‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 137 sur 144 · HAINE DU PROCHAIN · texte numérisé non relu

HAINE DU PROCHAIN

de Dieu rien n'est plus criminel et plus grave que la haine de soi, — de même que l'amour du prochain et de soi vient immédiatement après le premier et suprême amour de Dieu (1).

IIP Question. — De la haine envers le prochain.

Théorème LXXXVII.

646. — La haine formellement opposée à l'amour théologal qui de Dieu s'étend jusqu'au prochain, découle surtout de Tenvie relative aux Mens surnaturels quil a reçus de Dieu.

647. — Éliminons avant tout certaines formes de haine qui ne sont vraiment pas opposées à l'amour dû au prochain, ou qui du moins ne sont pas opposées à la charité théologale dont nous traitons spécialement. — Détester le mal et le péché qu'on remarque en lui, les causes et les conséquences de ses immoralités, n'est certainement point contraire à l'amitié naturelle et surnaturelle que nous lui devons; lui souhaiter des peines, des épreuves, des humiliations, qui ne soient point pour nous une satisfaction, une vengeance, mais qui tournent à sa conversion, à l'édification de la société, à la glorification de Dieu, c'est chose parfaitement légitime comme déjà nous l'avons indiqué (2). — Craindre prudemment qu'il n'abuse de ses biens intérieurs ou extérieurs dans un but mauvais et nuisible; s'affliger raisonnablement de n'être pas aussi bon et aussi utile que lui à des causes grandes et nobles qu'on regrette de ne pas servir aussi efficacement que lui; déplorer que d'abondantes ressources spirituelles ou temporelles, de puissants talents et de larges richesses, soient aux

(1) Matth., XXII, 39-40.

(2) Au Théorème LXXXIL

mains de gens qui soutiennent le vice et oppriment la vertu, — ce n'est pas encore haïr le prochain, quoique on doive prendre garde de mêler quelques sentiments égoïstes à des volontés d'ailleurs justes et saines (1). — Eprouver sans y consentir des antipathies même très vives contre le prochain; être tenté, mais sans y céder librement, de s'attrister et de s'affliger des succès qu'il obtient, des avantages qu'il remporte; se laisser volontairement aller à de basses envies, à d'injustes colères ou à de coupables projets de vengeance contre lui, — ce n'est pas encore le haïr, mais c'est y être exposé par simple passion ou déjà par faute formelle. — Enfin s'emporter sciemment et volontairement contre les biens qu'il possède légitimement, et ne pas s'apercevoir que l'on contredit à la bonté divine qui les lui a donnés et qui les lui conserve, — c'est faire acte de haine purement naturelle, sans opposition formelle à la charité théologale. C'est un péché assurément, et qui peut être mortel, mais ce n'est pas la négation pratique et directe de l'amour surnaturel : de même que la négation théorique et obstinée d'un témoignage humain pourrait être une faute grave, sans être un acte d'hérésie et d'apostasie.

648. — Pour être spécifiquement opposée à la charité divine ou théologale, la haine du prochain doit donc viser et détester en lui l'objet de l'amoui* que Dieu lui porte dans l'ordre surnaturel. Dieu veut qu'il ait la grâce et la sanctification, la gloire et la béatitude; Dieu veut qu'il ait les moyens extérieurs et intérieurs de pratiquer la vertu et de faire son salut éternel; Dieu veut qu'il jouisse des avantages de la société familiale, politique, ecclésiastique, et qu'il s'en serve comme d'autant d'échelons pour monter vers le ciel ; Dieu veut qu'il ait dès ici-bas la paix, la joie, la consolation, qui sont l'encouragement et la récompense de nos efforts quotidiens.

(1) Le vrai remède contre l'exagération de ces justes et bons sentiments est dans le motif formel de la charité, dans la très sage et très sainte volonté de Dieu, comme S. François de Sales le montre si clairement, si utilement, au livre IX du Traité de l'Amour de Dieu.

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Si donc, sachant que tel est l'ordre providentiel divinement établi sur la terre, quelqu'un s'indigne que son prochain en retire honneur, profit et plaisir; s'il s'attriste ou se fâche que son frère, son parent, son concitoyen, soit bon et pieux, généreux et savant, puissant et prospère, heureux comme on peut l'être en vivant raisonnablement et chrétiennement, — il pèche positivement contre le précepte de l'amour surnaturel, il proteste contre la volonté et la bienfaisance divines, il est l'adversaire déclaré du bien et le champion du mal, il hait le prochain aimé de Dieu, il hait Dieu aimant le prochain. — C'est pourquoi cette haine est un péché de soi très grave, encore qu'il puisse quelquefois être léger en raison du bien très superficiel qu'on serait désolé de voir dans le prochain, ou en raison de l'inadvertance et de l'inconscience avec lesquelles on le détesterait,

649. — C'est de l'égoïsme et du sensualisme, de la luxure et de la lâcheté, que procède ordinairement cette haine antithéologale : c'est surtout de Venvie qui voit avec peine l'excellence du prochain, qui croit la sienne diminuée d'autant, et qui, trop vile, trop misérable, pour rivaliser noblement et saintement avec des vertus supérieures, se réduit à les jalouser honteusement. Si elle en restait là, elle ne produirait pas la haine; mais elle s'aperçoit bientôt que sa jalousie ne lui est utile à rien, pas même à lui donner du plaisir : et alors elle déteste le bien qu'elle voudrait avoir et qu'elle reconnaît dans autrui. — Ainsi l'envie est mère de la haine, et celle-ci est le dernier terme des péchés contre le prochain : de même que la haine contre Dieu est la suprême abomination du cœur humain corrompu. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier en détail les caractères et les méfaits de l'envie : elle est plutôt une passion et un péché d'injustice, puisque elle s'attaque formellement à la distribution des biens immédiatement ou médiatement faite par Dieu, et qu'elle voudrait enlever à certains hommes ce qui est justement à eux. — Nous aurons donc à y revenir

dans un autre Traité (1), et nous allons consacrer les deux Théorèmes suivants à décrire les fruits néfastes de la haine contre le prochain. Ils peuvent être divisés en deux catégories, selon qu'ils consistent principalement en refus ou en oppositions dont la charité fraternelle se trouve atteinte, parfois mortellement.

Théorème LXXXVIII.

650. — Le refus des marques ordinaires d'estime et d'affection peut quelquefois se justifier en bonne et saine morale ; mais souvent il est une offense plus oio moins grave aux devoirs de la charité théologale,

651. — Quiconque hait le prochain lui refuse certains témoignages intérieurs ou extérieurs de charité ; et ce refus, inspiré par une haine coupable, est incontestablement et immanquablement coupable lui-même, soit véniellement soit mortellement. — S'il n'était pas inspiré par elle, il pourrait encore être entaché de culpabilité, au cas où il n'accomplirait pas suffisamment le devoir d'aimer effectivement ceux qu'on doit ainsi aimer. — Le principe général qui domine et qui éclaire toute cette question des refus haineux dans leur cause ou en eux-mêmes, est celui-ci : On n'a point le droit, sauf pour de bonnes raisons, de refuser à quelqu'un les marques de charité que l'on accorde ou que l'on doit accorder à la catégorie de personnes dont il fait partie. Car ce refus, non motivé par la raison ou par la foi, va directement û rencontre des obligations que la charité doit remplir envers le prochain, si elle est sincère comme nous avons vu qu'elle doit l'être (2).

652. — Il y a dans les relations civiles, familiales, ecclésiastiques, un minimum de courtoisie, d'égards, de petits ou grands services, qui est fixé par les traditions

(1) Celui des Vertus Morales, au chapitre de la Justice. ^2) Cf. Théorèmes LXXX, LXXXIU-LXXXIV.

OU par les mœurs, et auquel on ne saurait se soustraire par pure fantaisie ou par simple caprice, sans passer pour bizarre, mal élevé, malhonnête (1). — Qu'un homme de cette catégorie peu estimable n'en veuille pas avoir de souci, il trahira son origine ou son caractère très médiocres, mais il ne sera pas nécessairement taxé pour cela seul d'être méchant et haineux. — Qu'un homme de meilleure extraction et de meilleure éducation s'affranchisse des bonnes habitudes en question, et qu'il le fasse sans raisons ni avouées ni avouables, il n'échappera point à l'accusation de froideur ou même de haine ; que s'il a des raisons plausibles de se conduire ainsi, il devra- les faire suffisamment connaître pour ne scandaliser personne, et pour obtenir un bon résultat du parti abstentionnel qu'il adopte.

653. — Les motifs honnêtes de refuser à certains individus les marques de charité qu'on donne à leurs égaux, sont de défendre la vérité, la justice, les bonnes mœurs; de donner une leçon à qui en a besoin; de réprimander qui le mérite; d'écarter et de tenir à distance qui n'a pas le droit d'approcher. — On sait comment les plus charitables d'entre les saints, comment le divin Maître lui-même, se sont parfois montrés sévères à l'égard des hypocrites tels que les pharisiens, des luxurieux tels qu'Hérode, des juges iniques et lâches tels que Caïphe ou Pilate. — L'éducation ne serait pas possible sans de telles rigueurs sagement calculées. — Bientôt, dans la société, dans la famille, dans l'Église même, le vice irait de pair avec la vertu et l'opprimerait universellement, si on ne lui opposait au moins des signes suffisants d'improbation et de mépris. — La charité envers les particuliers et surtout envers les sociétés exige ces diminutions, voire ces soustractions. Les égards et les

(1) La valeur morale de ces traditions polies, sinon toujours aimables, résulte des principes de raison et de foi qui ont présidé à leur établissement puis à leur maintien et à leur développement. Ce ne sont pas de pures formalités extérieures, et il convient de n'en pas faire aussi bon marché que plusieurs le conseilleraient, au moins par leur exemple.

VERTUS THEOLOGALES

bons offices mutuels qu'elle prescrit communément doivent être, en effet, dirigés par la prudence.

654. — Sans quelqu'un de ces prudents et légitimes motifs, un homme de bonne compagnie pécherait donc en refusant de rendre un salut, de répondre à une question polie, d'accorder une aumône ou un petit service convenablement sollicités, de pardonner quand il y a lieu, ou même d'implorer un pardon qu'il faudrait demander. — Je ne dis pas qu'il y aura toujours une faute grave dans ces refus extérieurs; mais il y en aura certainement une en certaines circonstances importantes, où le caractère et la conduite des personnes en cause ne manqueraient pas de faire grand scandale. Et lors même que le péché serait seulement véniel dans sa manifestation, il pourrait être mortel dans son intention et dans ses motifs, ainsi que je l'ai déjà indiqué.

655. — Retarder par prudence la demande ou la concession d'un pardon nécessaire à implorer; ne pas montrer en cela plus d'empressement ni de générosité que l'équité n'en commande; recourir auparavant ou même par la suite à l'autorité judiciaire ou administrative, pour défendre des intérêts réels et considérables; ne pas continuer ou ne pas rendre les preuves spéciales d'estime ou d'amitié qu'on donnait précédemment à un inférieur, à un égal, à un supérieur; s'entourer désormais de précautions et de réserves qu'on avait eu quelque tort de négliger précédemment; restreindre ainsi pour tel ou tel la part de bonté surérogatoire dont Texpérience montre qu'on était un peu trop prodigue envers eux, — ce n'est point offenser la charité bien ordonnée; ce n'est point obéir à l'aversion, à la détestation, à la haine; ce n'est point se mettre en opposition avec la volonté divine qui ne fait rien d'excessif ni d'incohérent dans ses œuvres les plus généreuses d'amour et de miséricorde; — ce n'est que réaliser de son mieux l'ordre et l'harmonie sans lesquels la charité surnaturelle perd beaucoup de son efficacité, de son mérite.

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