‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 136 sur 144 · HAINE DE DIEU · texte numérisé non relu

HAINE DE DIEU

à rencontre d'un optimisme qu'il serait doux cependant de partager, qu'en réalité la haine de Dieu existe, qu'elle est fréquente, qu'elle n'est pas l'exclusif et affreux apanage des démons et des damnés, qu'elle inspire fréquemment à certains misérables le regret furieux de ne pouvoir supprimer l'existence de ce Dieu, sa puissance, sa justice, son éternité.

640. — Quand elle n'est pas simplement une folie matérielle et inconsciente, un involontaire effet d'obsession ou de possession diabolique , la haine de Dieu est manifestement le plus grand de tous les péchés, le plus directement contraire à la charité qui est la perfection de la moralité, le plus opposé aux inspirations miséricordieuses et salutaires de l'Esprit-Saint, enfin le plus infernal qui soit sur la terre, puisque il met les hommes dans l'état de ce complet désordre, de cette complète rupture avec le bien, de cette complète horreur qui caractérise les damnés. — L'éducation athée, la fréquentation des sectes corrompues et corruptrices, l'entraînement aveugle des passions politiques, ont été quelquefois invoquées de nos jours comme circonstances atténuantes de cette exceptionnelle culpabilité. Nous ne les rejetons pas absolument; mais nous observons que les vérités rationnelles et religieuses sur lesquelles se fonde l'obligation d'aimer Dieu sont tellement simples, tellement claires, tellement fortes, qu'on ne peut réellement être longtemps parmi les adversaires haineux de Dieu sans s'apercevoir qu'on est dans le faux, l'absurde V et l'odieux le plus intolérables qui se puissent imaginer.

IP Question. — De la haine envers soi-même.

Théorème LXXXVI.

641. — Presque impossible au premier aspect, la haine de soi-même est malheureusement wie réalité fréquente

do7it la gravité est énorme, et qui procède notamment de la nonchalance ou tiédeur spirituelle.

642. — Si la haine envers soi-même n'était qu'un juste et modéré mécontentement des difficultés, des tentations, des défaillances, dont on est trop souvent le sujet et la victime; si l'on y joignait toujours la commisération mêlée d'espérance et de résignation, dont les lois divines ne veulent pas qu'on se départisse à son propre égard, tant que l'on est encore capable de recevoir la grâce et d'y correspondre; si enfin l'on ne se haïssait qu'en bannissant de son cœur tout égoïsme et toute vaine complaisance, cette haine de soi ne serait que légitime et très louable. — Mais elle est souvent autre chose; et à rencontre de la moralité surnaturelle où nous devrions être établis, elle consiste en un refus explicite ou implicite, formel ou équivalent, de nous mettre au nombre des objets secondaires qu'on doit aimer comme Dieu les aime et parce qu'il les aime.

643. — Si nous la considérions dans l'ordre purement naturel, nous pourrions hésiter à la croire possible, sauf dans les cas de monomanie ou de violente colère, lorsque la raison ne raisonne plus droit et lorsque la volonté n'agit plus librement. Il est, en effet, si monstrueux de se haïr soi-même, de se repousser, de guerroyer contre soi, de se souhaiter du mal et de s'en faire réellement, que nombre de théologiens le jugent impossible de la part d'un homme encore sain d'esprit ; et qu'ils inclinent à voir dans tous les suicides de purs actes de folie, invoquant comme décisive en ce sens la parole bien connue de saint Paul : « Personne ne prit jamais sa chair en haine (1). » Et nous-même n'avonsnous pas enseigné plus d'une fois que nous ne saurions empêcher notre volonté d'aimer son être, son existence, son activité, non plus que d'aimer le bonheur lui-

(W Eph., y, 20.

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même (1)? — A ces arguments il convient de répondre par des faits. Or, il est avéré que fréquemment, sans monomanies et sans emportements, des hommes détestent leur vie telle qu'elle est en réalité, détestent Dieu qui la leur impose dans des conditions d'épreuve et de souffrance dont ils ne veulent pas, détestent par conséquent l'ordre actuel des choses et le bonheur mis à un pareil prix. D'où ils concluent que le bien qui existe est un mal; et qu'il faut l'attaquer par tous les moyens dont le nihilisme est la synthèse et dont la mort universelle, définitive, absolue, serait le couronnement uniquement désirable. — Sans doute cette philosophie est aussi absurde qu'horrible; mais elle n'est pas du tout une preuve de folie. On peut même expliquer comment le vulgaire arrive à des conclusions identiques, sans aucun procédé sophistique, sans aucun raffinement de métaphysi([ue pessimiste. Les affreux sectaires du néant et du suicide, constatant que le mal et la douleur sont partout ici-bas, et invoquant à tort le principe que « si le bien requiert une perfection complète, le mal résulte d'un défaut même partiel, » ne veulent pas croire à la réduction possible et providentielle du mal temporel au bien éternel; et ils se détestent eux-mêmes, ils détestent l'humanité, ils détestent le monde entier, comme choses corrompues et tarées, mauvaises et haïssables.

644. . — Nous admettons donc la réalité de cette haine de soi-même en dehors des violents et des fous ; nous l'admettons chez des gens calmes et de sens rassis; nous l'admettons comme pleinement volontaire et libre, comme entièrement imputable à quiconque se hait ainsi. — Le remède serait justement dans la charité théologale, dans l'amour de soi pour Dieu et à cause de Dieu. Mais c'est précisément, je le répète, cet amour qui manque aux pécheurs dont nous parlons; et leur péché consiste dans une opposition réelle, plus ou moins explicite et formelle, au précepte d'aimer ce que Dieu aime

(1) Voir, par exemple, Morale s cm. fondam., n°^ 152-157.

et en tant qu'il l'aime. — De quelle manière en arrivet-on là? Exactement comme on arrive à ne plus aimer Dieu et à le haïr : colère, dégoût, envie, désespoir, plaisirs sensuels, et surtout luxure, conduisent à ne plus vouloir réfléchir sur les motifs de s'aimer surnaturellement, à ne plus vouloir en implorer la grâce, à ne plus vouloir vivre conformément aux règles de cet amour. La liaine interprétative de soi est déjà contenue dans ce désordre pratique, comme aussi dans tous les péchés mortels; mais elle conduit elle-même jusqu'à la haine expresse, explicite, pleinement consciente, des pessimistes, des nihilistes, des désespérés.

645. — Il y a surtout un vice qui nous est signalé par les anciens docteurs comme une source fréquente de haine de soi : c'est la nonchalance, la tiédeur, la langueur, la tristesse dégoûtée et découragée, en face des sérieuses et parfois sévères obligations de la vie morale (1). Autant la joie, l'entrain, l'allégresse de l'Esprit- Saint, nous donnent de force pour bien nous aimer selon la loi divine, autant cette coupable langueur déprime Ténergie morale et favorise la haine basse et lâche de soi-même. Elle ouvre ainsi la porte aux pires désordres et prépare le triomphe du désespoir final. — Si elle ne faisait que nous rendre incapables ou paresseux relativement à quelque point accidentel, à quelque pratique de piété facultative, à quelque œuvre de charité surérogatoire, elle ne dépasserait pas les limites du péché véniel ; et le commencement de haine qu'elle pourrait nous inspirer envers nous-même ne serait peut-être non plus que véniel. Mais dès qu'elle atteint les devoirs essentiels, et qu'elle nous les fait omettre par ce même sentiment haineux, elle devient péché mortel ainsi que la haine dont elle est le principe. — Or, après la haine

(i) Sou nom latin est acedia. Saint Thomas, qui en traite soigneusement dans la Suniina Tlieol, 22, q. 3o, montre (juVlle est directement opposée à la joie spirituelle que l'amour surnaturel du bien diviu répand dans les Ames. Nous pensons qu'elle est surtout un défaut de force morale, et nous y reviendrons en traitant de cette vertu, parmi les Vertus Morales.

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