‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 16 sur 144 · ÉVIDENCE ET FOI · texte numérisé non relu

ÉVIDENCE ET FOI

Mais, tandis que l'évidence inhérente à l'acte de science est celle de Vohjet même que l'on sait, l'évidence afférente à l'acte de foi est celle du onotif pour lequel on croit; et ce motif n'est plus l'évidence de l'objet qui, au contraire, demeure obscur en lui-même, et n'a de lumière que par le témoignage dans l'évidente valeur duquel il se présente. — L'évidence précède donc l'acte de foi et ne le pénètre pas; elle appartient slu jugement de crédibilité (1) qui lui sert d'introduction et de préparation, mais elle ne passe pas jusqu'à lui; si elle lui est afférente comme condition préalable, elle ne lui est pas iJihérente comme clément constitutif; et lors même que son objet serait très évidemment croyable, et que le jugement de crédibilité portant sur ce point préliminaire serait par làmême nécessité, l'acte de foi ne s'imposerait nullement à l'intelligence qui resterait parfaitement libre en le formant.

46. — Les théologiens ne semblent pas avoir tous exactement saisi la raison de cette différence profonde, entre le jugement de crédibilité porté avec évidence et Vacte de foi conçu sans évidence. Ils n'ont donc pas tous répondu clairement à la difficulté spécieuse que voici contre la liberté de l'acte de foi : « Si le témoin est évidemment croyable, si l'auditeur est évidemment obligé de le croire et ne peut se refuser à reconnaître cette obligation, comment peut-il ensuite rester libre de croire ou de ne pas croire? Son acte de foi n'est-il pas nécessité, comme le jugement de crédibilité qui le précède? Si je ne puis douter de la valeur du témoin et du fait de son témoignage, je ne puis douter davantage, ce semble, de la proposition qu'il soutient. Etant nécessité à penser que A = B, et que B = C, je le suis inévitablement à conclure que A=C; si donc A = B représente mon appréciation de l'évidente valeur du témoin, et B = C ma connaissance absolue du fait de son affirmation,

(i) Sur ce jugemeat, voir le Théorème XXI en Logique siirn. subjective, et les Théorèmes LXXXIX-XCII en Looioue surn. ohjecl.ive.

oS V j". r. T i; s T n É 0 L f. G a :. i: ?

nécessairement je dois faire l'acte de foi représenté wàv A = C. »

47. — Cette objection serait pleinement fondée et par conséquent insoluble, si nos actes de connaissance étaient pareils à des mouvements mécaniques ou réflexes dont la série tout entière se produit par le « déclenchement » du premier. Dans une horloge bien agencée, il est sûr que la première impulsion donnée au balancier entraînera fatalement la marche des roues, des aiguilles, de la sonnerie, jusqu'à épuisement total de la force emmagasinée dans les poids ou dans les ressorts. Dans un corps vivant, sentant et se mouvant, l'impression pénible causée sur quelque organe sensitit mettra nécessairement en branle les nerfs, le cerveau, et certains muscles mêmes. — Mais nos actes immatériels ne sont pas tous ainsi enchaînés entre eux; nos opérations d'intelligence ou de volonté ont beau être logiquement ou juridiquement connexes, elles ne se suivent pas toujours fatalement selon cet ordre rationnel ou juridique. «Je vois ce qui est mieux et je l'approuve, disait le poète, et je fais le pire. » Combien d'hommes reconnaissent l'obligation de croire, et ne croient pas! Combien de croyants reconnaissent la nécessité de vivre conformément à leurs convictions religieuses, et y contredisent pratiquement! — C'est que le passage d'un acte spirituel à un autre également spirituel n'est réellement nécessité, que quand ïobjet de chacun d'eux est Vobjet propre de la faculté intéressée (1). Le concept du bien universel, illimité, inconditionné, se présente à ma raison en même temps que celui d'être aimable, d'être digne d'amour; et parce que leur connexion est évidente, et que la vérité évidente est l'objet propre de ma raison, elle est nécessitée à juger que le bien est aimable. Et cette proposition étant trans-

(l)Xous avons souvent rappelé cette doctrine fort imporlaule des actes d'intelligence ou de volonté nécessites quanl la faculté est sollicitée par son «Uijel formel, et libres quand elle est sollicitée par un objet seulement analogue a celui-là. Voir, par exemple, Lojique siirn. su'»]., Tliéor. XXI ; Logique surn, u)j., Tliéor. XCIl; et Morale surn. foniain., Tuéor. XVIll-XXVlI.

FOI ET MÉRITE o9

mise à ma volonté dont l'objet formel est précisément le bien universel, elle se trouve à son tour nécessitée à l'aimer, suivant la prescription de la raison. — Mais lors même que la crédibilité d'un témoin serait prouvée jusqu'à l'évidence et s'imposerait nécessairement k moi, l'objet m^vident et obscur dont il témoigne a beau se présenter immédiatement après lui à mon adhésion : j ustement parce qu'il ne m'apparaît pas comme une vérité évidente , et qu'il n'est pas l'objet propre de mon intelligence, je reste libre d'y croire ou non. Ma volonté pourra bien m'engager à l'admettre parce que, ce faisant, j'agirai sagement et conformément à mon devoir; mais elle ne pourra jamais m'y contraindre, parce que jamais elle ne fera c\\x'\inQ vérité inévidente soit l'objet propre et nécessitant de ma raison. — Le lien qui rattache entre eux le jugement de crédibilité et l'acte de foi est donc un lien logique et juridique; mais il n'a pas la puissance de provoquer, dans l'intelligence qui admet la crédibilité, une sorte de mouvement réflexe, mécanique, incoercible, au profit de la croyance, 48. — Telle est la raison précise de la différence absolue qui existe entre \q jugement de crédibilité et Vacte de foi au point de vus du mérite. Il n'y a rien de méritoire à faire un acte nécessaire et fatal, — par exemple, un jugement conforme à une indéniable évidence, qu'elle soit intuitive ou démonstrative, peu importe Cl). Mais il est méritoire d'accomplir un acte prudent et bon, que Ton pourrait physiquement et psychologiquement ne pas faire, — par exemple, un assentiment complet au récit d'un voyageur, à la déposition judiciaire d'un témoin. Le professeur d'algèbre ou de géométrie ne doit aucune reconnaissance à ses auditeurs pour leur acquiescement aux théorèmes qu'il leur démontre. Le narrateur d'un fait inconnu jusque-là ressent à bon droit quelque gratitude pour ceux qui lui font l'honneur de s'en rapporter a sa parole d'honnête homme.

(1) Voir, dans notre Morale surn. fondam., ce que nous disons des principes de la syndérèse, uo** 148-149.

4U. VEUTUS THEOLOGALES

49. — Nous retrouverons plus loin, dans la théorie de la foi surnaturelle, ce que nous venons de constater dans l'ordre naturel relativement à l'évidence comme élément du jugement de crédibilité, à l'obscurité qui enveloppe nécessairement l'objet de la foi comme tel, à la liberté par conséquent et parfois au mérite qui se trouvent dans Tacte de croire. — A la croyance simplement naturelle et rationnelle s'applique donc fort bien déjà cette définition de la croyance surnaturelle et théologique par saint Paul : « La foi est le support des choses à espérer, l'argument des (réalités) qui n'apparaissent pas (encore) (1). » — Les choses à espérer ne sont pas encore en la présence et à la disposition de qui les espère; et cependant, s'il ne les avait certainement devant soi et s'il ne les connaissait avec une parfaite assurance, comment pourrait-il les espérer? Or, c'est la foi qui les lui rend présentes et désirables, en leur servant de caution et comme de garantie hypothécaire. Les réalités qui n'apparaissent encore ni par intuition, ni par évidente démonstration, peuvent cependant nous être notifiées par un argument pleinement décisif et convaincant, — savoir, par le témoignage d'une autorité évidemment digne de créance. Mais la foi, non plus que l'espérance, ne s'imposant pas inéluctablement à notre esprit, il y a malheureusement beaucoup d'incrédules et de désespérés en ce bas monde.

Théorème X.

50. — Même dans l'ordre simplement naturel et rationnel, on ne saurait nier la grande et continuelle utilité, voire même Ventière nécessité et par conséquent V absolue légitimité de la foi intellectuelle pour les adultes.

5L — L'aci-e de croyance naturelle, l'assentiment purement rationnel à quelque témoignage d'une autorité

(t) Ec7Tiv ôà Tiîa-Ti; èÀTii^oixÉvtov v-ô^TaTi; .tpayiJLâTtov, 'ù.t;yo; où ,3>,c7:oixfva)v.

(Hebr., XI, i.) — Nous revieDdrous sur lialerprelaliou de ce texte si profond et si iu)porlaiit.

seulement humaine qui ne s'appuie sur aucune intervention supranaturelle, sur aucune affirmation angélique ou divine, est-il bien nécessaire selon les principes d'une saine et ferme philosophie? La question se pose spécialement pour les adultes dont l'intelligence développée, la raison affermie, la réflexion aiguisée par Vhabitude, sembleraient pouvoir se passer du témoignage d'autrui, et devoir se refuser au sacrifice inhérent à tout acte de foi. — Or, nous n'hésitons pas à répondre que sans le secours de témoins qui sachent, et qui veuillent dire ce qu'ils savent, une grande partie des connaissances spéculatives et des résolutions pratiques de l'humanité deviendrait impossible. Les nombreux faits conlingcnls et libres qui ne se démontrent point par leurs causes et ne se révèlent point par leurs effets, parce que ni ces causes ni ces effets ne sont le sujet de lois inexorables et pour ainsi dire mécaniques, nous seraient absolument inconnus dans le passé; et il en serait de même dans le présent, pour ceux que nous ne pourrions constater par nous-mêmes directement. Ainsi toute l'histoire et à peu près toute la géographie, toute la cosmographie, toute la statistique industrielle et commerciale, toute la législation positive, toute la science médicale, etc., seraient pour nous comme non avenues. Le travail individuel et le travail social seraient également impossibles dans de telles conditions, et la civilisation n'existerait pas plus pour l'homme que pour l'animal. Gomment, en effet, constituer Vétat familial ou Xétat civil des hommes, sans croire aux assertions des ancêtres et des contemporains? Gomment le droit de succession, de propriété, de gouvernement, peut-il naître et se maintenir sans leur attestation? Gomment la justice commerciale, politique, criminelle, sociale, peut-elle s'exercer avec les seules notions métaphysiques, si sublimes qu'elles soient, sans les données positives de l'histoire d'hier et du témoignage d'aujourd'hui? 52. — C'est donc travailler au renversement complet

42 V E :i T U s THÉOLOGALES

de l'ordre naturel lui-même, que de vouloir bannir du monde intellectuel l'acte de foi, comme peu digne de J'homme et de la philosophie ; et les adversaires du christianisme devraient, pour se montrei- sérieusement raisonnables, commencer par reconnaître la légitimité de la foi sur leur propre terrain, dussent-ils ensuite se trouver fort gênés pour la nier sur le nôtre. — Du reste, à l'argument de fait que nous venons d'exposer brièvement, il convient de joindre un argument de droit, plus efficace et [)lus universel encore si c'est possible. C'est un devoir absolu pour l'intelligence d'accueillir et d'admettre bi vérité, quand celle-ci se présente à elle d'une façon excluant toute incertitude et toute hésitation. Or, il se peut et il arrive effectivement très souvent qu'une affirmation nous soit faite, sur un point que nous ignorions, par un témoin ou par un groupe de témoins d'une évidente capacité, d'une évidente sincérité, d'une évidente netteté: supposer que leur témoignage est un mensonge serait manifestement contraire au plus élémentaire bon sens; leur imposture ne serait explicable que par un orgueil monstrueux ou que par une folie déclarée. En ce cas, la vérité ne laisse subsister dans un esprit bien ordonné aucun soupçon sage, aucune résistance prudente. Elle a droit d'y être reçue en reine, et elle y règne sans conteste : la foi lui est un titre aussi solide que V évidence (1).

(1) Le kantisme et parfois m^me ses adversaires, pénétres à leur insu de son esprit essentiellement subjecliviste et sceptique, ne veulent accepter d'autres vérités que celles dont l'intelligence est la source. Quand il s'agit des vérités do foi et de témoignage, ils sont manifestement plus embarrassés de les tirer de leur propre cerveau, comme autrefois Minerve du front de Jupiter. Ils seraient plus sages de les nier tout simplement, car la distinction est absolue entre ce que l'on apprend par soi-même et ce que l'on apprend seulement par autrui. Une foi reposant uniquement sur les intuitions ou les déductions de la pensée n'est plus du tout la foi. C'est pure logomachie de dire, avec le Diet'onnaire des sciences philosophiques (art. foi), que la foi «a besoin de motifs vriseii nous et da;is les lois de notre nature intellectuelle; qu'elle doit jaillir comme une source vive du fond de notre âme, au lieu de venir uniquement du dehors comme un fardeau imposé par une main étrangère. » Qu'elle ne doive pas contredire au bon sens, c'est chose très claire; qu'elle doive être un acte de connaissance régulière, c'est incontestable; mais qu'elle ne doive pas venir du dehors et répondre à un témoignage étranger, c'est incompréhensible-

UTILITÉ DE LA FOI A?i

53. — Parlerai-je maintenant de Vutllltc de la croyance naturelle, là même où une raison adulte pourrait scientifiquement atteindre au vrai? Rappellerai-je la facilité, Ja promptitude, la fécondité du travail intellectuel, artistique, corporel, quand la tradition, l'éducation, les conseils ou les publications d'autrui, nous dispensent de faire nous-mêmes de longues et pénibles recherches que je suppose accessibles à nos efforts, — sans quoi je devrais parler encore de nécessité comme tout à l'heure et non pas seulement d'utilité, — mais qui nous feraient perdre une grande partie de notre temps, de nos ressources, de notre attention? — Or, la condition première d'un recours et d'un secours si avantageux est la foi en l'autorité des conseillers, des précurseurs, des guides, des collaborateurs, dont on s'approprie le savoir et l'expérience en croyant à leur témoignage ou à leur histoire.

5i. — Tel est justement l'un des plus grands bienfaits de la société, de l'association, au point de vue uniquement naturel. — L'individualisme diminuerait et appauvrirait, dans une proportion lamentable, tous les résultats du travail humain, tous les progrès de la civilisation. — Le lien social n'est pas simplement un principe d'harmonie abstraite, esthétique, platonique; il est un principe très actif, très fécond, très productif. — Et l'un de ses éléments essentiels est la croyance réciproque des associés, la foi justifiée qu'ils ont dans leurs paroles et dans leurs engagements mutuels, rincessante communication qu'ils se font de leurs pensées, de leurs souvenirs, de leurs intentions. La famille, l'école, la cité, sans ce continuel et confiant échange, ne feraient que végéter misérablement. — Quand donc Jésus-Christ a introduit, comme éléments essentiels dans son Église, la vertu surnaturelle de foi, l'autorité d'un magistère infaillible, la nécessaire unité de la croyance religieuse, il a fait la chose du monde la plus sage et la plus utile, non pour étouffer, ainsi que ses adversaires l'en accusent, le libre développement de

ii VERTUS THEOLOGALES

l'esprit humain, mais pour lui donner au contraire la plus large et la plus puissante impulsion : car ce qui est excellent au point de vue naturel ne saurait ne pas l'être au point de vue sui naturel (1).

55. Je n'aurais nul besoin maintenant d'insister sur la légitimité de l'acte de foi, si je ne devais soigneusement dissiper un malentendu, peut-être une imperfection de langage qui, en passant de la philosophie élémentaire dans la plus haute théologie, y soulèvent des difficultés, des embarras, non moins considérables en apologétique qu'en métaphysique religieuses. — On est d'accord en général pour reconnaître que l'obscurité de la foi engendre sa liberté ; et qu'à défaut d'objet évident déterminant l'intelligence à croire, une décision de la volonté doit lui donner l'impulsion dont elle a besoin et rendre ainsi possible son assentiment, son adhésion, qui autrement ne se produiraient jamais. Le désaccord se révèle quand on demande aux théoriciens de la foi quel est le point faible, ténébreux, sur lequel doit porter cette indispensable intervention de la volonté. — Beaucoup pensent, s'ils ne le disent explicitement, que l'obscurité à vaincre, que la faiblesse à suppléer, se trouvent essentiellement dans les préambules de la foi; et qu'elles affectent directement le jugement de crédibilité dont les motifs n'auraient généralement pas la force requise pour imposer catégoriquement à l'intelligence l'obligation de croire. — D'autres savants, dont nous pensons que la doctrine est uniquement et absolument fondée, enseignent que pour préparer un acte de foi parfaitement sûr, pleinement certain, tel qu'il est exigé par sa définition même (2), les préambules de la foi et le jugement de crédibilité, s'ils n'ont pas l'évidence tranchante, éclatante, aveuglante, des axiomes et théorèmes mathématiques, doivent néanmoins avoir celle des sciences morales et historiques

({) Cf. s. AuGUST., de UlilHale crcdendi, ce. xii et xvi ; de Moribus Ecd. cath , c. II ; S. Thom., de Trinit. super Uoùth., q. m, a. 1. (2) Voir plus haut, n° 38.

Page 1