‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 133 sur 144 · CORRECTION FRATERNELLE · texte numérisé non relu

CORRECTION FRATERNELLE

sociale de celui qui doit exercer la charité, et de Yindigence de celui en faveur de qui elle doit être exercée, trouvent ici leur entière et précise application. Tous ne sont pas également et au même rang tenus d'admonester et de reprendre leurs frères coupables. Il y a, sous ce rapport, des devoirs rigoureux et des obligations légères, des initiatives à prendre et des réserves à garder. Nulle part la charité n'a plus besoin d'être raisonnable, prudente, délicate.

609. — Dans chaque espèce de société, c'est aux gens en charge à s'acquitter les premiers de ce bon office : c'est aux pères et mères dans la famille, aux chefs politiques ou militaires dans l'État, au pape et aux autres pasteurs dans l'Église. Ils peuvent à coup sûr y employer d'utiles auxiliaires, tels que de sages vieillards, de zélés missionnaires, de savants directeurs de conscience: mais ils en ont la responsabilité principale. — Les parents ou alliés, les concitoyens ou amis, les étrangers qui se connaissent à peine, sont bien moins obligés, — quoique souvent ils y soient fort aptes, — à distribuer cette aumône spirituelle et à la faire accepter. Ils ne le seraient strictement qu'en raison d'une gravité ou d'une urgence exceptionnelles.

610. — L'indigence et la misère à considérer en cette matière résultent du péché mortel formellement commis et persévérant au point de compromettre sérieusement le salut du pécheur, soit individuel soit collectif, qui ne veut pas se repentir. — S'il était seulement question de tentations, même très périlleuses, le secours nécessaire à donner ne serait plus la correction fraternelle, mais quelque autre service charitable, facile à déterminer selon les circonstances. Si la faute ou le vice du pécheur n'étaient que véniels, et qu'ils ne fussent pas exceptionnellement dangereux pour lui ou scandaleux pour d'autres, on ne serait pas rigoureusement tenu d'entreprendre cette excellente œuvre d'amélioration. — Pour se prémunir soi-même, et prémunir surtout les scrupu-

leux contre des exagérations possibles et même assez fréquentes à ce propos, rien de meilleur que de prendre conseil d'un directeur ou d'un docteur éclairés; de s'en remettre autant que possible à plus habile ou à plus qualifié que soi, pour intervenir auprès des délinquants et des obstinés; de ne pas se croire obligé à convertir effectivement tous les pécheurs en ce monde où le Dieu tout-puissant se résigne pour ainsi dire lui-même à en tolérer la présence et parfois l'apparente victoire; de ne pas s'immiscer facilement dans le ministère et la fonction des supérieurs, des pères de famille, des maîtres et des éducateurs; de ne pas transformer la bonne œuvre de la correction en actes et coups d'autorité, en longues et lourdes instructions dont peu s'acquittent bien et dont fort peu profitent.

Gii. — Enfin la vraie méthode à suivre nous est tracée par le droit naturel et par le droit positif. — Comme c'est un acte de charité qu'on veut accomplir, il ne doit jamais être injuste, injurieux, diffamatoire, violent; mais il doit respecter la bonne renommée du pécheur si elle subsiste encore, éviter de lui causer des dommages ou ennuis extérieurs, se garder soigneusement de l'exaspérer et de l'endurcir, ne rien dire et ne rien faire qui ne soit très probablement sinon sûrement avantageux pour obtenir le résultat désiré. — C'est pourquoi le divin Rédempteur veutqu'on agisse d'abord en secret ou devant très peu de monde : car la publicité de la réprimande provoque facilement des explosions d'orgueil et de colère, qui souvent, à leur tour, réagissent malheureusement sur la correction, et lui ôtent son caractère primitif de bienveillance et de douceur. Plus tard, l'intervention de quelques témoins officiels ou officieux pourra être bonne s'il est nécessaire d'employer la sévérité pour le service de la charité ; mais en général cela réussit mieux à l'égard des enfants que des adolescents et des adultes. Eniin, après des intervalles et délais prudemment calculés, on peut se trouver obligé d'en appeler à l'opinion publique

CUARITK CORPORELLE 443

OU à l'autorité sociale, notamment à celle de l'Église. Ce n'est pas encore une punition, une vengeance, mais un moyen extrême de salut: et il devrait toujours s'inspirer d'une extrême charité. C'est au pouvoir social uniquement qu'il appartient de porter ultérieurement des sentences judiciaires, dont l'effet pourra être de rompre entre le pécheur et ses concitoyens les liens spéciaux de fra~ ternité que nous avons déjà indiqués sous le nom de communion des saints (1).

C. — Devoirs prescrits par la charité envers le prochain dans

l'ordre temporel.

Théorème LXXXIII.

612. — Il y a un minimum de biens temporels au-dessous duquel commence la misère ; à celle-ci la charité doit porter secours, proportionnellement à la gravité des charges do7it les uns sont investis et des besoins dont les autres souffrent dans le groupement social de l'État, de la Famille, de r Église.

613. — Au regard de la morale naturelle et plus encore de la morale surnaturelle, les bie72s temporels, sensibles et matériels ou non, manquent absolument de valeur s'ils ne se réfèrent comme moyens à la sanctification des hommes et par elle à la glorification de Dieu. C'est à ce titre seulement que la charité théologale nous commande, si nous en possédons quelques-uns, de les partager en certains cas avec notre prochain, ou de l'aider à s'en procurer, ou du moins de lui en souhaiter sincèrement et de ne pas nous opposer à ce qu'il en acquière. — Théoriquement, et à ne considérer que notre commune nature, nous devrions lui en souhaiter et autant que possible lui en attribuer une mesure égale à la nôtre,

(1) Consulter à ce sujet les traités canoniques ou moraux des Censures et Jugements ecclésiastiques, commentant Matth., xviii, 15-17.

assez large pour assurer l'honnête fonctionnement de la vie humaine et sa moralisation réelle (1). Mais, pratiquement, il peut en avoir ou n'en pas avoir le même besoin que nous. — La communication que nous devons lui en vouloir et lui en faire, si nous le pouvons, est déjà réglée par le Théorème LXXX; elle sera précisée par celui-ci et par le suivant.

(314. — Aux gouvernements dans la société politique, aux pères et mères dans la société domestique, aux évêques et aux curés dans la société ecclésiastique, incombe le très rigoureux devoir de procurer autant que possible, à ceux qui ne l'ont pas, le moyen de vivre en hommes et en chrétiens, d'avoir la santé suffisante pour gagner leur vie et pour nourrir leur famille. Ce devoir peut conséquemment obliger sous peine de péché grave ; mais, je le répète, dans la seule mesure du possible. — Il oblige certainement envers tous les indigents, même envers ceux qui ne le sont qu'au degré ordinaire; et c'est un des principaux bienfaits de la papauté de n'avoir jamais négligé, pas plus à notre époque qu'aux précédentes, de rappeler à qui de droit cette obligation de pourvoir au minimum de bien-être indispensable pour que les masses populaires, les prolétaires, ne soient pas réduits à un état indigne de la raison et de la religion (2).

615. — Aux frères et sœurs entre eux et envers leurs parents capables encore de quelque travail utile, aux parents moins proches et aux associés, aux patrons et maîtres de maison, aux ecclésiastiques non pasteurs, s'impose le devoir seulement rigoureux de tendre au même but. Ils n'y sont donc obligés très rigoureusement

(1) L'égalité de nature et de vocation surnaturelle entre les hommes se trouve différenciée par les droits acquis de propriété spirituelle ou temporelle: mais ceci n'empêche pas qu'une quote-part convenable de biens ne soit théoriquement souhaitable pour tous les hommes. Beaucoup d'entre eux la compromettront par leurs fautes ou la perdront par d'involontaires accidents, sans que le souhait théorique dont elle est l'objet en soit moins légitime. Evidemment cette quote-part idéale dépend de la somme totale et variable des richesses possédées par Ihumanité entière.

(2) Voir spécialement l'encyclique Rcrum nocarum de S. S. Léon XIII, et notre commentaire intitulé la Question oticrièrc.

Page 1