance, mon fils, vos péchés vous sont remis (2); » enfin quand il déclare que « la justification elle-même suit cette disposition ou préparation (3), » — l'amour commençant auquel il attribue cette heureuse conséquence est la charité même, considérée dans son début chronologique mais possédant déjà tous ses éléments ontologiques, et ne devant pas être confondue avec ses préliminaires psychologiques tels que l'amour d'espérance, la contrition imparfaite, la confiance en la divine miséricorde (4).

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