FOI THÉORIQUE ET FOI PRATIQUE
sage et légitime autorité morale, n'a généralement aucune peine sérieuse à se soumettre aux décisions d'une autorité doctrinale bien et dûment vérifiée. — Et si l'indépendance d'humeur, l'impatience d'un joug quelconque, la révolte contre tout frein dans l'ordre pratique, sont à peu près toujours accompagnée d'une indiscipline analogue dans l'ordre spéculatif et scientifique, — en revanche, la douceur des mœurs, la modération et la modestie dans les actes extérieurs, l'éloignement de toute ambition et de toute intrigue mondaines, conduisent naturellement à cette foi intellectuelle sans laquelle on ne peut presque rien apprendre en fait de réalités historiques et juridiques. — L'humilité de la volonté qui se refuse à elle-même la liberté de suivre tous ses caprices, est donc une heureuse disposition à l'humilité de l'esprit en face de témoins et de maîtres dignes d'être écoutés; et l'orgueil de la vie entraîne presque inévitablement après soi l'orgueil de la raison. 34. — On pourrait alléguer, à l'appui de cette doctrine, d'innombrables exemples empruntés à la vie humaine simplement naturelle. Théologien, nous préférons en demander quelques-uns à l'Evangile. — Les princes des prêtres et les anciens du peuple juif, caste orgueilleuse de cœur et de vie s'il en fut jamais, ne veut croire ni au Messie ni au Précurseur, tandis que les publicains et les pécheresses y croient : l'insoumission de la volonté cause l'obstination de l'esprit (1). — Aussi, quand le divin Sauveur « annonce la bonne nouvelle du royaume de Dieu, quand il déclare que les temps son^ accomplis et que le royaume de Dieu est advenu <( Faites péiiitencBy s'écrie-t-il, et croyez à l'Évangile (2) : » mettant ainsi le changement du cœur avant l'adhésiorj de l'esprit, parce que la corruption du premier fait obstacle à l'illumination du second. — Qu'est-ce qui empêche « la parole de Dieu » d'engendrer une foi solide et fruc-
(1) Matth., XXI, 23-46.
(2) Marc, i, 14-15.
tueuse dans beaucoup de ceux qui entendent la prédication chrétienne? « Le diable vient et enlève la parole de leur cœur, de crainte qu'ils ne soient sauvés par la foi ; » ou bien « ils n'ont pas de racine, croient pour un temps, et défaillent au temps de la tentation ; )> ou bien encor (( ils sont étouffés par les soins et les richesses et les plaisirs de la vie : » tandis que les vrais fidèles reçoivent la parole « dans une belle et bonne volonté, et portent des fruits dans la patience (1). » — Pourquoi les Pharisiens ne veulent-ils pas croire au triple témoignage de Jean le précurseur, du Père céleste, et des Écritures sacrées, en faveur de la divine mission et de la divine nature de Jésus? Celui-ci le leur déclare nettement : « Parce que vous n'avez pas en vous-mêmes l'amour de Dieu (2) ; » votre cœur égoïste et mauvais empêche votre esprit de s'ouvrir à cette éclatante et bienfaisante lumière. — Et lorsque plusieurs d'entre les chefs, d'entre les archontes, croyaient en lui mais ne le confessaient pas et ne voulaient pas être exclus des synagogues, c'est « parce qu'ils aimaient la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu (3). »
35. — Cette essentielle connexité de la foi intellectuelle avec la foi morale existe, on vient de le voir, dans • l'ordre surnaturel de la révélation aussi bien que dans l'ordre naturel de la simple raison ; et il en va nécessairement ainsi, attendu que dans le monde de la grâce comme dans celui de la nature il y a une mutuelle action et réaction de l'intelligence sur la volonté, et de la volonté sur l'intelligence. C'est pourquoi, plus d'une fois déjà' dans nos précédents Traités, nous avons indiqué la nécessité des dispositions du cœur pour l'acquisition et .a conservation de la foi (4). Nous y reviendrons dans ce
(1) Luc, VIII, 12-io. — Observer l'iv xxpoia xaX?, xai àyaOî) conforme ii la célèbre formule platonicienne que saint Luc certainement avait apprise dans l'école de philosophie.
(3) Ibid., XII, i3.
(4) Cf. LorjitjHc suni. siibj.. Théorèmes XXI et LXXXH; Logique suvn. obj., Théorème XCIl.