‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 22 sur 144 · FOI PRÊTER NATURELLE · texte numérisé non relu

FOI PRÊTER NATURELLE

naturelle? — Il me paraît qu'on n'en peut douter, sans être d'ailleurs obligé le moins du monde de lui assimiler la foi des hérétiques qui est objectivement et matériellement surnaturelle en quelques points (1), mais qui subjectivement et formellement est tout à fait naturelle, puisque rien de miraculeux n'intervient pour la produire ou la conserver, et qu'elle est simplement l'effort illogique et impuissant d'une raison qui voudrait par ellemême atteindre à un don que nul ne reçut jamais sans l'intervention de la grâce.

94. — Peut-être est-ce dans cette théorie qu'on trouverait l'interprétation la plus vraisemblable, la plus théologique, d'un passage biblique fameux auquel je viens de faire allusion, et qui a reçu des explications fort diverses. — « Tu crois, dit saint Jacques (2), que Dieu est un? Tu fais bien; (mais) les démons aussi (le) croient, et ils frémissent. » Si cette croyance des démons était leur connaissance innée et simplement naturelle; ou bien si elle était seulement leur jugement de crédibilité relativement à la révélation que Dieu a formellement faite de son existence et de son unité (3), le texte ne serait nullement embarrassant, d'autant que très souvent les mots de foi et de croyance ont des significations analogues à celles-là dans la Sainte Écriture. Mais il semble incontestable que l'apôtre parle ici d'une foi proprement dite, d'une croyance en la révélation divine : et en ce cas plusieurs auteurs avouent ne pas comprendre que les démons, privés à jamais de toute grâce surnaturelle, puissent cependant faire un acte de foi surnaturelle. — En réalité, de quoi s'agit-il? D'un témoignage révélé, et d'une croyance correspondante. Ce témoignage peut for/ bien avoir été intimé aux anges dès le premier instan',

(i) Matériellement, dis-je, car en effet l'hérétique croit encore aune partie de Vobjet matériel de la révélation; mais il ne croit plus du tout à l'objet formel, parce qu'il substitue son choix à l'autorité du divin Révélateur et de son Église, ainsi que nous l'expliquerons plus tard.

(2) Episl., II, 19.

(3) Voir Lo(j. surn. subj., Théor. LXVI.

de leur existence, par une locution interne accompagnée de motifs tels d'y croire, qu'ils ne pouvaient hésiter sur sa crédibilité. La déchéance des démons n'a pas oblitéré en eux le souvenir de cette locution, de cette i»roposition, de ce témoignage, non plus que l'évidente ^•ertitude des raisons d'y croire. Et comme l'unité de Dieu est justement l'une des vérités que l'histoire du monde rappelle le plus souvent à leur esprit et qu'il convient à la justice divine de faire pénétrer, comme un glaive de feu, jusqu'au plus intime de leur conscience furieuse (1), rien d'étonnant à ce qu'ils soient encore à présent contraints à des actes de foi sur ce point de la révélation primitive dont ils avaient reçu le bienfait. Seulement, en l'absence de toute grâce et de toute vertu surnaturelles, ces actes de foi ne sont plus que naturels en eux, et ne font qu'augmenter leur frémissement de haine et d'effroi, au souvenir du Dieu qu'ils ont trahi.

95. — Les hommes séduits par eux et damnés avec eux reçurent, eux aussi, la même proposition de foi ici-bas; et Dieu a fort bien pu la leur renouveler au moment redoutable du jugement particulier, — non certes par une manifestation immédiate et intuitive de son essence, comme le vulgaire semble quelquefois le penser (2), mais par une de ces locutions, de ces paroles internes dont nous faisions tout à l'heure mention, et qu'il peut revêtir à leurs yeux d'une évidente crédibilité. — Au jugement dernier mille fois plus terrible encore, cette manifestation leur sera faite d'une,manière incomparablement plus éblouissante, par le moyen de locutions et de paroles externes dont la Sainte Écriture nous

(1) On sait que les démons se crurent ou voulurent se faire dieux, en se rassant de Dieu. A ce polythéisme pratique, l'archange saint Michel opposa l'affirmation éclatanle de son monothéisme absolu dépensée et d'action.

(2) Cette manière de voir est rejetée par saint Augustin, qui a grand soin d'expliquer comment les démous ne connaissent pas Dieu et son unité à la façon des élus qui en ont la vision béatifique, immédiate, essentielle : «Innotuit ergo dœmonibus(Deus), non per id quod est Vita seterna et Lumen incommutabile quod illuminât pios; — sed per quœdam temporalia sua? virtulis cf^'ccia et occultissinicT !>i(jna pi\TScntia\ >- {De Civit. Dei, 1. IX, c. 21 ; Cf. Sum. 2heol., 22, q. 5, a. 2.)

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donne pour ainsi dire le libellé (1). Impossible alors pour eux de ne pas croire d'une foi terrifiée, frémissante, haineuse, ne servant absolument de rien pour le salut. — Tel fut, par exemple, le cas de ce mauvais riche dont l'Évangile nous rapporte qu'il demandait à Abraham d'envoyer le pauvre et doux Lazare avertir ses frères, riches et mauvais eux-mêmes, du péril affreux qu'ils couraient de se damner. Il voulait leur faire partager, à temps encore pour eux, la foi qu'il avait longtemps rejetée et dont il ne pouvait plus profiter pour se sauver lui-même (2). Cette foi tardive était plus que naturelle, puisque il voyait, par une révélation miraculeuse, Lazare pour toujours heureux dans le sein paternel d'Abraham; mais elle n'était nullement surnaturelle, puisque il n'y en a point de telle dans les enfers; elle était conséquemment préternaturelle, comme celle des démons qui « croient et tremblent. »

96. — h) Le cas serait théologiquement le même si ce n'était pas Dieu immédiatement et personnellement qui produisît ces témoignages préternaturels ; si ce n'était ])as non plus lui qui les produisît médiatement et par l'entremise de ses anges ou de ses élus; mais si c'était quelqu'un d'entre eux agissant de sa propre initiative pour attester quelque vérité naturelle, préternaturelle ou même surnaturelle, sans que ni l'autorité ni la grâce de Dieu intervinssent pour les appuyer et pour exciter l'auditeur à y croire. — Evidemment, l'acte de foi ainsi provoqué n'appartiendrait pas à la catégorie purement naturelle, qui comprend tous nos actes d'assentiment aux dires des historiens, des narrateurs et des témoins humains. Vobjet proposé fût-il d'ordre simplement rationnel, VghIj ité angélique ou sainte et céleste qui le proposerait lui donnerait un caractère supérieur, et réclamerait une croyance, une adhésion subjective, où cette supériorité objective serait accueillie par un sur-

(1) Matth , XXV, H 45

(2) Luc, XVI, 23,31

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croît d'estime et de confiance. Ce serait vraiment un acte de foi préternaiurelle.

97. — c) 11 se peut enfin que le témoin sollicitant notre adhésion soit un esprit mauvais, un démon, un damné. — S'il parle de lui-même, ce qui est le cas le plus ordinaire, les motifs de crédibilité qu'il peut invoquer, ceux mêmes qu'il fournirait par suite de conventions et de pactes explicites ou implicites, sont manifestement trop douteux, trop suspects, trop mensongers, pour qu'on puisse y répondre par une foi sage et raisonnable. Croire là-dessus, c'est chose imprudente et irrégulière au premier chef; c'est une superstition iovm.Q\\Q dont nous parlerons ailleurs (1). — Si le démon ou le damné, en certains cas fort rares mais possibles cependant et historiquement constatés (2), parlaient manifestement sous l'action divine et par une contrainte de la Providence qui veut parfois établir la vérité et la sainteté de ses œuvres sur l'aveu « frémissant » de ses pires ennemis; si la crédibilité de leur involontaire confession était ainsi pleinement évidente, on pourrait, on devrait même croire ce qui serait attesté d'une si extraordinaire façon; et l'acte de foi qui s'ensuivrait ne serait plus seulement préternaturel. 11 serait formellement surnaturel, parce que le motif de croire s'identifierait avec la véracité de Dieu mise en cause par son action sur ces misérables intermédiaires dont il voudrait, sans aucun doute possible, tirer sa gloire et notre instruction.

98. — Il est incontestable qu'une part de vérité peut se trouver dans les communications tout-à-fait diabo- Jiques ou infernales; et qu'on peut quelquefois l'y discerner, soit par sa conformité avec la raison ou avec la révélation divine générale, soit par une révélation

(1) Au Traité de la vertu de Religion. — L'esprit mauvais parlant de sa propre initiative, ou s'engageant à répondre sur interrogation préalable, n'oiïre jamais desuflisante garantie de ses dires. L'honorer d'un assentiment molivé par s.a prétendue loyauté, ce n'est plus de la religion, do la prudence, de la justice ; c'est de l'irréligion, de la témérité, de l'iniquité.

(2) Cf. par exemnle Luc, iv, 33-41.

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