VŒU DU SACREMENT
ne justifie jamais, ou que du moins il n'est jamais sûr qu'elle ait justifié telle ou telle âme aimante et repentante.
531. — Relativement au désir, au vœu, de recevoir le sacrement de baptême ou de pénitence, il est utile de faire la double hypothèse que voici : tantôt le sujet de la charité parfaite pensera réellement à la nécessité d'employer ces moyens providentiels de salut; tantôt il n'y pensera pas et peut-être même n'y pourra-t-il absolument penser, faute de connaissance et d'instruction suffisantes. — Dans le premier cas, son désir devra sûrement être explicite, puisque autrement il refuserait d'obéir à une loi divine très importante, et n'aimerait point Dieu par-dessus tout. S'il veut formellement ce que Dieu veut, il est immédiatement justifié dans son acte et par son acte de charité; mais si, dans la suite, il manque à sa résolution et refuse d'être baptisé ou absous, il commet sans aucun doute un péché mortel, qui cependant ne fait pas revivre les péchés antérieurement remis sous l'influence de la charité et de la contrition parfaite. — Dans le deuxième cas, son désir ne peut être explicite; mais il est manifestement implicite et renfermé dans cet amour, dans ce repentir, que nous supposons sincères et qui embrassent sans réserve tous les commandements divins à observer, tous les péchés mortels à éviter. La justification s'opérera donc sans le vœu formel du sacrement; et comme au cas précédent, si par la suite le sujet mieux instruit ou plus attentif ne remplissait pas son devoir, il commettrait une faute grave qui lui ferait perdre la grâce sanctifiante, mais qui ne prouverait pas l'invalidité et n'annulerait pas l'effet de sa justification première.
Théorème LXXIII.
532. — Dans la justification par la charité ou la contrition parfaite, /'acte d'amour théologal n'est pas une cause mais une condition influant réellement sur la sanctification :
c'est à la grâce actuelle qu'il doit sa production ; et bien qu'infuses simultanément avec cette grâce, ni la sainteté ni la charité habituelles ne sont les causes ou principes de l'acte justifiant.
533. — Si le fait de la justification de l'acte théologal de charité ne peut être contesté, les explications ou descriptions qui en ont été données ne sont pas toutes incontestables. Plusieurs ont une apparence désagréable, qui les ferait presque ressembler à des cercles vicieux dans lesquels on affirmerait que l'acte de charité précède la vertu infuse et qu'il en est cependant le résultat et le fruit; ou bien que Dieu justifie d'abord le parfait pénitent afin de pouvoir en être aimé théologalement, quoique cependant il l'ait justifié en se voyant aimé de lui. — Pour éviter autant que possible toute confusion, et pour arriver à un degré satisfaisant de clarté scientifique, nous croyons nécessaire d'examiner premièrement l'espèce ou mode de causalité qu'il convient d'attribuer ici à l'acte de charité; ensuite d'étudier ï ordre logique, ontologique, chronologique, selon lequel se rangent les divers éléments en jeu dans cette surnaturelle et mystérieuse opération de la justification des âmes par l'amour théologal.
534. — a) L'acte de charité n'est à aucun titre la cause efficiente de la justification. Dieu seul peut être cette cause, en raison de l'absolue surnaturalité de l'efi'et à produire. Il y a plus loin, incomparablement plus loin, du naturel au surnaturel que du simple possible à l'être actuel ; et si , pour combler la distance de ces deux derniers termes, si pour créer une nature existante il faut la toute-puissance divine, il ne faut pas moins pour élever une créature à la vie de la grâce et de la gloire, à la communication la plus intime, — l'union hypostatique exceptée, — qui se puisse faire de la divinité à l'humanité (1). — Même pourvu de la grâce sanctifiante ou de
(1) Voir noire Métaphysique surnaturelle générale.
CHARITÉ JUSTIFIANTE )^93
la gloire béatifique, l'homme ne peut donc être délégué par Dieu pour conférer la même grâce à d'autres; bien moins encore pourrait-il se la conférer à soi-même, puisque, ne la possédant pas encore, il devrait agir avec de simples grâces actuelles qui ne sont pas complètement à la hauteur de la grâce habituelle. — A plus forte raison, Tacte de charité considéré en lui-même et non pas dans le sujet qui le produit, serait-il incapable d'être cause efficiente soit principale soit secondaire : car un mouvement accidentel, — l'acte de charité n'est métaphysiquement que cela, — ne peut agir de soi, ni opérer seul comme moteur, comme principe actif et autonome.
535. — L'amour théologal serait -il au moins une cause instrumentale, dont Dieu ferait usage dans l'œuvre de la justification? Son caractère de simple mouvement accidentel est encore ici un obstacle radical. — Le sujet aimant servirait-il d'instrument divin? Mais le propre de la cause instrumentale étant d'être intermédiaire entre le principe qui agit et la matière qui doit être préparée et adaptée à recevoir la motion, il faudrait que l'âme à sanctifier se trouvât entre Dieu et elle-même, et qu'elle se disposât elle-même à être justifiée, — suppositions invraisemblables et d'ailleurs inutiles.
536. — L'acte de charité sera-t-il cause méritoire de cette justification? Il ne la mériterait vraiment, — à titre de convenance ou de droit strict, peu importe, — que s'il pouvait exister sans elle, et la précéder d'un instant au moins logique et ontologique. Mais cela est impossible: car il est toujours uni à la grâce sanctifiante ainsi qu'à la vertu de charité; il les inclut en soi comme des conditions essentielles de sa réalité; et s'il mérite rigoureusement la vie éternelle, s'il mérite également l'augmentation de la grâce sanctifiante déjà infuse, il ne peut nullement en mériter la première infusion ni la restitution. — Au point de vue moral, qui est celui du mérite, il n'est donc pas plus cause instrumentale, cause de préparation, de disposition, d'adaptation, qu'il ne l'est
au point de vue réel et pour ainsi dire psychologique où nous nous placions tout à l'heure (1).
537. — D'autre part, il a très certainement une influence réelle dans la production de la grâce sanctifiante. Il n'en est pas seulement l'effet immédiat, comme il est l'effet médiat de la justification par le sacrement de baptême ou de pénitence. Les textes bibliques et patristiques, ecclésiastiques et théologiques, où il est question de l'amour de Dieu pour le pécheur qui l'aime, montrent bien que ces deux amours opèrent et coopèrent, chacun à son rang et suivant sa perfection, dans la génération ou dans la régénération spirituelle dont le terme est la sainteté surnaturelle de l'âme. Aussi n'hésité-je pas à revendiquer pour l'acte théologal de charité le titre et la fonction de condition essentiellement requise pour qu'on puisse jamais, dans l'état présent de l'humanité, obtenir la grâce infuse sans recourir aux moyens sacramentels. — Une condition même absolument indispensable n'agit pas, ne sert pas pour agir, ne dispose et ne prépare pas à subir l'action. Elle n'est pas non plus une cause matérielle d'où l'effet se tire au moins en partie, mais elle a des analogies avec ce genre de principe passif. Elle en a aussi avec la cause formelle ou essentielle qui constitue principalement l'effet sans pourtant le produire. Elle en a même avec la cause idéale ou exemplaire et avec la cause finale, parce que l'effet se modèle d'une certaine manière sur les conditions absolument nécessaires à sa production; et que d'une certaine manière aussi il est appelé par elles, provoqué par elles, produit pour elles.