‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 128 sur 144 · AMOUR DU PROCHAIN · texte numérisé non relu

AMOUR DU PROCHAIN

restreindre le devoir d'aimer intérieurement le prochain aux seuls cas où l'on ne pourrait pas autrement accomplir, avec la fidélité requise, quelque œuvre extérieure de charité envers le prochain. On prétexte que celui-ci ne connaît pas les actes intérieurs dont il est l'objet, et qu'il n'en tire pas profit. Mais est-ce que Dieu ne les connaît pas? Est-ce qu'il ne les a pas ordonnés sans condition aucune, de la même façon que ceux dont il est lui-même l'objet? Est-ce. que la communion des saints, l'universelle fraternité des hommes, la conduite et la perfection de la vie chrétienne, n'y sont pas continuellement intéressées?

568. — Nous croyons donc que cet acte intérieur et formel de charité envers nous-même et le prochain, est strictement obligatoire chaque fois que son exclusion détruirait ou menacerait la charité envers Dieu; qu'il est obligatoire au début de notre vie chrétienne sociale, c'est-à-dire au commencement de nos relations volontaires et conscientes avec l'Église dont nous faisons partie et dont l'âme est principalement charité; qu'il est obligatoire de temps à autre dans le cours de notre existence, à peu près comme nous l'avons dit de l'amour envers Dieu; qu'il est obligatoire envers nous-même quand la mort nous avertit de mettre bon ordre à notre conscience, en achevant notre coordination morale à la fin dernière et béatifiante dont nous ne sommes plus séparés que par un pas (i). — Qu'une précision tout à fait théologique ne soit pas nécessaire pour s'acquitter de ces devoirs multiples; qu'une âme chrétienne, qu'une ûme pieuse surtout , y satisfasse très spontanément et très facilement par la seule régularité de ses exercices religieux, rien de plus vrai. Mais qu'on puisse, par exemple, dispenser un converti ou un moribond de compléter leur amour envers Dieu par l'amour envers eux-mêmes et le prochain, rien de moins vrai. — Pour surmonter certaines tentations de haine contre soi ou

(1) Voir, ci-dessus, n°s 562-563.

contre les autres, on devra parfois recourir à ce même complément. On le devra quelquefois aussi pour ne pas tomber par degrés dans une insensibilité égoïste, dans un amour sensuel et criminel de sa personne. — Enfin, ce que nul n'oserait plus nier parmi les théologiens, on le devra en raison des actes impérés auxquels le prochain peut avoir droit, et qui s'exécuteraient mal ou pas du tout sans des actes internes et sincères de fraternelle charité.

IP Question. — Actes commandés par la charité.

Envers Dieu.

Théorème LXXVIIl.

569. — L'amour théologal divin ne souffre aucune action contraire à la bonté infinie, ou ne pouvant se rapporter finalement à elle; mais il nous permet c^'agir pour nous et c^'avoir à nous, dès que nos œuvres et nos biens se rapportent à elle; Dieu n'en réclame qu une part restreinte pour son service spécial et pour son culte formel,

570. — Les actes dont nous commençons à traiter ne sont point formés et immédiatement produits par la charité théologale. Mais ils nous sont commandés et, comme on dit, impérés par elle, — soit envers Dieu, soit envei's nous-même, soit envers le prochain. Ils sont exécutés par nos diverses facultés naturelles et surnaturelles, intelligence, volonté, vertus théologales ou morales, — voire même par nos puissances sensibles, — et au moyen des ressources dont nous pouvons disposer : habileté de conduite et de parole, connaissances hygiéniques ou médicales, savoir juridique ou théologique, pratique des arts ou des métiers, possessions mobilières

OU immobilières, influence ou autorité sociales, etc., etc. — Moyennant ces divers éléments de travail intellectuel, moral, matériel, nous pouvons et dans une certaine mesure nous devons montrer la sincérité de notre charité surnaturelle. — Quelle est cette mesure relativement à Dieu, nous Talions dire brièvement.

571. — La quantité d'œiivres de charité qu'une personne humaine doit exercer pour témoigner effectivement son amour envers Dieu, se détermine par les dons qu'elle a reçus de la nature et de la grâce, par le rang et la fonction qui lui sont échus dans sa hiérarchie propre, par la plus ou moins grande facilité que les circonstances lui assurent pour faire connaître et aimer Dieu, enfin par cet instinct profond, par cette vocation surnaturelle, qui la poussent dans une direction particulière et vers une forme spéciale de religion. — Ce sont là, en effet, les moyens ordinaires ou extraordinaires que nous avons d'exprimer notre charité; — les organes, les ressources, les instruments, dont nous devons nous servir ^o\iv faire du bien, tout le bien que nous pouvons, non pas certes à Dieu, mais à la gloire extérieure et accidentelle de Dieu.

572. — Dans quelle mesure faut-il que nous lui consacrions notamment nos biens temporels? Il est assez difficile de le dire en détail, mais facile de l'éclairer par des principes généraux. — Il est indubitable que Dieu aurait pu exiger de nous une consécration absolue, totale, explicite, de tout ce que nous avons et possédons. Notre vie aurait ainsi consisté dans un culte perpétuel et continuel, semblable à celui des anges et des saints dans le ciel. — Mais cet ordre providentiel n'a pas été adopté par Dieu. Il veut sans doute que médiatement, indirectement, finalement, tous nos biens tendent à lui et aboutissent à sa glorification; cependant il veut aussi que nous en fassions immédiatement et directement un usage personnel subordonné, je le répète, à sa gloire et à son amour, mais nous procurant néanmoins à nousmème, ainsi qu'à notre prochain, des avantages et des

satisfactions, voire des plaisirs légitimes (1). — C'est ainsi qu'il a non seulement admis mais expressément exigé l'intervention des vertus de foi et d'espérance, des vertus cardinales et morales, des arts et des travaux intellectuels ou corporels, dans notre vie morale qui n'est pas exclusivement une série d'actes de charité, quoique elle doive toujours être animée et hiérarchiquement réglée par cet amour théologal. — C'est ainsi encore qu'il s'est contenté de certains jours dans notre existence terrestre, de certains temples dans l'espace immense qu'il nous a donné pour séjour, de certains objets de culte au milieu des innombrables choses qu'il met à notre disposition sous l'unique condition qu'elles ne contredisent pas à son amour, et qu'elles puissent s'y rapporter de près ou de loin. 573. — Le docte Suarez résume cette théorie en quelques lignes qui méri'ent bien l'honneur d'une citation : « De l'obligation d'aimer Dieu par un acte intérieur, découle-t-il parfois quelque obligation d'y ajouter un acte extérieur F Je réponds que l'on peut comprendre de deux manières comment le précepte de la charité oblige à un acte extérieur: premièrement, en tant que cette vertu en serait le principe effectif mais éloigné; et en ce sens on peut affirmer qu'elle est l'inspiratrice de l'obéissance à tous les autres préceptes, puisque tous sont nécessaires pour garder la charité, et que tous sont fondés en elle; deuxièmement, en tant qu'elle serait le principe immédiat et propre de quelque œuvre extérieure; ceci, quoique rarement sans doute, peut cependant arriver de temps en temps; et de même que l'amitié entre les hommes réclame parfois des actes extérieurs, ainsi fait l'amitié surnaturelle pour Dieu, quand certaines œuvres sont nécessaires pour le glorifier » {2).

(i) Cf. Morale surn. fondam., Théorèmes LVII, VII. — Cet ordre adopté par la divine providence a pour résultats immédiats un très large exercice de notre liberté au milieu de l'épreuve, une acquisition possible de mérites surnaturels considérables, une véritable concession de récompense et de salaire glorieux dans le ciel. Ainsi l'apparente diminution du règne actuel de la charité, au profit de la liberté, se résout finalement en un éclatant triomphe de l'une et de l'autre.

(2) De Charitate, disp. v, sec t. 2, n. 4 :

OEUVRES DE CUARITÉ 419

574. — Notre charité ne serait pas sincère envers Dieu si elle ne nous commandait généralement d'obéir à toutes ses lois, et si elle ne nous défendait généralement de pécher mortellement ou même véniellement contre lui. — Ace titre, toutes les opérations et toutes les abstentions obligatoires en conscience sont des actes impérés par l'amour théologal : car rien n'échappe au pouvoir directif de cette vertu souveraine. ~ Cela ne justifie pourtant pas, — je tiens à le redire à rencontre des exagérations janséniennes, — la théorie d'après laquelle nos actes ne sauraient être bons que par le motif de charité. — Sii'on veut dire que nul acte nécessaire n'est bon qu'il ne soit au moins implicitement commandé par elle; ou que tout acte bon mais facultatif est au moins implicitement approuvé ou conseillé par elle; ou que nul acte mauvais n'échappe à la réprobation et à la censure portées par elle, rien de plus vrai. Si l'on veut dire que rien n'est pratiquement bon sans être immédiatement et formellement produit ou inspiré par elle, rien de plus faux. — Si l'on veut dire qu'il n'y a pas de mérite complet et rigoureux sans elle, rien de plus vrai. Si l'on veut dire que tout ce qui n'a pas ce mérite et ne le reçoit pas d'elle est mauvais, rien de plus faux.

IL — Envers soi - même.

Théorème LXXIX.

575. — Ce n'est pas uniquement d'après ses propres lois que ta charité décide de nos devoirs envers nous-même; c'est aussi et surtout d'après les lois de la justice ou de l'équité : unies ensemble, la charité et la justice déterminent aisément ce qu'on peut et doit faire pour soi en face du prochain.

576. — La charité que nous nous devons ix nous-même, et dont nous avons naguère étudié l'acte propre ou

élicite, nous commande aussi un certain nombre d'actes exécutés pour notre intérêt surnaturel par nos diverses puissances, au moyen de nos diverses ressources, dans l'ordre de la nature et de la grâce. — Si, en prescrivant ces actes impérés et ces œuvres extérieures, elle devait tenir exclusivement et uniquement compte du degré d'amour que nous méritons, nous aurions peu de chose à dire pour compléter notre théorie antérieure sur la façon théologale de nous aimer (1). — La quantité de soins, d'efforts, de biens temporels, que nous aurions à nous accorder, serait exactement proportionnée à la quantité d'estime et d'amour dont nous serions dignes au jugement de notre conscience; et le degré de cette apprécia^ tlon serait toujours exactement le degré des opérations à exécuter en notre propre faveur. — Mais il n'en va pas ainsi.

577. — Le soin à prendre d'un être qui nous est confié à quelque titre, ne dépend pas exclusivement de Vamour qu'il mérite. Souvent il est très peu aimable, très pauvre en l)onté, très repoussant peut-être, ce qui ne l'empêche pas d'avoir droit à plus d'égards et de dévouement qu'un autre cent fois plus intéressant et plus méritant. — Et la raison en est que les liens de la charité ne sont pas les seuls dont il faille se préoccuper. A côté d'eux, et même on pourrait dire au-dessus d'eux, il y a des liens àe justice doués d'une force très considérable, et rigoureusement sanctionnés par la justice de Dieu. — Je sais bien qu'il n'y a pas de justice proprement dite entre un être et lui-même; mais il y a plus et mieux. Au lieu d'un simple ajustement ou équivalent (2), imposant souvent déjà de graves et inéluctables devoirs, il y a Videntité complète dont la justice n'est qu'une approximation; et cette identité autorise pleinement le genre humain à répéter sans cesse que Dieu se doit à soi-même d'agir avec sagesse et bonté, que l'homme se doit à soi-même d'être raisonnable,

(1) Voir ci dessus, n"' 487-189.

(2) Voir notre Traité des Vertm Morales, au chapitre de la Justice.

prudent, tempérant, etc. — Et ce devoir envers soi-même résulte de l'éternelle et nécessaire volonté par laquelle Dieu impose à chaque personne créée une fin digne d'elle, l'obligeant à se mouvoir librement vers cette fin dans laquelle gît uniquement sa vraie béatitude.

578. — Si peu dignes que nous puissions être de notre propre amour surnaturel, nous n'en sommes donc pas moins chargés d'un très essentiel et très sacré devoir envers nous-même, envers notre corps, surtout envers notre âme à sanctifier et à sauver. — Il faut même observer, et ceci est capital, que plus notre misère est grande, plus ce devoir est grave, urgent, inviolable. Un criminel odieux à ses propres yeux, et à ceux d'autrui, n'en est que plus strictement obligé de travailler à sa réhabilitation devant Dieu et à son salut éternel. La charité qu'il a pour lui-même ne peut certes pas être grandement excitée et alimentée par le reste de bonté qu'il possède encore, mais qui est infiniment contrebalancé par le poids énorme de ses vices et de ses crimes. Et malgré tout la charité, si elle était sufiisamment éclairée et prudente dans cette âme dégradée, lui commanderait énergiquement tous les actes extérieurs dont elle disposerait pour conjurer la céleste vengeance, et pour opérer la conversion de l'extrême perversité qui en provoque les coups.

579. — Il suit de là que les actes impérés par l'amour théologal doivent être proportionnés, simultanément, à V obligation dont le sujet se reconnaît chargé envers soimême, et à la misère plus ou moins grave dans laquelle il se trouve plongé. — La question présente pourrait donc également se poser à propos de la vertu de justice; mais la prééminence de la charité théologale mérite bien qu'on l'examine et qu'on la résolve ici, à condition de l'élargir comme nous venons de le dire, et en y faisant entrer, à titre d'élément essentiel, le devoir très rigoureux résultant premièrement de l'identité de l'être moral avec soi-même, et deuxièmement de la pénible

et douloureuse nécessité qui pèse souvent sur lui (l).

580. — Bien donc que jamais nous ne puissions nous placer immédiatement après Dieu et ses saints dans notre appréciation et dans notre amour, nous pouvons et devons nous mettre absolument au premier rang de nos préoccupations salvlfiques, c'est-à-dire de nos soins et dé nos efforts pour sauver les âmes : car il n'y en a pas qui nous touche d'aussi près que la nôtre, ni dont nous soyons aussi obligés, par le droit naturel et par le droit divin, de procurer efficacement le salut éternel. Si nous ne sommes les premiers à en prendre ainsi charge et soin, personne ne pourra réussir à la sanctifier ni à la sauver. Dieu même ne nous sauvera pas sans nous, dès que nous sommes adultes et capables d'agir comme tels. — Par conséquent nous ne pouvons jamais nous croire autorisés à pécher mortellement ou véniellement pour faciliter ou avancer le bien spirituel d'autrui ; car ce serait nuire plus ou moins gravement à notre âme, et jamais nous n'en avons le moindre droit. — Que si Moyse, saint Paul, d'autres saints personnages peutêtre, ont paru renoncer à leur salut en faveur du prochain (8), ou bien ils n'entendaient sacrifier que leur salut temporel, que leur existence terrestre; ou bien ils parlaient d'une hypothèse purement imaginaire dont ils savaient parfaitement que Dieu ne voudrait pas, dont ils ne voulaient pas réellement eux-mêmes ; ou bien ils employaient un langage manifestement exagéré, pour mieux exprimer l'intensité de leur dévouement au prochain.

581. — S'il n'est jamais permis de pécher afin de lui rendre service en choses spirituelles ou matérielles, il l'est parfois de renoncer dans ce but à ce qui semblerait être le plus parfait; à ce qui serait incontestablement le

(1) Pour n'avoir pas assez fait ressortir la distinction des deux obligations, l'une de charité et l'autre de justice, concourant ;\ former les obligations dont nous traitons ici et au Tkeorème smv2Lni, bien des auteurs ont introduit de fréquentes et regrettables confusions dans toute cette matière.

(2) Ex., XXXII, 31-32; Rom. ix, 9.

mieux dans d'autres conjonctures, mais qui dans la réalité concrète et actuelle serait le pire. Ainsi peut-on retarder et môme abandonner son entrée en religion pour secourir sa famille nécessiteuse, pour administrer une paroisse délaissée, pour défendre par de doctes écrits la cause de l'Église menacée. Si l'on quitte alors Dieu, c'est pour Dieu. — On doit sans doute tendre à la perfection; mais dans les moyens d'y arriver, tels que les grands éclats, les austérités singulières, les entreprises héroïques, il nous faut éviter prudemment d'exagérer ce que la charité nous presse de faire pour acquérir beaucoup de vertus et de mérites. Fuyons soigneusement les ambitions spirituelles tant soit peu contraires à l'humilité, à l'orthodoxie, au bon sens. Gardons-nous bien de nous hausser jusqu'au niveau des prophètes et des apôtres; ou de croire que nous enrichirons certainement les martyrologes et annales hagiographiques, pourvu que nous le voulions seulement. Les dons exceptionnels ne constituent pas essentiellement la vraie sainteté, la vraie perfection surnaturelle. C'est pourquoi le refus de les sacrifier à l'utilité sérieuse et surtout à la nécessité du prochain, fut toujours considéré dans l'Église comme un indice, sinon comme une preuve de faux mysticisme. — Au contraire, un sage et généreux détachement des biens accidentels qu'on pourrait appeler le luxe et le superflu dans la vie spirituelle, par exemple, des isolements extraordinaires, des pénitences acharnées, des indulgences innombrables, est formellement approuvé et encouragé par le Siège Apostolique. C'est ainsi qu'est louée la dévotion de Vacte héroïque par lequel on offre et on abandonne à Dieu, en faveur des âmes du purgatoire, tout ce dont on peut se dépouillera leur profit (1). 582. — Dans l'ordre temporel, on doit estimer, aimer et protéger sa vie, sa liberté, ses biens personnels si l'on en a, à condition toutefois de s'en servir pour sa sancti-

(1( Cf. Schneider, Rescripta authent. S. C. Indulgent., décret 20 nov. 1854, p. 304; Pallard, Recueil d'indulgences, p 449.

fication et pour la gloire de Dieu. Dans le même but, on peut et quelquefois on doit chercher à augmenter son avoir visible ou invisible, à développer l'influence ou la bonne réputation dont on jouit, à consolider son autorité, à étendre son empire par des moyens légitimes. — Faire des efforts ou des dépenses énormes pour un bien temporel que les hommes n'estiment communément pas à si haut prix; ambitionner sans raison spéciale et avouable un avantage qu'ils ne poursuivent généralement pas avec tant d'ardeur ou de peine ; subir, par exemple, des opérations et des médications extrêmement coûteuses, ou spécialement répugnantes à la délicatesse chrétienne; consacrer une partie très considéral^le de sa fortune à l'étude ou aux recherches scientifiques ; se livrer à de longs voyages et entreprendre de difficiles campagnes pour devenir plus riche, plus capable de servir Dieu ou le prochain, — ne sont donc pas des obligations résultant de la charité qu'on se doit à soi-même. — On peut conséquemment renoncer aux biens qu'on retirerait de leur accomplissement; céder aux conseils qui détourneraient de leur poursuite; permettre à d'autres d'en profiter tout à leur aise; se confiner dans une abstention, dans une médiocrité, qui sont très souvent le vrai parti de la sagesse.

583. — Mais si l'on avait besoin de sa vie, de ce bien le plus essentiel à l'ordre purement humain, pour se convertir à la foi chrétienne ou pour faire pénitence; si Ton avait besoin de recouvrer sa liberté, cet autre excellent bien parmi les excellents, pour échapper à d'insurmontables tentations de désespoir, d'immoralité, d'infidélité, — l'on ne serait pas en droit de sacrifier son existence ou son indépendance à l'avantage même très considérable du prochain ; et l'on devrait chercher à vivre où à s'affranchir, pour se sanctifier et se sauver. — Quand donc, très héroïquement, des pasteurs d'âmes, des pères et des mères, des citoyens et des soldats, se sont librement offerts à la mort ou à la captivité pour épargner à

d'autres de tels maux, ils ne l'ont dû faire qu'à la condition indispensable de ne pas s'exposer gravement euxmêmes à perdre la grâce et la gloire divines sans lesquelles rien n'est sage, rien n'est admirable, rien n'est permis, ni dans la vie individuelle ni dans la vie sociale. — En ce sens élevé, il est absolument juste que charité bien ordonnée commence par soi-même.

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