FOI DES SIMPLES
que « pour apprendre il faut croire. » Apprendre est le moyen normal, universel, d'arriver aux vérités les plus essentielles à la vie individuelle ou sociale. Uhomme des bois, l'enfant nourri comme Romulus et Rémus par la louve classique, est à peu près un mythe irréalisable; et s'il a jamais existé, il n'a jamais su grand'chose par luimême. — Mais apprendre sans faire le moindre crédit à son maître, sans lui accorder la moindre confiance ni la moindre créance, est manifestement impossible lorsqu'il s'agit de faits ou de vérités résultant d'un libre choix et d'une libre détermination, soit de Dieu soit des hommes. Gomment apprendre l'alphabet et la lecture, les chiffres et les signes mathématiques, l'histoire et la géographie, sans croire à son maître? Si Pascal a pu arriver par ses propres réflexions jusqu'à la XXXII^-proposition d'Euclide, il ne fût pas arrivé seul à la 2™^ ou à la 3""^ lettre de l'alphabet, parce qu'il n'aurait pas mémo compris seul la signification et l'usage de la T®. — Plus manifestes donc quant à l'enfant que quant à l'adulte, la nécessité et l'utilité de la foi naturelle possèdent uno légitimité proportionnée à cette évidence même, et l'enfant a plus de droit que personne à se servir de la foi. 60. — On objecte sans doute a) que les petits, les gens simples, le naïf charbonnier, sont fréquemment dupés par leur confiance et <( victimes de leur bonne foi. » — C'est vrai, mais cela prouve seulement la possibilité d'abuser d'une excellente méthode et d'un très nécessaire moyen d'apprendre. La foi des hommes instruits, prudents, précautionneux, n'est pas toujours à l'abri de ces mésaventures; et les temps anciens comme les modernes ont vu des supercheries, habilement et audacieusement ourdies, triompher au sein des académies les plus savantes. S'ensuit-il que jamais, et dans aucune région de l'esprit humain, la foi ne doive obtenir droit de cité? Évidemmen: non. — Tout ce que l'on peut en conclure, c'est que ce moyen de connaissance est faillible comme le raisonnement et comme l'expérience elle-même, quand on
n'apporte pas tous les soins requis par la nature de ces procédés ou par les circonstances où ils sont employés. L'homme peut se tromper et il peut être trompé, nous en convenons, hélas! très facilement : mais nous n'accor dons rien de plus à cette première objection.
61. — En voici une autre. — l>) L'acte de foi, pour être légitime, ne doit pas se contenter d'être par hasard d'accord avec la réalité : il faut qu'il s'y conforme par réflexion consciente et librement volontaire. Or les enfants, et ceux qui intellectuellement leur ressemblent, sont radicalement incapables d'avoir les connaissances critiques, les habitudes d'observation et d'analyse, le développement de conscience philosophique et morale, nécessaires pour discerner la valeur d'un témoignage, pour prendre sciemment et volontairement possession de la vérité qu'il renferme. — A cette difficulté nous devons répondre qu'elle exagère singulièrement les conditions exigées pour la formation d'un acte de foi prudent et certain. — Prudent, il l'est à coup sûr dès que le croyant s'est informé, selon sa mesure de forces et de ressources intellectuelles, des garanties que le témoin présente, des affirmations qu'il énonce. Que faut-il de plus pour n'être pas léger, téméraire, imprudent? La raison humaine, la raison divine surtout, peuvent-elles blâmer celui qui fait tout ce qu'il peut? Si « Dieu ne dénie point la grâce à qui fait son possible (l), » pourquoi ne la donnerait-il pas à l'acte de foi des enfants en matière de dogme révélé, dès que cet acte est prudent et certain? — Certain, il peut également l'être, sans l'appareil scientifique d'analyses, de discussions, de constatations, qu'on prétendait tout à l'heure lui imposer. Quand l'enfant croit fermement à un témoignage objectivement vrai, ce
(1) Facienti quod in se est Deus non dcnajat gradam. — Ce principe fameux, que nous retrouverons dans les questions de la grâce, de la vocation ù la foi, (le la prédestination au salut, s'applique parfaitement au sujet actuel : celui (|ui fait ce qu'il peut agit prudemment ; et si sou acte a par ailleurs les conditions d'objet, de droiture et d'exactitude, voulues pour que Dieu le suruaturalise, la grAce ne lui sera pas refusée
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n'est point du tout par hasard mais bien réellement par la voie normale et régulière qu'il entre en possession de la vérité affirmée. Quand il goûte la pleine assurance et la pleine tranquillité résultant de l'union de l'intelligence avec la vérité manifestement proposée, il est dans un état pareillement normal et régulier. Il n'a nul besoin de raffinements critiques ni de scrupules psychologiques : il sait le vrai, c'est assez pour lui, et c'est assez pour la saine raison, pour la raison divine surtout, qui apprécie et sanctionne la légitimité de sa croyance.
62. — Je ne crains pas d'ajouter qu'en cette controverse de la foi des enfants et des simples, ce sont les savants qui en général offrent le plus de prise à la critique, sous prétexte de discuter et de critiquer très profondément des actes de croyance inspirés par un bon sens candide. — En effet, ce bon sens n'est-il pas plus sûr, plus solide, plus digne de l'approbation des sages et de Dieu même, que tant de systèmes obscurs, compliqués, souvent inexacts sinon entièrement faux, par lesquels on se vante d'analyser et d'apprécier comme il convient l'acte de foi? — Ce bon sens fournit plus de prudence et de certitude- que les subtilités et que les arguties de maints philosophes. Et s'il ne préserve pas toujours de l'erreur, de la confusion entre le prudent et l'imprudent, entre le certain et le probable, est-ce que les arguties et les subtilités en préservent davantage? — La discussion détaillée des motifs de crédibilité, par exemple quand il s'agit de l'apologétique religieuse, est-elle toujours beaucoup plus exacte et plus rassurante que le coup d'œil limpide et rapide de l'enfant chrétien sur l'autorité des prêtres, des maîtres, des parents, qui lui enseignent et lui expliquent le Symbole des Apôtres? Je ne le pense pas; et je tiens pour démontrée la parfaite légitimité de l'acte de foi des simples, quand ils adhèrent à un témoignage dont ils ont mesuré le poids à la balance, de leur pur bon sens (1).
(1) Ou 'I voit: nous supposons que plivsiologiquement et psychologiquement
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63. — Mais l'on dii-a c) qu'ils sont bien loin de connaître le pour et le contre relativement à ce témoignage; qu'ils en ignorent presque toutes les raisons favorables, CL souvent toutes les circonstances défavorables; qu'ils l'embrassent comme ils le rejetteraient, en aveugles, avec une confiance exclusivement sentimentale ou du moins fort peu î'utionnelle; que leur acte de foi n'a conséquemment pas de valeur sérieuse. — Cette difficulté n'est qu'apparente, et sa portée est complètement nulle. Pour croire sagement, certainement, légitimement, il n'est d'abord aucunement nécessaire de connaître toutes les objections que Ton pourrait faire contre l'autorité du témoin et contre son assertion; il n'est pas même nécessaire d'en connaître une seule; et il n'est pas davantage requis de savoir ce qu'il y faut répondre. Ce côté négatif de la question n'est pas le motif déterminant de la croyance; et ni l'ignorance des attaques dirigées contre elle ne la rend téméraire, ni l'ignorance des répliques faites pour elle ne la rend faible et chancelante, pourvu qu'elle ait par ailleurs une base positive, solide, et qu'elle le sache. — Et quant à ce côté positif de l'affaire enjeu, elle n'est pas davantage tenue d'en connaître toutes les 1 essources et tous les fondements : un seul motif réel, vrai, évident, la dispense de tous les autres; et ne fût-il ni le principal, ni le plus décisif, ni le plus inattaquable, elle peut s'en contenter et trouver approbation au tribunal de la prudence humaine, de la prudence même divine. — Si l'on devait savoir tout ce qui peut être dit pour et contre un témoignage, avant de l'accepter ou de le rejeter, jamais l'on ne pourrait arriver à décider si Ton doit y croire oui ou non.
les eiifanls, les simples, ont réelleinent l'usage de leur raison, sans laquelle les actes intellectuels, volontaires et libres requis par la foi, ne seraient plus à leur portée. 11 faut, pour croire raisonnablement, une élection, un choix, une délibération, que la tradition palrislique et scolaslique désignait par la formule suivante: Crcdcyc est cogitarc cum assensu.{Ci. Sum. TlicuL, 2:î, q. 2; a. 1.)
OBJET Dr. i,A ror TA
Théorème Xîi.
64. — Il est absolument indispensable ^ pour qu'un acte de foi soit raisonnable et prudent, quil porte sur un objet précis, déterminé, nettement circonscrit : cela dépend sans doute particulièrement du croyant lui-même, mais principalement et nécessairement du témoin qui affirme.
65. — Si le témoignage humain auquel répond l'acte de foi naturel ne se composait jamais que d'un sujet, d'un verbe et d'un attribut très simples, très nets, sans métaphores ni ornements, sans équivoques ni ambages, sans le moindre sous-entendu et sans l'ombre de réserves ni de restrictions, son objet précis, qui est aussi celui de la croyance qu'il sollicite, serait des plus faciles à déterminer. — Si surtout le croyant posait d'abord lui-même une question parfaitement circonscrite et que le témoin n'eût qu'à y répondre par un oui ou un non formels, la précision de l'acte de foi s'obtiendrait avec une entière et absolue clarté. — Mais il n'en va pas communément ainsi. Sauf rares exceptions, le croyant n'interroge pas, le témoin ne répond pas en un seul mot ou en une seule phrase; et souvent le point essentiel de l'affirmation se perd de vue au milieu de propositions compliquées, d'expressions imagées ou impropres, de détails touffus et d'objets accessoires. L'histoire , la géographie, les sciences physiques et naturelles, n'ont pas toujours évité cette confusion; et l'on sait combien de prudence il faut aux critiques pour se retrouver dans les broussailles des chroniqueurs, des voyageurs et des naturalistes d'autrefois
66. — Et cependant il faut absolument savoir au juste quel est l'objet à croire, et quels en sont les véritables contours. Il faut le croire lui-même, mais rien d'autre. Il faut le croire tout entier, mais rien de plus. Il ne faut ni restreindre, ni accroître, ni modifier, l'étendue et la
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portée du témoignage, sous peine de fausser gravement le procédé logique de la foi et de s'exposer directement à tomber dans l'erreur, en prenant pour affirmé et manifesté ce qui ne l'est pas (1). — Cette détermination de l'objet précis de la croyance présuppose évidemment certaines conditions de la part du croyant : mais elle ne peut se faire réellement que par le témoin, qui seul est compétent pour fixer et circonscrire l'assentiment qu'il réclame.
67. — a) Les conditions préliminaires que le croyant doit apporter à cette détermination sont V aptitude grammaticale à saisir le sens des mots ou des signes , et Vaptitude intellectuelle à comprendre les notions et les jugements constitutifs du témoignage. — Si vous ne connaissez vraiment la langue que parle le témoin , ou les gestes symboliques qu'il esquisse devant vous pour y suppléer, comment saisirez-vous avec netteté, avec certitude, ce que vous avez à croire? — Et si, connaissant bien son langage ou son symbolisme habituels, vous ignorez complètement le sujet dont il témoigne mais dont vous n'avez pas même une notion élémentaire, comment parviendrez-vous à entrer exactement dans ses vues, à modeler fidèlement votre croyance sur sa connaissance? — Mais cette double aptitude, si indispensable qu'elle soit, n'opère pas encore la détermination dont il s'agit : elle ne peut que permettre des conjectures sur le véritable objet du témoignage ; et en définitive c'est au témoin seul qu'il appartient de le préciser.
OS. — h) Il le précisera par une triple opération consistant 1' à vouloir manifester tel ou tel objet; 2' à lo maaifester réellement; 3° à le manifester par voie et autorite. — Le premier de ces éléments a pour but et pour elict de donner à celui qui parle la qualité de témoin, c'est-à-dire de caution, de garant, de défenseur, à l'égard d'une vérité théorique ou spéculative. On n'est
(1) Lors même qu'on reucontrerait le vrai en croyaiil ce qui n'est pas attesté, on serait dans le faux en croyant répondre à une altestation. L'acte de connaissance (|ui s'ensnivrail serait foi-mcllcm-mt crroa6, il n'aurait qu'une vérité malcriellt et lorluite.
OBJET DE LA vOl S3
pas témoin sans un acte de libre volonté, parce qu'on ne protège, on ne défend, on ne garantit, qu'en étendant son droit personnel sur un objet plus ou moins distinct de soi-même., qu'en communiquant partiellement sa propre dignité, sa propre valeur morale, à un sujet qui n'en serait pas revêtu naturellement. Or, cette extension pour ainsi dire hypostatiqiie requiert absolument un acte volontaire et libre de Vhypostase qui consent à se porter caution pour une autre. — Le deuxième élément du témoignage a pour but et pour résultat de rendre efficace, effective, la garantie que nous venons de dire. Si le témoin ne manifestait pas à un esprit différent du sien la vérité qu'il cautionne, s'il se contentait de dire qu'il la garantit mais en la réservant in petto comme le pape fait parfois à l'égard d'un cardinal, cette caution, cette garantie, ne servirait pratiquement de rien. Il est donc indispensable que le témoin manifeste lui-même l'objet de son témoignage. — Le troisième élément est déjà incl us en quelque manière dans les deux précédents ; mais il a trop d'importance pour n'être pas énoncé et considéré à part. C'est Vautorité du témoin remplissant elle-même et elle seule la fonction révélatrice de l'objet affirmé. Si, au lieu de cette voie autoritaire, la manifestation se faisait par voie démonstrative; si celui qui parle n'attestait pas mais démontrait; ou s'il dirigeait la pensée et la réflexion de l'auditeur pour le mener à la découverte du vrai, il n'y aurait plus ni témoignage ni acte de foi. — Telle est, sommairement, l'opération fondamentale qui précise et détermine l'objet précis ou formel de l'acte de foi natuiclle. Mais il convient d'y insister davantage, et d'en reprendre l'un après l'autre les trois éléments.
Théorème XIII.
69. — Vacte de foi embrasse entièrement mais exclusivement ce que le témoin a voulu manifester ^ ce quHl a réellement manifesté, ce qu'il a manifesté par voie d'autorité.
54 VERTUS THEOLOGALR^
70. — a) Votre témoin, votre auteur, comme disaient les latins (1), vous a parlé; vous l'avez bien entendu; vous avez même fidèlement recueilli et soigneusement transcrit ses paroles. Mais peut-être n'a-t-il pas voulu témoigner, affirmer, manifester; peut-être a-t-il voulu simplement flatter et plaire, ou distraire et consoler; peut-être, car il est homme et faillible, a-t-il seulement voulu prendre, par vanité, un ton doctoral et catégori jue en des choses où il n'était qu'un novice incertain; peut-être a-t-il voulu envelopper son témoignage, d'ailleurs irès compétent et très formel, d'agréments littéraires et d'embellissements poétiques destinés à le rendre plus persuasif; peut-être enfin a-t-il voulu tromper ses auditeurs, ou du moins leur dissimuler utiliîment quelque vérité qui leur eût été gravement dangereuse en raison de leur âge ou de leur faiblesse morale. — Si vous prétendez examiner objectivement ses dii-cs, vous réussirez souvent, avec des soins et de l'habileté, à déterminer ce que l'Église appelle le sens di' l'auteur, c'est-à-dire, le sens objectif du texte dans les propositions qu'elle condamne; mais vous n'arriverez pas toujours à déterminer avec une entière certitude le sens de L'homme intime, le sens subjectif de votre témoin, le sens unique dont il prenne la responsabilité et dont il assume la garantie (2). Ce sens mystérieux n'est d'abord connu que de lui; il ne peut vous être notifié que par lui; et s'il ne veut pas vous le communiquer et le préciser, vous êtes dans l'impossibilité de faire réellement un acte de foi,
71. — Car, en examinant ses paroles, ou bien vous en découvrirez la fausseté, et vous y refuserez votre adhé-
(1) L'expression d'awc^or est pleine de justesse et de vérité, car le témoin auymente le savoir et la valeur intellectuelle du croyant.
(2) Qu'on veuille bien le remarquer : en fait de témoignage et en matière de croyance ce n'est pas le sens objectif des paroles mais bien le sens siihj.'ctif du témoin (pii fait loi et qui doit êtreconuu. Si ces deu\ sens étaient toujours d'accord, l'objet i\ croire serait bien facile à dét-irminer; mais ils ne le sont pas toujours à cause de l'imperfection du laiii,Mge employé [tar le témoin, principalement en des sujets très abstraits et très sub.imes
BÎon; ou Dien vous les estimerez vraisemblables et croyables, et vous y adhérerez. Dans le premier cas, vous ne ferez certes ni un acte de foi ni rien qui lui ressemble. Dans le second, vous aurez peut-être le désir, voire même l'illusion complète d'en faire un : mais vous ne le ferez pas, puisque le témoignage précis vous manquera, et qu'il est impossible de croire à ce qui n'est pas témoigné d'une façon précise. — Où le témoin n'existe pas comme tel, le croyant ne saurait non plus exister comme tel ; à moins qu'on ne veuille supposer que quelqu'un puisse être témoin malgré lui : soit parce qu'il fait d'involontaires aveux et qu'il trahit sa pensée en voulant la cacher; soit parce qu'il est si instruit et si honnête, si prudent et si délicat dans toutes ses affirmations, qu'on est toujours sûr, en l'entendant, d'entendre la vérité, — sa science et sa vertu garantissant absolument toutes ses phrases , et méritant une foi inébranlable lors même qu'il ne songerait ni ne consentirait à enseigner, à témoigner, à être cru sur parole. Mais cette très bénigne interprétation, cette exégèse de sentiment, cette divination transcendantale, conîondVacte de foi avec une conclusion logique et dialectique déduite de faits soigneusement observés et solidement établis. — Uacte de foi est la réponse à un témoignage autorisé; et un tel témoignage ne va pas sans une volontaire et libre affirmation du témoin. Supprimez son affirmation ou sa libre volonté, vous supprimerez du coup son témoignage et votre acte de foi. Vous ne pouvez pas vous confier ou vous remettre à la direction de qui ne vous veut pas, ne vous demande pas, ne vous accepte pas pour disciple et croyant. — Lorsque vous déduisez de sa façon d'être, de sa façon de parler et d'agir, qu'il sait ceci ou cela, qu'il le sait exactement, que vous serez conséquemment dans le vrai en pensant comme lui, vous ne croyez pas du tout, vous raisonnez; vous n'obéissez pas du tout à Vautorité, vous suivez V évidence; vous ne faites pas du tout un acte de foi, vous faites un acte de science.
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72. — Cette distinction me semble facile à comprendre; mais elle est trop importante, trop rarement signalée peut-être, pour que je n'essaye pas de l'éclairer par quelques comparaisons. — Un chasseur en quête de gibier interroge des moissonneurs sur le meilleur affût à choisir pour ne pas dépenser inutilement son temps et ses munitions : il se sert avec reconnaissance de leurs renseignements, et il fait un acte de foi en allant se poster à telle issue de forêt qu'ils lui ont indiquée. — Un autre observe de loin les allées et venues d'un braconnier habile, et il en déduit, par un acte de raison, de quel côté se trouve la proie qu'il convoite. Les moissonneurs ont fait ofïîce de témoins^ mais non le braconnier. — Un pieux pèlerin, ignorant le sentier à suivre pour arriver à son but, demande qu'on le lui indique et il croit à ce qu'on lui répond. — Un autre déduit rationnellement , des mouvements et des marches qu'il voit exécuter par les voyageurs et les chars sillonnant la plaine, que le sanctuaire en fête est au couchant plutôt qu'au levant. Le premier se confiait à l'autorité des témoins; le second s'en rapporte à la justesse de ses observations et de ses calculs personnels.
73, — jj) L'objet formel ou précis du témoignage, l'objet propre de la croyance, est donc bien, comme nous l'avons dit, celui que le témoin veut manifester et dans la mesure même où il le veut. Mais cette condition de volonté ne suffirait pas à elle seule. Il faut que la manifestation ait lieu; et c'est là une condition de fait, à défaut de laquelle le croyant serait réduit à des conjectures infructueuses sur la vérité que le témoin en jouissance a eu l'intention de garantir, sans la garantir réellement et sans devenir un témoin en acte. — Manifester, c est rendre claire el certaine une vérité qui n'apparaîtrait aucunement si elle n'était attestée, ou qui n'apparaîtrait que dans sa lumière à elle sans se montrer dans la lumière de rautorité testimoniale (1). — Celle-ci n'est pas à dédaigner, même
(1) Nous avons expliqué, en Lo(j. surn. subj (n°* 475 iTb. i83), commen'
OBJET DE LA FOI ni
quand déjà l'objet certifié possède une lumière propre d'évidence; et il arrive quelquefois, surtout quand le témoin est très digne de considération et quand l'évidence de l'objet n'est pas très saisissable, que le témoignage corFtiti3 un excellent moyen de connaissance et de certitude, a'.isi que nous le dirons plus tard en traitant de la foi divine. — Mais si l'objet attesté ne se révèje au sujet connaissant par aucune évidence, soit d'intuition soit de démonstration, la lumière du témoignage est absolument indispensable pour que l'acte de connaissance devienne possible; et celui-ci, bien qu'il soit seulement un acte de foi, l'emporte infiniment sur l'acte scientifique, par la raison fort simple que ce dernier ne peut pas se produire, et que la science en puissance est certainement inférieure à la foi en acte.
74. — Cette lumière qui jaillit du témoignage, cette manifestation qui résulte de la foi, précise nettement à son tour l'objet à croire. Tout ce qui est éclairé par elle doit être cru, mais exclusivement ce qu'elle éclaire ainsi. — Vouloir en croire davantage, c'est vouloir connaître dans les ténèbres, sans lumière d'évidence et sans lumière de croyance (1) : c'est nettement et formellement absurde. — Vouloir prendre pour objet de foi ce qui n'est pas éclairé par l'afïîrmation du témoin, mais ce qui précède cette affirmation, comme les motifs de crédibilité, — ou ce qui l'enveloppe, comme certaines expressions métaphoriques et certains détails accessoires, — ou ce qui peut y être ajouté, comme les applications qu'on en peut faire moyennant d'autres données logiques, c'est prendre pour attesté, pour révélé, \)0\XY autorisé^ ce qui ne tombe pas sous l'attestation du
plusieurs lumières intellectuelles peuvent se superposer et se compléter l'une l'autre.
(1) Lors même que l'objet attesté serait déjà évident de soi, celte évidence ne pourrait servir à motiver un acte de foi qui dépasserait indûment les limites du témoignage, car on ne croit pas à cause de l'évidence. D'autre part, il n'y aurait vraiment pas d'attestation, car le témoin n'atteste pas plus qu'il ne veut le faire. L'acte de foi qui s'ensuivrait serait donc à vide et absolument en. l'air.
révélateur, ce qui n'est pas garanti par son autorité.
75. — c) Il ne suffirait pas davantage, pour qu'il y eût témoignage et qu'on pût faire un acte de foi, que le promulgateur d'une vérité voulût sincèrement la faire connaître, et ensuite la fit réellement connaître par voie d'enseignement ou de démonstration. La faire resplendir en dissipant les ombres (jui l'empêchent d'apparaître dans son évidence propre, en exposant les raisons qui prouvent son existence et démontrent sa légitimité, on réfutant par d'utiles apologies les attaques suscitées contre elle, en apprenant Qw'àw à de dociles disciples la méthode à suivre pour arriver logiquement jusqu'à elle, c'est œuvre de philosophie ou de science, et nullement œuvre de témoignage et de foi. Qui veut cela ne veut pas provoquer un acte de croyance; qui fait cela ne?i provoque pas.
76. — Ainsi tout ce qui est marqué du sceau de Vautorité testimoniale est objet précis de foi, s'il est manifesté; ce qui est manifesté autrement que par celte voie d'autorité n'est pas objet précis de foi. — Et parce que les motifs de crédibilité ne peuvent, sans un sophisme flagrant, être affirmés et garantis par le témoin dont ils sont eux-mêmes la caution, ils ne peuvent entrer dans l'objet à croire ni tomber sous l'acte de foi auxquels ils inclinent le croyant, le fidèle. — Et parce que le témoin, par son attestation, prend pour ainsi dire en charge, en tutelle, en protection, l'objet qu'il veut manifester et qu'il manifeste réellement, — mais ne prend nullement en charge, en tutelle, en protection, son attestation et sa manifestation elle-même, celle-ci n'entre pas dans l'objet à croire et ne tombe pas sous l'acte de foi auquel elle conduit le fidèle, le croyant. — Dans une manifestation subséquente y le témoin pourra bien attester et placer sous le couvert de son autorité ces motifs de crédibilité antérieurement connus par une évidente démonstration, et ce fait de son affirmation révélatrice antérieurement connu, lui aussi, par une