C'est assez dire que si nous n'accordons à l'acte
(1) Plusieurs théologiens qui invoquent en leur faveur Lessius {de Perfectionibus divinis, c. XXVII, n" 19i) expliquent la causalité de l'acte de charité par un mérite de conjruo que Dieu lui aurait attribué, en y répondant par l'infusion de la grâce justifiante. Parler seulement de mérite, c'est trop peu: l'acte de charité est une disposition vraiment réelle et ontologiijue à la justification. Parler de mérite qui soit seulement de congriw semble également trop peu, quand on songe que l'acte de charité ne va pas sans la gr;\ce sanctifiante et qu'avec celle-ci il mérite de c.ondigno le ciel même. Au fond, la question de mérite est absolument étrangère à celle de la justification moyennant l'acte de charité théologale.
CDARITÉ JUSTIFIANTE 395
de charité aucune priorité d'existence, ni de causalité, ni d'essence, sur la grâce sanctifiante, nous croyons cependant que celle-ci est pour lui comme la vie est pour l'action vitale ; qu'elle est modelée sur lui comme l'âme sur l'intellection et la volition qu'elle doit produire; qu'elle serait incomplète sans lui comme la raison sans la science, comme la liberté sans la délibération et la décision. — C'est assez dire surtout que l'acte de charité théologale est une condition entièrement sûre et décisive; qu'avec elle la justification est immédiatement et infailliblement faite; que nulle hésitation n'est possible du côté de Dieu qui est aimé, nul obstacle du côté de l'âme qui aime. L'acte de charité ou de contrition parfaite ne serait pas plus assuré d'être justifiant, lors même qu'il serait ici cause proprement dite (Ij.
539. — b) L'examen de l'ordre logique et ontologique suivant lequel s'opère cette justification achèvera de nous en expliquer le mystère, autant du moins qu'il est explicable pour nous qui écrivons ceci. — Nous ne parlons pas d'ordre chronologique, de succession de temps et d'actes; parce que si l'on peut certainement en discerner dans la période antérieure à l'acte de charité
(1) L'acte de charité, d'après le concile de Trente, remplit ici le rôle de disposition : «Disponuntur aiitem ad ipsam iustitiam, dum.... illum tamquam omnis justitise fontem diligere iBcipiunt. « {Sess. 1V> c. 6.) « Hanc dispositionem seu prseparationem justificalio ipsa consequitur. » (Ibid c. 7.) — On dit parfois que celte disposition est informe en tant qu'elle dispose et qu'elle précède la grâce de la justification ; mais qu'elle est formée en tant qu'elle est jointe à la grâce à laquelle elle dispose, et en tant qu'elle est perfectionnée par cette grâce. Gela ne doit s'entendre que des dispositions antérieures à l'acte de charité, car celui-ci ne saurait jamais être informe ou privé de la grâce sanctifiante : « Qui aime est aimé. » (Prov., viit, 17; cf. Zach., I, 3; EzECH., viii, 21 ; Rom., x, 13.) — Certainement cette disposition active et actuelle, résultant du concours divin surnaturel et d'une opération libre et surnaturelle de la volonté humaine, n'est pas simplement une condition sine qua non, comme par exemple la simple abstention du péché. C'est un titre positif et formel à obtenir de Dieu la justification par la grâce sanctifiante. Un tel titre a donc une valeur morale identique â sa valeur ontologique; et s'il n'agit pas sur Dieu pour le déterminer, ce qui serait impossible et absurde, il n'en est pas moins une réalité dont Dieu tient compte pour conférer la grâce justifiante. — Saint Thomas compare l'acte de charité à ce qu'on appelait au moyen-âge dispositio necessitans, eu philosophie « naturelle.» {In II Sent., dist. 5, q. 2, a. 1.) C'est une formule très juste et très claire, qui aide beaucoup à comprendre notre formule de condition réellement influente.
et à la justification, il n'y en a pas du tout entre ces deux derniers termes : ils sont absolument simultanés. — Oui, sans doute, depuis la première grâce de lumière et de force jusqu'à la crainte de Dieu, jusqu'à l'amour d'espérance, jusqu'à l'attrition, jusqu'à la connaissance et à la méditation des motifs de l'amour de charité, il y a une série de mouvements surnaturels admirablement décrits par le concile de Trente dans un chapitre dogmatique bien connu de nous (1). — Mais quand enfin la volonté, librement décidée à aimer Dieu pour lui-même, tend et s'élance vers lui comme vers son bien suprême et infiniment aimable, elle est aimée de lui dans l'instant même, elle reçoit de lui la grâce de la filiation adoptive dans ce moment précis, ni avant ni après : « Quiconque aime (le prochain et Dieu) est né de Dieu (2). » Il est aimé à l'instant de sa naissance surnaturelle; il naît surnaturellement à l'instant où il aime; il aime au moment où il est aimé.
540. — Dans cet indivisible instant, qui n'admet aucune succession chronologique, il y a cependant des éléments ou faits logiquement distincts : 1. grâce actuelle donnée à la volonté pçur aimer théologalement; 2. acte humain de charité finie; 3. acte divin de charité infinie ; 4. infusion de la grâce sanctifiante; 5. infusion de la vertu habituelle de charité; 6. rémission àes péchés; 7. génération surnaturelle de l'homme en tant que fils adoptif de Dieu. Chacun de ces éléments offre à la raison un concept spécial qui permet de le discerner sinon de l'isoler parmi les autres; mais nous verrons bientôt que cette distinction rationnelle ne constitue pas nécessairement une différence réelle ou ontologique, et qu'au point de vue objectif ces sept éléments se réduisent à un nombre moins élevé. — Leur distinction logique nous autorise assurément à les classer, à les subordonner, suivant le rôle de chacun; et nous croyons pleinement satisfaisant l'ordre dans lequel
(1) Sess. VI, cap. 6, de justificalione.
CnARlTÉ JUSTIFIANTE 397
nous les avons proposés. De nouveau pourtant il faut observer que cette succession rationnelle n'est pas dans le temps, mais seulement dans notre esprit, qui ayant toujours besoin de distinguer et de coordonner avec méthode, en a surtout besoin en des opérations et phénomènes aussi complexes que celui-ci (1).
541. — Ontologiqiiement, nous devons maintenir une distinction entre les éléments suivants : 1. acte humain et 2. acte divin de charité réciproque; 3. grâce actuelle, 4. gra.ce habituelle et 5. vertu de charité. — Mais comme il n'y a pas de distinction réelle en Dieu, il donne la grâce actuelle, il aime, i\ confère la grâce sanctifiante et la vertu de charité, il remet les péchés, il engendre surnaturellement et adoptivement, par un seul et même acte absolument simple et absolument identique à sa divine nature. — Dans l'âme elle-même, la rémission des péchés et la génération spirituelle ou adoptive ne sont pas des faits ou mouvements distincts de la grâce habituelle et de la vertu infuse de charité. — Ces dernières, quoique réellement différentes, sont toutefois absolument inséparables l'une de l'autre : jamais personne ne fut juste sans aimer, jamais personne n'aima sans être juste. — Cette analyse objective, ces éliminations, ces identifications, nous montrent clairement qu'en fait et en résumé toute la procédure justifiante de l'acte de charité, si l'on veut me permettre cette expression, se réduit à deux actes simultanés, l'un essentiellement divin, l'autre surnaturellement humain, concourant à produire un seul et même effet : la naissance d'un filsadoptif de Dieu dans l'ordre de la grâce, par l'infusion de cette grâce.
542. — Cette parfaite simultanéité de coopération divine et humaine ne nous interdit pas de préciser
(1) Avec sa clarté habituelle, Martinus Becanus {'èum. theol. schoL, de Gratia, c. m, q. 9, 10), distingue comme nous, quoique avec des mots différents, entre l'ordre chronologique et l'ordre physique ou ontologique du procédé par lequel l'acte de charité justifie. — Gomme nous aussi, il attribue à la grâce actuelle l'acte de charité en tant que disposition, et ù la grâce habituelle l'information du même acte en tant que persévérant et se transformant en vertu. {Ibid., q. 10, no 5 : cf. c. v, q. 3, n» 2.)
encore un peu plus la fonction respective et la nature des éléments en jeu. — 1. Dieu donne à la volonté Xs, grâce actuelle qui serait nécessaire et suffisante pour produire un acte de charité sans la vertu infuse correspondante. Mais cette puissance productive ne reste pas effectivement isolée, parce c\\ïen même temps Dieu donne à l'âme la charité habituelle, ainsi que nous Talions voir dans un instant. — 2. En conséquence de la gro^cQ actuelle, et non point réellement de la charité habituelle, la volonté aime Dieu sarnaturellement, posant ainsi la condition indispensable et absolument efficace pour être payée de retour. — 3. Dieu aime divinement V Oiine dont il est surnaturellement aimé. — i-. Par là-même, il lui confère la grâce sanctifiante qui remet les péchés et crée la filiation adoptive. — 5. La grâce sanctifiante entraîne à sa suite la vertu de charité qui est ainsi le couronnement de l'œuvre.
543. — D'où l'on voit qu'objectivement c'est Dieu qui a le premier et le principal rôle en tout cela : sa grâce actuelle est à la tête de ce mouvement régénérateur; sa grâce habituelle suit immédiatement la coopération de l'homme et le comble de tous les avantages que nous avons énumérés. — Objectivement aussi, notre analyse évite heureusement le cercle vicieux d'un acte théologal de charité procédant de la vertu de même nom, et la précédant toutefois comme une source nécessaire à son infusion. — Enfin nous évitons objectivement le grave inconvénient qu'il y aurait à supposer, pour échapper à ce vice circulatoire, que ni en fait ni en droit l'acte surnaturellement humain de charité ne serait pas une vraie condition de justification, qu'il n'influerait pas positivement sur la collation de la charité habituelle, qu'il ne sortirait pas de la catégorie des conditions simplement logiques (1).
{i) Quand S. Thomas dit que ^< toute la justification de Tiinpie consiste dans VinfU'<ion de la grâce, qui meut le libre arbitre et (jui remet le péché » {Siim. TlteoL, i:2, q. 11.'?, a. 7, in corpore), il considère évidemment la grâce infuse