LANGAGE ET TÉMOIGNAGE
commande avec autorité, soit par une loi, soit par un précepte, soit par un conseil ou un désir équivalents à un ordre formel, il transmet toujours une impulsion à la volonté, mais non pas toujours à l'intelligence car il s'est peut-être adressé précédemment à la raison, et c'est sûrement a la liberté qu'il s'adresse maintenant (1).
8i. — c) On reconnaîtra également, je n'en doute pas, qu'en voulant formellement donner ou inspirer au prochain une sensation de plaisir ou de peine, une émotion, une appétition, une résolution, on ne lui parle pas forcément et toujours en témoin. Est-ce une affirmation d'autorité, est-ce une attestation, est-ce un témoignage proprement dit, ce discours insinuant et flatteur, cette parole douce et consolante, cette formule persuasive et encourageante, cette tournure tine et agréable, ou bien ce reproche et ce blâme sévères, cette conjecture attristante et cette interrogation cruelle? Assurément non, puisque le témoignage transmet par voie d'autorité la connaissance intellectuelle de quelque vérité dont il n'est pas du tout question dans ces manières très nombreuses, très fréquentes, de parler et d'écrire. La rhétorique et la poésie en font un usage immense; la conversation s'en alimente continuellement, et à peu près exclusivement. Les poètes, les rhéteurs, les causeurs, témoignent réellement fort peu : et cependant personne
(1) Dans ses doctes Institutiones Logicales (pars i, p. 334), le P. Tilman Pesch fait observer qu'il y a des discours «?ioïi énonciatifs, qui ne signifient ui vrai ni faux, encore qu'ils produisent une pensée parfaite dans l'esprit de l'auditeur. » Signifier la vérité ou la fausseté «est le propre du seul discours énonciatif. Car si on me dit : Ne me tondiez pas, ou : Qui êtes vous? je ne puis certes pas répondre : Vous dites vrai, ou bien : Ce que vous dites là est faux. » — Le discours^ même parfait, n'exprime pas toujours un jugement intellectuel, mais souvent une autre affection de l'âme. «Quand, par exemple, vous dites Miserere met, Deus, vous n'affirmez pas que Dieu soit miséricordieux; mai) vous souhaitez et demandez qu'il le soit ; et votre discours indique un mou vementde votre âme tendant par la prière à réaliser l'identité objective d; ces deux concepts, Deus et miserere. De sol, ces formules signifient donc uii acte de volonté joint à un acte d'intelligence; unde ad vitam practicam, utea affectionibus regitur, et ad poeain tt ad rhctoricam, non autem ad logicain ■gcrtinent. »
G2 VERTUS TnÉOLOGALES
ne les surpasse quant à robondance et à la ricliesso du discours (1).
82. — cl) On reconnaîtra même, je l'espère, que le langage humain, (juand il veut agir sur Y intelligence de ses auditeurs, ne recourt pas nécessairement au témoiî'^nage. — Combien de fois ne se propose-t-on pas seulement d'exciter l'attention, d'aiguiser ou d'aiguillonner Icsprit, de lui signaler un objet, de lui proposer une méthode, de seconder ou de contrôler ses efforts, de critiquer ses jugements, d'ébranler ses opinions, de soulever devant lui des doutes ou des difficultés! En tout cela, on ne certifie rien, on ne garantit et ne cautionne rien, on ne met en gage ni savoir ni loyauté, on ne prétend pas êti-e un témoin. — On ne Test pas non plus quand on indique, même avec assurance et fermeté, une manière probable de philosopher ; ni quand on donne un enseignement didactique et magistral en fait de sciences abstraites ou positives; ni quand on expose les raisons théoriques d'un fait ou d'une doctrine; ni quand on démontre l'existence de ses titres personnels, ou de ceux d'autrui, à être cru sur parole; ni conséquemment lorsqu'on établit jusqu'à l'évidence le bien fondé d'un jugement de crédibilité. Et le motif en est que de tels discours ne sont que raisonnants et argumentatifs; qu'ils ne s'appuient nullement sur l'autorité de celui qui parle, mais sur la valeur de ses considérants; qu'ils ne demandent aucun sacrifice à l'esprit de l'auditeur, mais au contraire le provoquent à voir et à
(1) H est remarquable que très souvent le discours nombreux et mesuré, rylbmé et rimé, a autant et peut-être davantage pour but de flatter les sens, les nerfs. l'iina^Mnatioii. que d'éclairer l'intelligence. — C'est pourquoi le langage humain s'adresse fort bien aux simples animaux domestiques pour les émouvoir et les mouvoir : l'ordre bref et terrible de charger sur l'ennemi entraîne le cheval aussi bien que le cavalier et les précipite, furieux, au sein de la mêlée. « L'animal qui est en chacun de nous, » animal essentiellement domestique s'il en fut, est fréquemment le terme auquel tendent les exclamations, les interjections, les supplications, les descriptions mêmes de la conversatio.i ou des harangues et des livres. — « Poetica, dit saint Thomas, utilur metaphoris prop/tT rcprasentationem : reprsesentatio enim naturalitcr homini de- Icctabilis cs^ « {Suin. Tlicol., {, q. i, a. 9, Ir".)