‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 129 sur 144 · III. — Envers le prochain. A. — Théorie générale · texte numérisé non relu

III. — Envers le prochain. A. — Théorie générale

Théorème LXXX.

584. — La charité prescrit une bienveillance universelle qui doit se traduire par itne bienfaisance réelle quand elle le peut; elle prescrit de plus des services individuels oit sociaux, à déterr)iiner d'après les relations mutuelles et les conditions propres du sujet aimant et du sujet aimé.

585. — Assurément des actes extérieurs nous sont commandés en faveur du prochain, par la charité intérieure que nous lui devons. Car cet amour surnaturel, s'il est désintéressé, n'est pas inefficace et stérile ; quand il tend vers un être capable de recevoir un bien nouveau, un surcroît de bien, il le lui souhaite et le lui confère assez abondamment pour n'être pas justement soupçonné d'hypocrisie ou d'avare égoïsme. — Or toute personne humaine est susceptible d'accroissement dans le bien. Même parvenue à la béatitude céleste, elle peut recevoir une augmentation de gloire extérieure, accidentelle : et nous ne saurions aimer les saints amis de Dieu sans désirer pour eux ce supplément de grandeur sinon de félicité. — Détenues en purgatoire, les âmes peuvent obtenir un essentiel et immense progrès dans le bien :

et nous ne les aimerions pas sincèrement si nous ne priions pour leur délivrance et leur entrée dans le ciel. — Soumis encore aux imperfections, aux infirmités, aux défaillances de la vie présente, tous les hommes rachetés par le sang de Jésus-Christ peuvent acquérir plus de vertus et de mérites, avoir plus de ressources même temporelles pour faire leur salut, être mieux protégés contre les périls et les adversaires dont ils sont environnés : et nous ne les aimons pas d'une véritable charité théologale, si celle-ci ne nous presse pas de leur procurer au moins quelque parcelle du bien surnaturel qui leur fait encore tant défaut.

586. — En conséquence, la charité envers le prochain doit être bienfaisante ou prescrire des actes de bienfaisance en sa faveur, quel qu'il soit. — Nul d'entre nos compagnons d'épreuve ne peut d'abord être exclu de nos prières, non plus que de la communication possible de nos satisfactions et de nos mérites devant Dieu. « Pendant que nous en avons encore le temps, dit l'Apôtre, faisons du bien à tous (1). » Sur quoi l'angélique Docteur observe que si, « à parler simplement, nous ne pouvons faire du bien à tous en particulier, il n'est personne à qui nous n'en dussions faire, même en particulier , dans quelque conjoncture ;:>055i^/6. C'est pourquoi la charité exige que, même si nous ne faisons pas actuellement de bien à certains hommes, notre volonté soit au moins préparée à faire du bien à chacun, si l'occasion s'en présente. Il y a pourtant tels et tels bienfaits que nous pouvons procurer à tous, sinon en particulier du moins en général, comme par exemple lorsque nous prions pour tous les fidèles et les infidèles (2). » — Nul doute qu'à ces bienfaits intérieurs et invisibles, à la prière, à la communication des satisfactions ou des mérites, la charité n'en doive ajouter d'autres également universels mais extérieurs et visibles, comme l'ordre, la concorde, la paix,

(1) Gal., VI, 10.

(2) Sim. Théo}., 22, q. 31, a. 2.

la joie (1), dans la famille et dans l'FJglise, dans l'Etat et dans les sodalités ou associations secondaires. — C'est pour donner à ces bienfaits soit intérieurs soit extérieurs une réalité véritable et durable, que la charité nous commande quantité d'opérations ou d'abstentions qui s'étendent à notre vie morale tout entière; et nous retrouvons ici encore cette universalité d'influence qui fait de la troisième vertu théologale la tête, l'âme et la reine de toutes les autres.

587. — Mais, outre le devoir illimité de bienfaisance qu'elle nous impose ainsi à tous et envers tous, elle oblige chacun de nous à des devoirs spéciaux résultant de noivQ propre situation et de la situatioji du prochain dans la société humaine, ou si l'on veut, de nos relations sociales et mutuelles. Car ce n'est pas uniquement d'après leur bonté intrinsèque, mais d'après cette double et réciproque situation, que nous devons mesurer aux hommes les effets de notre bienveillance et de notre bienfaisance. Sans nulle irrégularité morale, les preuves effectives de notre charité seront parfois plus abondantes envers des personnes que nous aimons fort peu, et qui méritent réellement fort peu d'être aimées. Comme nous l'avons précédemment expliqué (2), Y appréciation qui est dans l'amour n'est pas la mesure fixe de Vopération qui vient après lui et qu'il inspire.

588. — Dans Tordre naturel, les relations mutuelles des hommes se présentent d'abord sous la forme concrète de la consubstantialité. Entre les enfants et les parents, il y a un lien naturel qui touche presque à l'identité : par conséquent c'est entre eux que la charité doit se prouver par les effets les plus amples et les plus nombreux. — Vient ensuite la forme de la vie matrimoniale qui fait de l'époux et de l'épouse une seule chair, mais sans consubstantialité : ils sont donc au second rang quant à l'obligation de se fournir des témoignages efficaces de

(1) Cf. ibid.. q. 29, a. 1-3.

(2) Ci-dessus, Théorème LXV.

charité réciproque. — Puis nous rencontrons la double forme de la consanguinité et de l'affinité, de la parenté en un mot : il y a là une relation très étroite, fondée sur la communication immédiate ou médiate du sang, et obligeant à un échange de bons offices très particuliers. — Une autre forme fréquente et parfois très importante de relations sociales naturelles, résulte d'engagements explicites ou implicites pris envers le prochain. On est son serviteur, son mandataire, son lieutenant : et on lui doit certainement plus qu'à des parents éloignés, souvent plus qu'à des frères et sœurs ou qu'à de grands-parents et à de petits-fils. On est son associé, son allié, son ami, son obligé; et on lui doit autant sinon plus qu'à une parenté peu connue ou peu fidèle. On est son voisin, son concitoyen, son compatriote, son frère en Japhet ou en Adam : et on lui doit sans doute de moins en moins, mais pourtant on ne cesse pas de lui devoir quelque chose encore. — Il peut se faire que plusieurs liens de charité ou de justice se combinent entre eux, et se fortifient d'autant. Le père et la mère sont volontairement redevables envers leurs enfants, et non ceux-ci envers eux, puisque le mariage et la génération furent libres du côté des parents, mais non du côté des enfants: de ce chef donc les parents sont plus obligés envers leurs enfants que les enfants envers l«eurs parents. — Il faudrait raisonner d'une façon analogue si l'affinité se joignait à la consanguinité, si l'injustice ajoutait ses dettes à celles d'un juste contrat, surtout si les relations sociales d'ordre naturel étaient accrues des relations d'ordre surnaturel dont nous allons parler.

589. — Il y a, en effet, dans le monde de la grâce, principalement par l'opération des sacrements et par la communion des saints, une incessante et tout intime transfusion d'être surnaturel créant une affinité, une consanguinité, une connaturalité, non moins réelles et mille fois plus sacrées que les précédentes. La paternité surnaturelle du prêtre et même du laïc qui baptise, avec

le sujet qui reçoit la vie de la grâce parleur ministère; l'union très spéciale des époux chrétiens qui se communiquent mutuellement la sanctification attachée au sacrement dont ils sont les ministres; l'unité spirituelle résultant du baptême et de la confirmation entre les diverses personnes qui s'y trouvent intéressées comme sujets et comme parrains ou marraines, sont des exemples frappants de l'augmentation de la socialité naturelle par la socialité surnaturelle. Les pactes formés sous l'inspiration et la caution de la grâce, les vœux de religion notamment, sont aussi incomparablement plus unitifs que les pactes purement civils. Les injustices commises contre l'Église, contre les personnes ou les choses saintes, imposent de plus rigoureux devoirs que les fautes analogues commises dans l'ordre purement civil ou familial. — Quand donc il arrive que des rapports surnaturels s'ajoutent aux rapports naturels, ils engendrent des surcroîts fort importants d'obligations et de devoirs réciproques. Le père et la mère sont certainement plus obligés de témoigner du dévouement à un fils sous-diacre qu'à un fils marié, toutes autres choses égales d'ailleurs.

590. — Parmi les relations sociales résultant de libres engagements naturels ou surnaturels, sans appartenir cependant au cycle familial ou sacramentel dont nous avons constaté l'extraordinaire efficacité, il faut placer celles qui ressemblent de plus près à la paternité et à la fraternité. — Les bienfaits exceptionnels accordés par des parents adoptifs ou des tuteurs généreux à des orphelins abandonnés; l'instruction et l'éducation procurées par des maîtres dévoués et savants à leurs disciples, à leurs élèves; la direction spirituelle patiemment et persévéramment donnée aux âmes par leurs pasteurs et leurs supérieurs, — imposeilt évidemment et nécessairement des obligations de reconnaissance en quelque manière filiale.

59L — C'est une très véritable doctrine, admirable-

ment formulée par l'ancienne théologie, que « le bien commun à beaucoup est plus divin que le bien d'un seul (1). » Ainsi les relations des particuliers avec les sociétés dont ils font partie les obligent à une charité plus soigneuse, plus efficace, plus généreuse, que celle dont ils consacrent les fruits à de simples particuliers comme eux. — Les parents dans la famille, les gouvernanfs et les soldats dans l'Etat, les pasteurs et le clergé tout entier dans l'Église, peuvent donc et parfois même doivent sacrifier leurs biens, leur liberté, leur vie, à l'intérêt général dont ils sont chargés. — Qu'ils ne puissent jamais lui sacrifier leur conscience et leur salut, nous l'avons suffisamment dit; mais le sacrifice de tout le reste sera fréquemment un moyen pour eux de se sanctifier et de se sauver : car naturellement on est plus apte à aimer Dieu parfaitement, à se repentir parfaitement de ses fautes envers lui, quand on ne craint pas de donner tout ce qu'on a pour infiniment moins que Dieu; et surnaturellement la grâce est plus abondamment distribuée par la miséricorde divine à ceux qui pratiquent sans réserve l'abnégation, l'oubli d'eux-mêmes, au profit de leurs frères.

592. — Il convient de compléter cette théorie des devoirs extérieurs de charité résultant de l'organisation sociale providentiellement établie dans l'Église, dans la famille, dans l'État, par la classification de ces mêmes devoirs en ordinaires ou communs, en rigoureux ou particuliers, en très rigoureux ou très particuliers. — a) Les premiers découlent du simple fait d'appartenir à une société, à une sodalité, à une association quelconque : les enfants ne sont comme tels obligés qu'à des actes ordinaires de charité familiale; les citoyens n'ont pas, à ce titre, de charges exceptionnelles à remplir; habituellement les fidèles ne sont point, par le seul fait, obligés à rendre des services très graves à l'Église. —

(1) «Bonum multorum commune divinius est quam bonum uuius. » [Siim. Tlieol , 22, q, 3!, a. 3, 2'").

b) Les seconds dérivent d'une fonction spéciale assumée dans l'intérêt de la société, mais d'une fonction subordonnée à un pouvoir supérieur principalement et définitivement responsable : le fils aîné dans la famille, les officiers subalternes et les soldats dans l'armée, les vicaires et coadjuteurs dans le clergé, ont des obligations certainement rigoureuses et dont ils sont particulièrement tenus; cependant la charité presse davantage les parents, les gouvernants, les pasteurs ordinaires. — c)Les troisièmes et derniers proviennent d'une fonction très spéciale, très élevée, très particulièrement responsable, concentrant les charges et les devoirs inférieurs, les complétant et les sanctionnant par son autorité propre : le père ou le tuteur de la famille, le gouverneur de la province et surtout le chef de l'État, les évoques et le chef suprême de l'Église, ont de ces obligations très rigoureuses dans leur sphère propre. — Quand cependant les dépositaires d'une charge supérieure ne peuvent ou ne veulent accomplir suffisamment les œuvres de charité afférentes à leur condition, et que ces œuvres sont urgentes et nécessaires, l'obligation des pouvoirs inférieurs ou même des simples sujets peut leur être subrogée, et devenir plus rigoureuse qu'elle ne l'était par elle-même : en l'absence de l'évêque ou du curé, du général en chef ou du préfet de la province, du père et de la mère de famille, — les vicaires, les officiers et les vice-préfets, le fils ou la fille aînés, seront investis d'une autorité et d'une obligation nouvelles, parfois fort étendues et fort graves, dans l'intérêt des sociétés dont ils se trouveront ainsi chargés par extraordinaire.

593. — L'indigence des personnes réclamant les secours et les soins de la charité, constitue un titre spécial à les obtenir et par conséquent un devoir de les accorder. — La raison profonde de ce fait est justement dans la disposition providentielle qui a réglé très sagement, très rigoureusement aussi, qu'en dehors des cas miraculeux qui sont rares, les biens visibles et temporels seraient com-

muniqués aux nécessiteux par des riches, par de plus aisés du moins, divinement pourvus de l'usage des richesses et divinement chargés de leur répartition. — Si donc déjà la seule qualité de membre d'un corps social quelconque donne droit à la bienfaisance dont nous venons d'étudier le fonctionnement général, la qualité de membre indigent et souffrant donne plus largement et plus strictement droit aux fruits de la charité, sans parler expressément ici de la justice distri])utive dont il sera question ailleurs (1).

594. — L'indigence réelle, soit spirituelle soit matérielle, se rencontre à un triple degré dans la société humaine. — a) Tantôt elle est médiocre ou commune : ceux qui en souffrent n'en sont pas absolument accablés; ils peuvent ou pourraient en grande partie se suffire par leurs efforts ; l'intervention de la charité en leur faveur n'est ni fort urgente, ni fort difficile. C'est le cas des pécheurs ordinaires dans l'Église; c'est celui des ouvriers gênés mais sûrement assistés dans une cité prospère et généreuse. — h) Tantôt l'indigence de l'esprit ou du corps est grave et peu commune : il n'est pas facile d'en sortir, même par une économie et un travail sérieux; et très probablement, sinon certainement, elle aboutira bientôt à une catastrophe. C'est la situation du pécheur obstiné et dépourvu de secours spirituels, ou du pauvre trop infirme, trop malade, pour travailler et même pour mendier suffisamment. — c) Tantôt enfin l'indigence est très grave, exceptionnelle, extrême : sa victime est absolument incapable de s'en débarrasser par ses propres forces; si l'on ne vient à son secours, ce nécessiteux va périr corporellement ou spirituellement : c'est l'état du misérable consumé par la fièvre et la faim, ou du pécheur tombé dans le désespoir et dans la haine de Dieu.

595. — L'indigence n'atteint pas uni([uement les individus : elle frappe aussi les sociétés, les familles, les

(I) Au Traité des Vertus morales. — Cf. Le Pauvre dans l'A. T., passim.

nations, et en certaines époques malheureuses l'Eglise même. — Elle peut être plus ou moins grave; mais, à son degré inférieur, l'indigence sociale est souvent plus redoutable que l'indigence personnelle à son degré supérieur. Car, si « le bien commun est plus divin que le bien particulier, » le mal général est plus infernal que le mal privé. — La charité nous prescrit donc plus de compassion et d'œuvres miséricordieuses envers les sociétés désorganisées par l'irréligion et la révolution, qu'envers de simples individualités d'ailleurs fort dignes de commisération.

59Ô. — Au fond, et en vertu de la disposition providentielle expliquée précédemment, V indigent investit ses concitoyens ou associés, dans l'ordre spirituel ou temporel, d'une charge réelle envers lui, lors même qu'ils n'auraient d'ailleurs aucune obligation spéciale qui les attacheraient à lui; et s'ils en ont déjà quelqu'une, il y ajoute une force nouvelle par le fait même de son indigence. Celui qui n'a rien crée des devoirs à celui qui possède. — Les devoirs extérieurs de charité et l'indigence sont donc en proportion inverse : l'indigence médiocre appelle directement à son secours le devoir très rigoureux; l'indigence grave appelle directement le devoir même simplement rigoureux; et l'indigence très grave appelle le devoir même simplement ordinaire; c'est-à-dire qu'en face d'une misère commune, ceux-là sont les plus obligés à la secourir qui ont principalement charge de la société ; qu'en face d'une misère plus grave, ceux-là sont également tenus d'intervenir qui sont chargés en sousordre de l'intérêt social; qu'en face d'une misère extrêmement grave, ceux-là aussi doivent payer de leur personne ou de leurs ressources, qui n'ont point ordinairement de charge particulière dans la société familiale, politique, religieuse, dont il peut s'agir. — En raison de cette subordination et de cette proportion , et s'il n'y a pas d'urgence absolue intervertissant les rôles, ceux qui ne sont obligés que d'une manière large peuvent attendre,

pour intervenir, que ceux-là interviennent d'abord qui sont obligés d'une manière rigoureuse; et ceux-ci peuvent attendre eux-mêmes que ceux-là interviennent les premiers, dont le devoir est très rigoureux. — Mais s'il y a très grande et très évidente urgence, c'est au plus proche et au plus dispos de fournir son charitable concours; car l'extrême nécessité ne permet guère les longs calculs ni les procédés méthodiques.

B. — Devoirs prescrits par la charité envers le prochain dans

l'ordre spirituel.

Théorème LXXXI.

597. — Les principes antérieurement établis suffisent à déterminer et à classifïer les devoirs, soit positifs soit négatifs, de la charité envers le prochai?i, dans fordre spirituel.

598. — La théorie générale exposée dans les pages précédentes demande à être appliquée successivement à l'ordre spirituel et à l'ordre temporel : non pas que nous puissions entrer dans tous les détails d'une matière véritablement immense, et qui relève aussi fréquemment des appréciations de la prudence que des règles de la charité (1); mais nous pouvons préciser davantage celles-ci, et mieux saisir sur le vif le fonctionnement des diverses facultés, vertus et puissances, soit individuelles soit sociales, que l'amour théologal emploie et dirige en faveur du prochain. — Parmi les œuvres de charité spirituelle et de charité corporelle résultant de là, et décrites dans le présent Théorème et dans les suivants, nous en choisirons deux qui, sans être toujours les plus importantes en ellesmêmes, sont les plus commodes pour faire bien comprendre toute la doctrine : c'est la correction fraternelle

(1) Cf. Sum. Theol, 22, q. 31, a. 3, 1° et Z'^.

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