FÉCONDITÉ DE LA CHARITÉ
prouver et louer celle-ci, nous réjouissant de ce qu'elle existe, et reconnaissant qu'elle est l'unique principe et l'unique fin suprême de la nôtre. — Mais par le fait de cette approbation joyeuse et laudative que nous lui offrons, puis de cette relation que nous constatons et que nous confirmons librement entre nous et elle, nous entrons en possession d'un moyen très efficace de procurer à Dieu un bien qu'il daigne rechercher et accepter : c'est sa gloire extérieure^ raison première et dernière de toutes ses œuvres de création et de sanctification, de rédemption et de consommation. Les moindres actes de notre vie, surtout les volontaires et libres, peuvent contribuer à l'augmentation de cette gloire divine; mais l'acte de charité surnaturelle, à cause de sa perfection suréminente, y est plus efficace que tous les autres; et il tient le premier rang dans ce concert de louanges objectives et subjectives que le chœur béni des anges, des hommes, des êtres inférieurs eux-mêmes, exécute depuis l'origine des choses en l'honneur du Bien, et qu'il exécutera durant toute l'éternité sans relâche ni défaillance, réparant ainsi très surabondamment les blasphèmes de la troupe maudite des démons et des damnés.
523. — b) L'acte de charité envers le jjroc/iain s'inspire essentiellement et uniquement, nous l'avons vu, de l'amour que Dieu a pour lui, — amour nécessairement effectif, voire efficace en quelque manière et à quelque degré. En est-il de même du nôtre, et faisons-nous surnaturellement du bien aux hommes par le seul fait de les aimer? Je ne crains nullement d'exagérer en disant que oui. — Car l'amour théologal envers nos frères est une des formes principales de Vunité qui règne dans l'ordre surnaturel, dans le monde de la grâce, dans la sainte Église épouse et corps mystique du Christ. Si Dieu reconnaît les siens à ce qu'il les aime, il les reconnaît aussi à ce que nous les aimons. — Or cette uiiité n'est pas purement théorique et abstraite, comme celle des logiciens ou des mathématiciens. Elle consiste dans
une sorte de consanguinité surnaturelle, comme disent les Pères, de connaturalité spirituelle, comme dit saint Thomas d'Aquin, à! association à la divine nature, comme avait dit leur maître à tous, l'apôtre saint Pierre (1). Et de cette communauté plus ou moins intime de vie morale, résulte ce que les symboles de la foi appellent depuis dix-neuf siècles la communion des réalités saintes entre les saints, la communion des grâces et des mérites entre les âmes unies par la sainteté de la foi catholique à Dieu d'abord, et puis entre elles. — Parmi les grâces et les mérites ainsi communiqués dans l'Église et par elle, c'est évidemment la charité qui tient le premier rang pour l'intensité comme pour l'efficacité. C'est elle qui alimente avec le plus d'abondance le trésor de la communion des saints. Soit qu'elle ait Dieu seul pour objet explicite de son affection, soit qu'elle l'étende explicitement aussi au prochain considéré universellement ou individuellement; soit qu'elle se contente de former son acte propre et interne, soit qu'elle suscite et anime une foule d'actes externes dans lesquels on la voit pour ainsi dire s'incarner et se compléter, — elle est véritablement l'âme et le principe moteur du monde chrétien.
Théorème LXXII.
524. — Contrairement à V hérésie haïaniste et conforniémenl à la Tradition catholique, nous tenons pour entièrement certain que /'acte de charité justifie immédiatement et quelle que soit son intensité, pourvu quil implique au moins le désir du baptême ou de l'absolution.
527). — C'est principalement dans l'âme qui lui sert de sujet que la charité théologale manifeste la force admirable de sa fécondité. Sans doute il n'y a pas de vertu ni d'acte surnaturels qui n'augmentent la perfection de l'être auquel ils appartiennent. Mais il n'y en a pas qui
(1) Voir noire Metaphifsique surnalnreUe fondamentale.
CHARITÉ JUSTIFIANTE 385
lui donnent autant que l'amour de charité. — Si l'amour d'espérance est tout spécialement utile pour inspirer une attrition sincère et confiante, il ne suffit point à former une contrition parfaite, qui justifie avant même qu'on puisse réaliser le désir d'être baptisé ou absous. Tout au plus suffirait-il à constituer un mérite de convenance, non pas de droit rigoureux, à des grâces plus complètes et capables de provoquer un acte de contrition parfaite, justifiante, dans l'âme du pécheur repentant auquel manquerait la possibilité de recevoir Je sacrement de baptême ou de pénitence (1). Mais c'est tout ce qu'on doit attribuer de pouvoir à cet amour d'espérance, relativement à la justification exceptionnelle en dehors de la voie sacramentelle. — Au contraire, l'acte de charité justifie toute personne qui va le produire sans posséder encore la grâce sanctifiante; et la vertu de charité, par le fait qu'elle existe dans un homme, prouve absolument qu'il est en état de justice et de sainteté. — Tel est le fait doctrinal dont nous allons donner sommairement les preuves, mais dont nous étudierons un peu plus longuement le mécanisme psychologique, si nous osons parler ici ce langage fort moderne.
526. — a) Avant l'apparition du néfaste professeur de Louvain Michel de Bay, la puissance justifiante de l'acte de charité théologale était universellement reconnue par les docteurs catholiques, et nul ne songeait à la discuter pour la révoquer en doute. Sous prétexte de remonter aux vraies sources théologiques, à la Bible, aux Pères, à l'Évêque d'Hippone principalement, Baïus enseigna que (( la charité parfaite et sincère, procédant d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi nullement feinte, peut se trouver sans la rémission des péchés, soit dans les catéchumènes soit dans les pénitents (2); » que « cette
(1) Dans ce sens, cf. Perrone, de Virtutibus Theologicis, de charitate, n. 141 et seq. Nous n'oserions être afflrmatif en ce point, et nous avons préféré ne pas le signaler au Chapitre II.
(5) « 31. — Charitas perfecta et sincera, quse est ex corde puro et conscientia
386 VERTUS TnÉOLOGALES
charité, qui est la plénitude de la loi, n'est pas toujours jointe à la rémission des péchés (l); » que « le catéchumène vit justement, droitement et saintement, qu'il observe les commandements de Dieu et accomplit la loi par la charité, avant d'obtenir la rémission des péchés qui enfin se reçoit dans les ondes baptismales (2); » qu' « un homme en état de péché mortel et sous le coup de la damnation éternelle peut avoir la vraie charité, et que la charité même parfaite peut coexister avec une faute digne des peines éternelles (3) ; » qu' « en dehors du cas de nécessité ou de martyre, la contrition, même accompagnée de la charité parfaite et du désir de recevoir le sacrement {de baptême ou de pénitence), ne remet point le péché sans la réception actuelle du sacrement (4). » — Le novateur était franc et hardi : la charité la plus sublime et la plus intense n'entraînait pas à sa suite la justification; son impuissance était radicale, essentielle; les deux exceptions des cas de nécessité ou de martyre ne faisaient que confirmer le principe; et ce principe lui-même n'était au fond que celui des luthériens et des calvinistes sur l'absolue destruction des forces humaines par le péché du premier homme : car c'était un droit naturel pour l'humanité de posséder la gloire et la grâce surnaturelles primitivement accordées à sa nature, et leur perte en Adam devenait en nous
bona et fide non ficta, tam in catechumenis quain in pœnitentibus potest esse sine remissioiie peccatorum. »
(1) «32. — Clinritas illa, quœ est plenitudo legis, non est semper conjuncta cum remissione peccatorum. »
(2) « 33. — Catechunienus juste, rccte et sancle vivit, et mandata Dei observât ac legem iinplet per cliaritatem, aiite obtentam remlssionem peccatorum quae in baptisini lavacrodemum percipitur. » — Les propositions 31-33 qui viennent d'être rapportées sont tirées du traité de Caritate.
(3) «70. — Homo exsistens in peccato morfali, sive in reatu (eternœ damnationis, potest babere veram charifatein ; et cliaritas etiam perfccta potest consistere cum reatu êeternai daninationis.»
(4) «71. — Per contritionem eliam cum cliaritate perfecfa et cum voto suscipiendi sacrainentum conjunclaiii, non remitlitur crimen. ex(ra casum necessitatis aut martyrii, sineactuali susceplione sacramcnti." — Les propositions 70-71 ne se lisaient pas dans les œuvres imprimées de Baïus : « Elles paraissent, dit Scnr.ÉHKN [Kirchenlex., t. I, col. 1857, 2'^ édit.», extraites de ses leçons ou de ses cabiers, peut-être de ceux de ses adbérents. »
BAÏANISME 387
une absolue corruption de cette nature elle-même. — Saint Pie V, Grégoire XIIl et Urbain VIII condamnèrent de la manière et aux dates que nous avons précédemment indiquées (1) cette théorie baïaniste : ils obligèrent ainsi la théologie à garder fidèlement ses voies traditionnelles, et à tenir pour justifiantes la charité théologale et la contrition parfaite ou motivée par cette charité proprement dite. — Nous verrons ailleurs (2) comment le pape Pie VI réprouva aussi l'un des corollaires les plus fameux et les plus impitoyables que Baïus et les jansénistes déduisaient de leur désespérante doctrine, et qu'ils traduisaient par la nécessité pratique d'avoir la charité parfaite, voire très parfaite, pour être apte à recevoir l'absolution sacramentelle. Cette réprobation d'une conséquence logique fut une nouvelle et très éloquente condamnation du principe : car si la simple attrilion, avec ou sans un commencement d'amour surnaturel, est assez efficace pour disposer complètement le pécheur à être absous, la contrition parfaite qui inclut nécessairement la charité doit avoir une force supérieure, et justifier avec le simple désir de recevoir le sacrement.
527. — C'est ce que le concile de Trente enseignait déjà très clairement, très explicitement, quelques années avant l'éclat de l'hérésie baïaniste. « Il arrive que la contrition soit quelquefois {rendue) parfaite par la charité, et c[\!i [alors) elle réconcilie l'homme avec Dieu, avant que ce sacrement (de pénitence) ne soit effectivement reçu; néanmoins cette réconciliation ne doit pas être attribuée à la contrition elle-même sans le désir, qui est inclus en elle, du sacrement {susdit, ou même du baptême pour les catéchumènes) » (3). — Ce mode extrasacramentel de justification n'existe donc pas chaque fois qu'il y a contrition ; mais seulement quelquefois et lorsqu'il y a contrition
(1) Ci-dessus, 11°^ 468-i69.
(2) Au Traité du sacrement de Pénitence.
(3) Sess. XIV, de pœnitentia, c. 4.
388 A'ERTUS THÉOLOGALES
parfaite, c'est-à-dire contrition perfectionnée par la charité, inspirée et motivée par elle. La contrition non parfaite, « qui est appelée attrition, » et qui a des motifs intéressés quoique d'ailleurs légitimes, « ne peut par elle-même et sans le sacrement de pénitence conduire le pécheur à la justification » (1) : non pas certes qu'elle tolère l'affection au péché ou qu'elle y résiste mollement; mais parce qu'elle n'a point pour motif l'amour désintéressé qui est essentiellement le plus parfait de tous et qui rétablit nécessairement l'amitié surnaturelle entre l'homme et Dieu. Sous les autres rapports, la contrition et l'attrition sont égales; et il n'est pas impossible que l'attrition soit plus émue et plus émouvante que la contrition. Ce qui les différencie, c'est l'amour théologal qui est dans l'une sans être dans l'autre; et c'est bien à lui, à lui seul, qu'il faut attribuer l'efficacité de la contrition parfaite, sans diminuer pour cela l'importance du sacrement que Dieu a institué pour les pécheurs, et que les pécheurs ne sauraient rejeter ou négliger sans se déclarer par le fait impénitents et indignes du pardon divin.
528. — Avant le concile de Trente, l'Église enseignait ouvertement que si l'amour pervers enlaidit horriblement l'âme humaine et la rend abominable aux yeux de Dieu, le pur amour de charité excité en elle par la grâce prévenante lui donne ou lui rend une telle beauté surnaturelle, qu'elle devient ou redevient l'épouse sainte de son Rédempteur. C'est, par exemple, la théorie de saint Bernard (2), de saint Grégoire le Grand (3) et de ce même saint Augustin (4) dont Baïus prétendait se faire le fidèle écho en niant que la charité pût nous justifier, à moins que nous ne fussions martyrs ou exposés à mourir sans sacrements. Quand donc il accusait les docteurs de l'École d'avoir innové sur ce point de capitale impor-
(1) Ihid.
(2) Epist. 107, n. S ; in Cantic, sermo 83,, n 3.
(3) Ou d'un autre auteur ancien, in Psalm. xxxi. o.
(4) De Trinit., 1. XV, c. 18; in Epist. 1 Joan.. tr. ix.. il.
CHARITÉ JUSTIFIANTE 389
tance, il joignait l'ignorance ou l'impudence, celle-ci probablement, à une insoutenable calomnie dont le concile de Trente, dans le passage précédemment cité, fait bonne et définitive justice; car, bien que sa doctrine ne soit pas exprimée sous la forme d'une définition de foi et munie d'un anathème, elle n'en consacre pas moins solennellement la prédication ecclésiastique et pontificale des quinze siècles antérieurs.
529. — La révélation biblique lui avait préparé les bases les plus solides et les plus tangibles dans cette déclaration de la Sagesse éternelle : « J'aime ceux qui m'aiment (1); » dans cette sentence de la même Sagesse incarnée : « De nombreux péchés lui sont remis, parce que son amour a été grand (2); » dans ce principe de l'apôtre saint Jean : « Quiconque aime {Dieu) est né de Dieu (3). » — Et nous en avons déjà dit la raison foncière, philosophiquement évidente, entièrement digne de Dieu et de son immense bonté : il ne se peut faire que Dieu ne rende pas amour pour amour, charité pour charité, amitié pour amitié; il ne se peut faire que son amour infiniment pur et droit s'accorde à quelque personnalité demeurant impure et coupable; et si elle a été précédemment telle, nécessairement elle ne l'est plus quand Dieu l'aime; leur mutuel amour l'a justifiée. — Au point de vue surnaturel et théologique, cette explication est singulièrement renforcée par l'impossibilité où se trouve l'âme de faire un acte de charité théologale sans que Dieu l'y aide par sa grâce, et par l'impossibilité où il se trouve lui-même, tout Dieu qu'il est et justement parce qu'il est Dieu, de donner sa grâce pour se faire surnaturellement aimer d'une âme demeurant criminelle et indigne de lui : si donc, encore une fois, elle a été précédemment telle, nécessairement elle cesse de l'être quand elle aime ; la grâce qu'elle a pour aimer est aussi
(1) Prov. VIII, 17.
(2) Luc. VII, 47.
une grâce pour être purifiée en aimant, comme l'expliquera le Théorème suivant.
530. — Rappelons que c'est bien à la charité elle-même et non à ses perfections ou qualités accidentelles, si brillantes qu'elles puissent être, qu'il faut attribuer son pouvoir de justifier. Une grande intensité, une fermeté éprouvée par les tentations, une longue et persévérante durée, une attention délicate à éviter les retours sur soimême, ne possèdent certainement pas la valeur métaphysique ou morale essentielle à l'acte et à la vertu dont elles ne sont que l'accessoire et le surcroît. — Saint Thomas a donc raison d'affirmer que la contrition parfaite justifie même avec une médiocre douleur sensible, « pourvu que la douleur spirituelle suffise à l'essence de la contrition » (1). — Les exigences de Baïus et des jansénistes ne sont ni justifiées ni en réalité sincères : elles ont pour but de reprendre et de nier en pratique ce qu'il est très difficile de ne pas reconnaître et concéder en théorie; après avoir dû confesser qu'en droit la charité justifie quelquefois, on s'efforce d'établir qu'en fait elle
{{) In IV Sentent., dist. 17, q. 2, a. o, quîestinncula 3, sol. 3: «Contritio... habet duplicem dolorem : unum rationis, qui estdisplicentia peccati commissi; et hic potest esse adeo parvus quod non sufficiat ad rationem contritionis, ut si minus displiceret ei peccatum qu-îm debeat displicereseparatio a fine; sicut etiain amor potest esseita remissus quod non sufficiat ad rationem cliaritatis; — alium dolorem habet in sensu : et parvilas hujus non impedit rationem contritionis, sed quasi ex accidenti ei adjungitur, et iterum non est in potestatenostra; sic ergo dicendum quod quantumcumque parvus sit dolor, dummodo ad contritionis rationem sufficiat, omnem culpam delet. » — Parmi les tliéologiens mal inspirés qui ont nié cette vérité dont nous parlerons longuement au Traité du sacrement de Pénitence, le rigoriste Patuzzi (Qiuvstiones dogmaticœ de divina chnritate, c. ir, § 3, n° 10; apud Migne, Cursus Theol. compl., t. XIII, col. 1348-1319) invoque un argument tout-à-fait extraordinaire cl digne d'être signalé. Le concile de Trente, dit-il avec les premiers commentateurs, compte parmi les dispositions à la justification l'acte de charité « qui commence à aimer Dieu comme source de toute justice." {Sess. VI, c. 6.) «Or, continue Patuzzi, cet acte n'est pas justifiant, puisque il précède la justification et ne la confère pas. » Et le même Patuzzi en appelle au Catechismus conc. Trident, (p. II, de Pœnit., n» 4) dont le texte est elTectivement assez exigeant. Que ne citait-il tout simplement le concile lui-même, qui dit formellement : « Hanc disposilionem seu pr;eparalionem justiftcadu ipsa consequitur? » (Ibid , c 7.' Que ne rappelait-il S. Thomas, déclarant que l'acte de charité est une disposition nécessitante suivie immédiatement de la justification ? i Cf. ci-dessus no 527.)