FORMES DE FOI
133. — L'autorité religieuse, doctrinale, dont nous avons plusieurs fois parlé en ce Théorème, s'est d'abord présentée dans l'histoire du monde sous les formes imparfaites du pouvoir patriarcal, du prophétisme, de la Synagogue mosaïque. — Elle a été ensuite et pour toujours instituée sous la forme parfaite de l'Église enseignante, de Pierre et de ses successeurs les pontifes romains, de l'épiscopat tout entier uni avec eux comme un corps avec sa tête. — Ce que l'autorité prémessianique pouvait et faisait relativement à l'objei delà révélation, l'autorité ecclésiastique le peut et le fait plus amplement, bien plus solidement, avec une infaillibilité très étendue et très manifeste. — Mais ni l'un ni l'autre de ces deux pouvoirs successifs n'a jamais rien ajouté d'intrinsèque à l'objet de la foi théologale : proposé ou non, défini ou non par eux, il est toujour?^ essentiellement la même parole de Dieu, ni plus ni moins; écrit dans la Bible ou conservé dans la Tradition, il est toujours et uniquement cetle parole de Dieu; adressé à l'humanité entière par révélation publique, ou seulement à quelque personne par révélation privée, il est toujours également la parole de Dieu; et sous ce rapport, l'acte de foi qui répond à une révélation divine quelconque est toujours substantiellement le même (1).
134. — Les diverses catégories établies par nous dans Vobjet de la foi ne sont donc pas spécifiquement distinctes : il n'y a qu'un objet à croire, il n'y a qu'un acte de foi à faire, — l'objet révélé, l'acte de foi théologale. — Cependant l'usage s'est établi, avec beaucoup de raison et de profit, de distinguer dans la foi publique, universelle, 1° la foi simplement divine, qui n'est pas encore réglée par une définition formelle de l'Église, et qui peut-être le sera un jour ou bien ne le sera jamais ; 2" la foi divino-cathotique ou simplement catholique, qui est réglée par quelque définition formelle de l'Église, et qui porte sur un article de foi, sur un dogme ou mystère de foi. — Cette division
(1) Cf. Lofj. surn. obi, Tiiéor. XGIV.
ne touche évidemment pas à l'essence même et à l'objet de la croyance théologale ; elle ne résulte, nous tenons à le redire, que d'un fait extrinsèque et accessoire, — de l'intervention ou de l'abstention de l'Église dans la précision, la déclaration et la proposition de l'objet révélé (1).
Théorème XXIII.
135. — Bien qu'il ne puisse y avoir de parole ou de révélation divines ne manifestant pas leur objet, cette manifestation peut être plus ou moins explicite, et jusqu'à un certain point même implicite.
136. — Explicite et implicite sont deux termes métaphoriques représentant les vérités auxquelles ils s'appliquent comme dégagées ou non d'une sorte d'enveloppes où elles seraient à l'état latent. Ces enveloppes, ces voiles, dont les plis renferment souvent le vrai, peuvent être 1° d'autres vérités, sinon plus complexes et plus compréhensives, du moins plus nettement exprimées; 2"^ des actes de volonté présupposant ou renfermant des théories, des doctrines, des enseignements, qui peuvent en être déduits et comme extraits; 3*" des faits supposant ou incluant pareillement des vérités qui leur servent pour ainsi dire d'inspiration et d'âme; 4*^ certaines formes de langage, de style, de discours, qui ne livrent pas immédiatement et ouvertement la pensée dont elles sont le symbole mais aussi le mystérieux vêtement.
137. — Parfois la vérité est tellement enveloppée, tellement implicite, dans ces voiles et ces plis, qu'elle est plutôt dissimulée que manifest.ée, révélée, attestée (2);
(1) Cf. Log. surn. sitbj., Théor. XXIII, XXVII.
(2) Est il nécessaire d'ol)server qu'on démontre en théologie dogmatique, contre d'audacieuses calomnies a'bigeoises et protestantes, que ni l'Ancien ni ie Nouveau Testament, ni les propliètes ni les hagiographes, ni le Messie ni /es Apôtres, n'ont jamais pu ou voulu mentir; que l'erreur n'est jamais entrée dans les enseignements divins, et que les réserves, atténuations et occultations temporaires de la vérité, ont toujours été inspirées par de très justes et très saints motifs?
EXPLieiTE ET IMPLICITE 101
et quand cela arrive dans les entretiens du souverain Maître avec ses disciples humains, on ne peut bonnement dire qu'elle est objet de révélation divine. — Parfois cependant elle transparaît assez, à travers le vase dans lequel Dieu l'a mise ainsi qu'une pure lumière dans une urne d'albâtre, pour qu'elle mérite d'être qualifiée d'objet implicite de révélation. — Le plus souvent enfin, elle se montre nettement, distinctement, clairement, dans la splendeur d'un témoignage très catégorique et très })récis ; et alors elle est objet explicite de révélation. — En ce dernier cas, l'obligation du fidèle est tout à fait nette : il doit croire ce que Dieu affirme explicitement. — Dans le premier, cette obligation n'existe pas, puisque réellement il n'y a pas eu de révélation; et au lieu du fidèle accueillant par un acte de foi la vérité surnaturelle, c'est le savant qui intervient pour chercher à déduire, par le moyen de la science et de la dialectique naturelles, non plus des objets de révélation, mais des objets de connaissance théologique peut-être renfermés dans le secret de ces voiles trop sombres, de ces enveloppes trop épaisses; et alors ce n'est pas un acte de foi, mais un acte d'adhésion seulement théologique, qui répond à la vérité surnaturelle implicitement contenue dans la parole de Dieu. — Entre cet explicite formel et cet implicite complet, il reste un implicite assez voisin de l'explicite pour lui être assimilé, pour être reconnu comme objet de révélation, pour mériter alors un acte de foi théologale. Nous allons essayer de le décrire, sinon de le définir parfaitement, en le considérant dans la quadruple catégorie de voiles ou de plis que nous avons indiquée en commençant ce Théorème.
138. — a) Une j)roposition seulement implicite es' pourtant objet de révélation, objet de foi, i"^ quand elle Ii'es^ que la transposition logique d'une proposition explicitement l'évélée (1); 2° quand elle n'est que la conclusion
\y) Cotlc Iraiispûsilion se fait^^er œquipolUvatiam, pcr convcrsionem, per opvoniiionem, per contraposiiionem, per sulialternationem. (Voir à ce sujet les traités de Logique, par exemple les Inslilutiones logicaies ôeT. Pesch, l""" partie, p. 857 et suivantes.)
-j02 VERTUS TDÉOLOGALES
d'un enthymème dont la prémisse est explicitement révélée, et dont l'évidence est tellement éblouissante qu'en réalité nul moyen terme d'ordre purement rationnel n'a sujet d'y intervenir (1); 3" quand elle n'est que la contradictoire ou la sous-contraire d'une proposition explicitement condamnée par Dieu comme fausse (2); 4° quand elle n'est que la conclusion rigoureusement logique d'un syllogisme dont les deux prémisses et conséquemment tous les termes sont explicitement révélés, sans que la raison humaine y apporte autre chose que la simple disposition des concepts, que le simple arrangement des propositions (3). — En vertu de ces principes, on tiendra pour révélées les propositions suivantes, choisies comme exemples entre mille autres. 1" « Tous les ancêtres de la sainte Vierge, cités dans les généalogies évangéliques du Sauveur, furent sous le joug du péché originel commis par nos premiers parents; » (proposition subalterne et partiellement équivalente au témoignage divin affirmant l'universalité de la transmission du péché d'Adam). 2° « Le Verbe divin fait homme connaissait ici-bas les choses matérielles de la môme façon sensible dont nous les y connaissons nous-mêmes; » (proposition immédiatement déduite de l'affirmation divine relative à la substantielle réalité de la nature humaine en Jésus- Christ). 3^ « Sauf privilège exceptionnel, tout adulte est plus ou moins pécheur; » (proposition contradictoire de la prétention à l'impeccabilité, prétention déclarée fausse par l'Esprit-Saint). 4"^ « La sainte Vierge Marie est mère d'un Dieu; » (proposition dérivée de deux prémisses divinement révélées qui attestent, l'une, la divinité de Jésus-
(1) Nous admettons, en eiïet, des enthymèincs qui ne sont pas seulement des syllogismes raccourcis, et qui essentiellement se constituent avec deux propositions. Cf. Pesch, ibid., p. 380.
(2) Cf. ibid , p. 359. — C'est fi cela qu'il faut rapporter ce que dit saintThomas, des choses qui sont de foi parce que leur négation entraînerait à nier ultérieurement quelque dogme de foi {Suni. riicol , 1, q. 3-2, a. 4; 22, q. 1, a. 7.)
(3) Nous avons observé ailleurs (Logique suni. subj., n° 151), que si par extraordinaire on adhérait à la conclusion d'un tel syllogisme à cause de la régutarité de celte architecture logique, on ne ferait plus un ado de foi, mais nn simple acte de raison.