LANGAGE ET TÉMOIGNAGE G
prononcer par lui-même; qu'ils ne sollicitent donc pas de lui le moindre acte de foi, mais l'aident à pi-oduirc un acte de science.
83. — e) On reconnaîtra enfin, non sans quelque surprise peut-être, car le sujet est encore peu élucidé, que même revêtu d'une autorité intellectuelle etmoraleincontestable un témoignage n'exige pas nécessairement, et surtout n'exige pas pour tout ce qu'il contient indistinctement, un acte de foi précis et formel. — Quant au fond, il ne l'affirme pas toujours comme indubitable et certain; il le présente parfois comme seulement douteux, ou comme simplement probable, ou comme extrêmement vraisemblable si l'on veut, mais sans passer plus outre : et alors ce n'est point par un acte de foi qu'on doit l'accueillir, mais uniquement par un assentiment conditionnel, soit dubitatif soit opinatif. Si le témoignage rapporte les dires ou les faits et gestes d'une tierce personne, l'auditeur n'est pas obligé de faire un acte de foi en leur vérité ou en leur légitimité, mais uniquement en leur existence, puisque le témoin ne prétend garantir et cautionner qu'elle. — Quant à layb?'m<?, qu'il n'est pas toujours aisé de distinguer du fond, elle est mainte fois métaphorique et poétique, allégorique et parabolique, voire même énigmatique. Qui ne sait la vive et traditionnelle affection des orientaux pour ces formes recherchées et curieuses, pour ces dehors solennels et mystérieux, pour ces agencements symétriques et compliqués, dont leur philosophie s'enveloppe ainsi que d'un manteau hiératique? Évidemment l'autorité du témoignage ne s'étend pas à tout ceci; et le témoin sourirait de la naïveté qui voudrait prendre à la lettre, comme véritable objet de foi, ce qui est tout uniment un cadre ou un décor, un accompagnement ou un cortège, au milieu desquels se complaît la sagesse antique (1). — La forme
(1) « Sicut poetica, dit S. Thomas, non capiuntur a ratione humana propter defectum vcritat.s qui est in eis, ita etiam ratio liumana perfecte capere non potesl divina propter excedentem ipsorum veritatem ; et ideo utrobique opus
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est tout bonnement le véhicule, rinslrament de transmission, le moyen, par lequel le fond ou l'objet du témoignage est communiqué aux auditeurs. De même qu'elle n'existe pas et n'est pas produite pour elle-même, elle ne réclame pas leur adhésion pour elle-même, elle ne reçoit pas leur acte de foi pour elle-même. Ce n'est donc pas elle qu'ils croient, mais ce qu'elle renferme et ce qu'elle exprime; et lisseraient entièrement hors du vrai s'ils voulaient prendre en elle, pour objet de leur assentiment, ce que le témoin n'a pas voulu affirmer et manifester d'elle. — Si donc il emploie une formule commune et vulgaire pour révéler une vérité sublime et rare, il n'assume pas du tout la responsabilité des erreurs que l'imagination populaire a peut-être l'habitude et le dessein d'exprimer par cette formule. Si, par exemple, un astronome parle du lever et du coucher du soleil, ou de sa marche à travers les signes du zodiaque, son langage mais non sa pensée est d'accord avec l'opinion des ignorants sur la circulation du soleil autour de la terre immobile.
Si. — Il résulte assurément de là une difficulté plus ou moins grave, plus ou moins fréquente, de bien discerner ce que le témoin atteste et ce que l'auditeur doit croire. Mais avec de la prudence et du soin l'on y arrivera presque toujours. — Seulement l'effort devra être plus diligent et plus ferme, quand il s'agira de déterminer et de circonscrire l'objet exact d'un témoignage exprimé, rédigé, traduit surtout, par un intermédiaire. S'il est un peu rigoureux de prétendre, avec le proverbe italien, que toute traduction est une trahison du sens primitif, il n'es" pas exagéré de penser que souvent la justesse ou la portée d'une affirmation perdent de leur précision en passant par une autre intelligence, par d'autres lèvres, par une autre idiome que ceux du témoin originel. — S'il
est reprœsentalione per seiisibiles figuras. » {Sum. Thcol , 12, q. 101, a. 2, 2" ) — Impossible de mieux expliquer pouriiuoi les poètes ne sout pas des témoins, et pourquoi cependant la tliéologie a si souvent parlé dune façon poétique.
pouvait toujours contrôier lui-môme ces périlleuses transformations, ou s'il pouvait instituer en son lieu et. place un inlerprôte sur, vigilant, infaillible, nul danger ne serait à craindre et l'interpi'étation pourrait même contribuera rendre plus claire, plus distincte, la pensée ainsi transmise et propagée à distance. — Nous verrons que cette garantie, cette sécurité, qui font ordinairement, défaut dans l'ordre naturel, sont admirablement établies dans l'ordre surnaturel; et que l'Église catholique est le plus certain des interprètes, le plus habile des traducteurs, le plus incorruptible des commentateurs, quand il s'agit de la doctrine révélée et de ses applications, de ses déductions, de sa défense contre les contradictions que l'erreur ou le scepticisme lui opposent.
Théorème XV.
85. — Au point de vice de robligalion morale, Tacte de foi naturelle est régi par les vertus de prudence et de justice.
80. — Le devoir que nous avons d'adhérer à la révélation divine et dont nous traitons soigneusement en plus d'un endroit de ce Cours de Théolcgie surnaturelle (1), se comprend mieux si nous établissons ici l'obligation de croire même à un témoignage simplement humain et naturel. — Nous présupposons évidemment qu'il y a pour le témoin, pour celui qui atteste et qui affirme, un devoir de véracité, de sincérité, de franchise, dont rien ne saurait le dispenser dès qu'il se donne comme témoin et qu'il déclare remplir les charges inhérentes à ce rôle. Mais nous disons qu'il y a un devoir corrélatif, plus ou moins rigoureux, qui oblige l'auditeur à croire sincèrement ce qui lui est affirmé dans les conditions de sécurité et avec les motifs de crédibilité que nous avons précédemment indiqués. — Et ce sont les deux vertus de prudence et de justice, soit par elles-mêmes, soit par
(1) Par exemple en Log. surn. obj., Tliéor. XG-XGII.
leurs formes dérivées, qui imposent et réglementent cette volontaire et libre adhésion de l'esprit à la vérité manifestée.
87. — a) La prudence veut, en effet, que le bien et la perfection qui se présentent à nous au cours de notre vie individuelle, trouvent en nous l'accueil favorable réclamé par l'ordre providentiel dont cette rencontre , cette proposition, cette offre, sont certainement de précieux éléments. Or, la vérité contenue dans le témoignage humain est comme toute autre vérité le bien et la perfection de notre intelligence, d'où peut et doit jaillir le profit de notre volonté. — La prudence veut aussi que les conditions essentielles à notre vie sociale soient exactement respectées et remplies par chacun de nous. Or, l'une des principales, des plus indispensables, est assurément l'échange loyal du témoignage et de l'assentiment, de l'affirmation et de l'adhésion, de l'attestation et de l'acte de foi. Si la vérité n'était pas dite ou n'était pas acceptée entre les hommes, nulle société, on l'a vu (1), ne pourrait ni s'établir ni subsister. — Mais la prudence, il est bon de le rappeler, nous prescrit de croire seulement à bon escient et sur bonnes preuves ; de ne jamais dépasser dans notre adhésion au témoignage les limites tracées par la volonté du témoin ; d'admettre uniquement le sens et la portée qu'il a entendu donner à sa parole, et rien de plus; de ne pas confondre avec ses assertions personnelles les déductions que nous en pouvons tirer par notre logique plus ou moins industrieuse, et par nos méditations ou conjectures scientifiques.
88. — b) La justice intervient également pour nous obliger individuellement à respecter le droit qu'a le prochain d'être honoré dans ses paroles, dans son savoir, dans sa loyauté; pour nous obliger socialement à rendre, sous la forme de l'acte de foi, l'équivalent de l'acte de témoignage accompli pour l'avantage et l'utilité de tous
(1) Ci-dessus, Thcor. X-Xl.
par quiconque veut bien et parfois même doit communiquer la vérité dont il est le dépositaire. — Sans cet échange, la société deviendrait une chimère impossible ou une tyrannie intolérable; et la monnaie spirituelle de l'adhésion au vrai manifesté par son détenteur est certainement plus nécessaire, pour le maintien de la famille et de l'État, que le salaire matériel payé à l'ouvrier, au négociant, à l'employé. — C'est une obligation de justice sociale que de pratiquer \di véracité; c'en est une exactement correspondante d'admettre fidèlement la vérité,
89. — c) Unies ensemble, la justice et la prudence protègent la valeur du témoignage, la dignité de l'acte de foi, contre les atteintes ridicules et dangereuses que l'un et l'autre auraient à subir d'une tendance excessive à les faire intervenir dans tous les instants de la conversation humaine, d'un zèle immodéré à croire tout ce que dit un homme grave et honnête. — Ce serait, en effet, une injustice et une injure gratuitement faites à celui-ci , de lui attribuer l'insupportable prétention de n'ouvrir jamais la bouche que pour affirmer et attester, que pour témoigner et enseigner d'autorité; de lui attribuer l'irréalisable ambition de parler constamment sans aucune négligence, sans aucune obscurité, sans aucune métaphore; de lui attribuer un impossible renoncement à toute exclamation, à toute plainte, à toute interrogation, à toute demande, à toute opinion, à toute démonstration, à toute injonction, à tout conseil enfin, pour ne jamais parler qu'en témoin voulant être uniquement cru sur parole. — Et ce serait le comble de l'imprudence, pour rie pas dire de la folie, de répondre par un Oui, je vous crois, à toutes les interjections et lamentations, à toutes les prières et requêtes, à tous les souhaits et encouragements, à toutes les remarques et observations, à tous les commandements et préceptes, qu'on entendrait proférer en ce monde. — Faisons à notre prochain l'honneur de le prendre pour autre chose qu'un produc-
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teur d'interminables témoignages; et accordons-nous la juste et agréable liberté de faire autre chose ici-bas que des actes de foi. Ceux de reconnaissance, d'humilité, de patience, de charité, de miséricorde, et une infinité d'autres, ont aussi leur place marquée dans les entretiens des sages (1).
Théorème XVI.
90. — La foi religieuse naturelle, et la foi préternaturelle religieuse ou non, se règlent d'après les principes généraux précédemment étudiés.
91. — La foi simplement naturelle peut certainement être religieuse par son objet sinon par son motif. Un enfant, un adulte même, peuvent s'en rapporter de leur instruction spirituelle et morale à un philosophe, à un sage, sans voir en lui d'autre autorité que celle de la science, de la vertu et de l'âge. Ce fut la tradition des pythagoriciens et d'autres écoles antiques. C'est parfois encore l'usage du monde civilisé ou non, quand il est malheureusement privé de la lumière évangélique et de la direction ecclésiastique. — 11 est sans intérêt comme sans importance de parler ici plus longuement de cette foi naturellement religieuse. Mais la foi préternaturellement religieuse ou profane mérite une attention spéciale qui ne sera pas sans quelque avantage pratique. — On sait qu'entre la nature humaine et la grâce divine, « un peu au-dessus de l'une (2) » et presque infi-
(1) L'aDgélique commentateur d'Aristote dit fort à propos que la raison n'a pas seulement pour but de concevoir et d'exprimer la vérité, mais bien auss de diriger et d'ordonner les hommes selon la vérité. Cette ordination et direc tion concerne leur esprit, leur parole, leurs actes. On gouverne leur esprit e;. les interpellant, on obtient leur parole en les interrogeant, on dispose dj leurs actes en leur ex[)rimant des ordres, des prières ou des dcsirs. Tous ces modes de langage, toutes ces formes de discours, « nox 3ignificant ipstmi coNCKPTUM intellectus in quo est cerinn et faisum, sed quemdam ordinem ad hoc conseqiiendum » (In lib. I Periherm., lect. 7}. — En somme, parler ou Ccrire a deux buts : enseigner intellectuellemeni et gourcrner moralement ; la foi répond au premier, mais pas au second.
(2) « Minuisti eum paulo minus ab argelts. » iI'sal.m. viii, 6.)
FOI PRÉTERNATURELLE 69
niment au-dessous de l'autre (1) , se trouve la nalure angélique dont certaines perfections et prérogatives peuvent être communiquées à l'homme. Elles le furent en effet d'abord â Adam qui les perdit, puis à plusieurs saints, surtout au Saint des saints Notre Seigneur Jésus- Christ, et à sa virginale Mère la reine des saints. — Parmi ces angéliques privilèges se trouvent celui d'une science innée très étendue, très sublime, pouvant nous être transmise avec pleine sécurité pour nous, soit par quelque attestation de Dieu qui en est la source, soit par quelque témoignage des anges qui en sont les bénëliciaires par nature, soit par quelque affirmation des saints qui souvent y participent par grâce (2). — Le démon, qui n'a point perdu tout son savoir naturel et inné , qui peut encore l'augmenter par expérience et conjecture, qui n'est pas incapable d'en communiquer une partie aux damnés, pourrait aussi quelquefois en user pour attester aux hommes encore vivants ce qu'il sait plus ou moins certainement, et pour les inciter à croire en sa parole. Les âmes malheureusement soumises à son empire infernal, ou à l'influence de sa possession et de son obsession, pourraient jouer un rôle analogue sinon complètement identique au sien. — Examinons ces diverses hypothèses, et les différents actes de croyance préternaturelle qui s'y produisent quand elles sont historiquement réalisées.
92. — Je suppose d'abord que Dieu lui-môme, sans toucher aux vérités de l'ordre strictement surnaturel et sans conférer de grâce proprement dite à l'homme, se mette en communication miraculeuse avec lui (3) et lui
\i) Cf. Log. siirn. subj., n^^ i2 14.
(2) Je ne parle pas de la communication de celte science angélique par l'infusion qui en serait faite, et qui efTectivement en est parfois faite à l'homme: car le résultat de cette infusion n'est pas un acte de foi de la part de celui qui la reçoit, mais seulement un élat de science mystique. (Cf. ci- dessous, n" 127.)
(3) Nous avons déjà montré {Log. surn. obj., Ttiéor. XXVI), et notis mon-^ trerons plus expressément ailleurs (en Métaphysique surnaturelle générale), .^ que le miracle n'est pas nécessairement conjoint à la grâce surnaturelle et que surtout il ne lui est pas formellement identique.
atteste quelque vérité d'ordre naturellement angélique. c'est-à-dire quelque fait, quelque doctrine, que l'ange peut connaître ou qu'il connaît effectivement par notion innée. Ce témoignage sera certainement supérieur à l'ordre naturellement humain , et en même temps inférieur à l'ordre surnaturel: il sera donc j)'^^éter naturel. — Il le sera pareillement s'il a pour objet quelque fait, quelque doctrine, d'ordre naturellement humain par leur essence, mais miraculeusement affirmés par une révélation divine préternaturelle. — Pour de içX^ objets qui ne seraient pas rigoureusement surnaturels, pour de tels témoignages qui sans doute divins et miraculeux n'atteindraient cependant pas à la dignité de la révélation surnaturelle et proprement dite, quelle adhésion Dieu même devrait-il réclamer des auditeurs qui en auraient reconnu la réalité? Évidemment une adhésion que nulle grâce sanctifiante ni actuelle n'inspirerait, que nulle vertu surnaturelle ni foi théologale ne produirait. Et pourtant, ce ne serait pas un acte de foi purement humaine, puisque le témoin et le témoignage, étant formellement divins, surpasseraient infiniment la sphère et les conditions de la simple foi naturelle. Ce serait donc un assentiment ou acte de foi préternaturelle quant à son origine et à son objet.
93. — Je suppose ensuite, et cette nouvelle hypothèse s*est parfois réalisée, que par une lumière miraculeuse mais non surnaturelle Dieu oblige un impie comme Julien l'Apostat, un damné comme le mauvais riche, un démon comme Beelzébub, à reconnaître la crédibilité de sa révélation, la divinité de son Fils, la justice de ses divines vengeances, — sans que cet aveu de leur part puisse servir désormais à leur conversion et à leur salut, ni qu'ils puissent jamais cesser de haïr et de blasphémer ce qu'ils croient nécessairement : le témoignage auquel ils se rendent et Vassentiment qu'ils y donnent malgré eux ne son!.-ils pas préteniaturels, et ne constituent-ils pas une foi objectivement Qi subjectivement prêter-