‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 4 sur 144 · VIII PREFACE PARTICULIERE · texte numérisé non relu

VIII PREFACE PARTICULIERE

être complet jusque dans les applications éloignées des règles supérieures de la morale, je ne fais cependant pas de casuistique ni de droit canonique sous le couvert de la théologie. Je respecte, comme en Morale surnaturelle fondamentale, les limites rationnelles de chacune de ces l)ranches du savoir sacerdotal; et je reste pratique, de la manière dont le Docteur Angélique entendait qu'on le fut.

III. — L'étude des Vertus Théologales me fournit spécialement l'occasion et le moyen d'exposer des vérités qui me sonl cl i ères, sur la ,urace et l'ordre surnaturel. Elles expriment la plus nolile et la plus intime suhstance du christianisme; elles constituent le centre et la hase de la révélation. Mais comme j'aurai ])ientc)t le devoir de les déveh)|)per entièrement dans mes Traités de Métaphysique surnaturelle, je ne lais ici (ju'en ('(lleurer l'ensemhle et la synthèse, laissant dans Fomhrc la théoi'ie générale des vertus infuses et même des veitus Ihéoloiiales. Le lecteur ne s'en étonncia poinl, s'il veuthien se rep(u-ter à ce (|ue j'ai dit de mon programme et de ma méthode, dans la Logique surnaturelle subjective i[m sert d'introduction à ce Cours de Théologie Catholique.

Faculté de Throloyic de LUlc, lo Août 1891.

Théorème î.

1. — La Morale surnalurello spéciale a pour objet propre l'étude analytique et pratique des moyens que Dieu a surajoutés à notre nature, et des devoirs nouveaux qu'il lui a conséquemment imposés, en vue de la fin essentiellement surnaturelle qui est gratuitement et miser icordieusement devenue le but de notre existence terrestre.

2. — La Morale surnaturelle fondamentale, à îaquello nous avons consacré le précédent Traité, forme un tout réellement complet en soi. Il détermine le vrai concept de la moralité; il étudie le sujet où elle doit résider et les actes qui doivent la produire; il décrit l'objet à moraliser et le mode, la mesure, de cette moralisation; il expose la théorie générale des commandements, des lois, des préceptes; il décrit et analyse enfin le défaut transitoire ou permanent de moralité, le péché ou le vice. — La connaissance approfondie de ce Traité constitue proprement le vrai moraliste; et personne ne peut sans elle se croire en état d'enseigner ou de défendre la vraie

J{ INlOnALE SPÉCIALE

morale catliolif[Lie. Tout au plus pourrait-on espérer, en

la remplaçant par les détails pratiques relatifs aux obli-

,gations et aux mœurs, de pouvoir être un casuiste ou

jun canoniste passable. — Nous ne voulons point dire

fpar là ([u'elle suffise à tout, et ne laisse rien d'important

'ni de nécessaire à savoir en dehors d'elle. Nous croyons,

au contraire, qu'il lui faut le vaste et riche complément

de la Morale spéciale, particulière et appliquée. Les cryptes

et le rez-de-chaussée d'un édifice, pour indispensables

et déjà fort habitables qu'ils soient en eux-mêmes,

réclament pourtant les constructions supérieures qu'ils

sont destinés, par leur plan et leur nature mêmes, à

supporter et à faire monter très haut (1).

3, — Il s'agit en effet, dans la Morale spéciale, de connaître les devoirs de conscience et de religion, de justice et de charité, communs à tous les hommes; d'en circonscrire l'étendue et d'en fixer le sens exact; de mesurer la gravité des transgressions et des violations commises par les pécheurs ; d'apprécier les peines infligées par Dieu et par l'Église à ces fautes plus ou moins considérables. — On arriverait sans doute, en réfléchissant sérieusement sur les principes généraux de la Morale fondamentale, à en faire dériver abondamment ces conséquences particulières dont la Morale spéciale fait son objet propre. Mais on n'y arriverait pas toujours aisément, pas toujours aussi promptement qu'il le faudrait, et sur beaucoup de points on n'y arriverait jamais. Car la Morale, aont les prescriptions nous obligent réellement, liistori([uement, pratiquement, est en grande partie de droit positif, résultant des libres décrets de Dieu, de l'Église, voire môme des autorités sociales inférieures ; et ai la méditation prolongée des principes, ni l'argumentation philosophi({ue sur les possibles, ne sauraieni nous donner la connaissance claire et certaine de ces

(1) Kq ce sens, nous avons dit ailleurs que la Morale fondamentale et la Morale spéciale sont vcellement mais incomplètement ilislinctes. Elles ont besoin l'une de l'autre, mais surtout la seconde de la première. Cf. Logique surn. subj., u«s 655(555; cf. Morale surn. foniUim , u" IJ.

faits juridiques, de ces ordres, de ces commandements qui régissent, eux aussi, notre vie morale. La Morale fondamentale ne peut donc nous les enseigner, et c'est affaire à la Morale spéciale de nous les notifier sûrement et nettement.

4. — Ce n'est pas à elle toutefois qu'il appartient de descendre jusqu'aux moindres prescriptions des lois ecclésiastiques ou des lois civiles : le droit canonique et le droit profane sont chargés de ce soin. Bien moins encore pourrait-elle descendre dans l'examen et dans l'exégèse des innombrables commandements dont l'État, la famille, les sodalités religieuses, les associations commerciales et autres ont un continuel besoin et font un usage ininterrompu. A peine la i)/ora/g5/9ec/a/e peut-elle apporter un peu plus de précision aux règles générales j^osées en cette matière infinie par la Morale fondamentale : les efforts tentés en ce sens par le? auteurs qui ont écrit sur les devoirs propres aux diverses classes ou catégories de chrétiens et de citoyens, ne parviennent pas à épuiser un sujet si minutieux et si touffu. Si donc la Morale spéciale s'applique à tout, elle ne fait pas ellemême toutes les applications concrètes de ses règles particulières, non plus que des principes universels qu'elle emprunte à la Morale fondamentale. Il convient de ne pas lui demander davantage, et de laisser quelque chose à faire à la casuistique, à la jurisprudence, et à la conscience individuelle (1).

Théorème II.

5. — Tous les devoirs de la vie chrétienne se rapportant à Vcxercice des vertus surnaturelles ou à Vusage des diviwi sacrements, il est lojique départager la Morale surnaturelle spéciale en deux grandes séries de Traités, les uns relatifs aux vertus, les autres aur; sacrements, et tous vraiment théologiques.

(i) Cf. Morale siirn. fondam., Tliéor. 111.

\ MHRAT.E SPÉCIALE

6. — Quoique la Morale spéciale soit analytique en tant qu'elle divise et discerne ce que la Morale fondamentale considère d'une vue d'ensemble, elle ne cesse pourtant pas, comme on vient de le voir, d'être une science synthétique en même temps que pratique, puisque son objet n'est pas complètement individualisé, pas totalement émietlé. Ce lui est môme absolument nécessaire, pour mériter et justifier son titre de science (1), d'avoir des vues générales et de grouper ses décisions autour de quelques points capitaux. C'est ainsi que se pose la question de sa division logique. — Les modernes inclinent communément à la répartir en traités corrélatifs aux préceptes du décalogue et aux principaux commandements de l'Église, en y ajoutant diverses études séparées sur les vertus théologales, sur les devoirs d'état, sur les péchés, sur les sacrements et les censures. Ils visent à l'utilité pratique, plus qu'à la spéculation scientifique; ils se préoccupent peu, par exemple, des vertus cardinales et morales auxquelles les anciens attachaient tant d'importance. — Je le sais, une distribution rationnelle de toute celte matière de morale appliquée n'est pas très facile; et longtemps, à la suite du Maître des Sentences, on en avait fait comme des appendices au traité de l'Incarnation (2), réservant le livre suivant presque tout entier (3) aux questions sacramentaires. — Saint Thomas d'Aquin donne beaucoup plus d'importance et de netteté aux préceptes divins, en les rattachant aux trois vertus théologales et aux quatre cardinales exposées avec une admirable profondeur et une ampleur magnifique dans la Seconde subdivision de la Seconde partie de \'à Somme Tkéologique (4). Mais il est obligé, par les exigences de son plan d'ensemble, d'ailleurs très harmonieux, de remettre l'étude des Sacrements après

(1) Deminimis non curât prcetor^ disait-on à Rome; desingularibus non datur 'icientia, dit l'Kcole.

(2) Sententiarum, 1. III, dist 23 40.

(3) Id., 1. IV, dist. 1-43.

(4) Summa Thcol, 22, q. 1-170.

celle de rincarnation (1), selon 'la méthode de Pierre Lombard.

7. — Nous avons dit, au commencement de notre Morale surnaturelle fondamentale (2), combien l'intime union de la théologie pratique avec la spéculative nous plaisait chez les princes de la science sacrée; et nous sommes fermement résolu à les imiter quant à ce point, sans nous obliger cependant à mêler entièrement, comme ils l'ont fait, les questions de morale avec celles de dogme. Nous maintenons donc notre division générale de la Théologie en Logique, Métaphysique q\^ Morale surnaturelles ; mais, dans chacune de ces vastes parties, nous poursuivons le même but par les mêmes moyens, — l'intelligence de la vérité révélée par l'application dialectique des vérités rationnelles. — Et pour en revenir à la division de la Morale spéciale, nous espérons la déduire du concept fondamental, essentiel, de la morale et de la moralité mêmes.

8. — On s'en souvient, l'homme est un moyen par rapport à Dieu (3). Il est moral, quand il obéit fidèlement à cette destinée; immoral, quand il y contrevient sciemment et volontairement. Les commandements qui le gouvernent ont donc pour objet de l'astreindre à vivre en bon et utile agent de la glorification divine (4). — Or, tel qu'il est historiquement et actuellement constitué par la libre et miséricordieuse volonté de Dieu, il n'est pas seulement un moyen d'ordre naturel par son être propre : il est un moyen d'ordre surnaturel par la grâce divine. — Mais il a deux séries d'actes surnaturels à faire pour arriver à sa fin surnaturelle, à la vision béatifique (5). La première

(i) Summa TheoL, 3, q. 60-90, et Supplem., q. 1-68.

(2) Préface, p. vi, et nos 15.21.

{[]) Morale siirn. fondam., Théor. X.

(4) Ibid., Théor. LXVllI.

(*) Que les actes simplement naturels, quoique bons en eux-mêmes, soient pourtant insuffisants par rapport à notre unique fin dernière, telle que Dieu l'a effectivement et réellement établie, c'est ce que nous avons observé en Morale surn. fondam , n»' 133-i34, et ce que nous expliquerons longuement dans le Traité de VOrdre surnaturel. On peut consulter, en attendant, notre Logique subjective, n°' 2-20, et notre Logique objective, n» 855. Quant à ia situation résultant de là, pour les enfants et pour certaines catégories d'adultes, voir notre opuscule. Morts sans baptême^ pp. 89-111.

8 MORALE SPÏ^CTALE

est la série des actes de vertus soliis lesquels la vie chrétienne est impossible quant à son ensemble, encore que telle ou telle personne puisse n'être pas obligée à les accomplir tous également (1). La seconde est la série des actes sacramentels, c'est-à-dire, des sept sacrements reçus ou donnés, indispensables tous les sept à l'ensemble de la vie chrétienne, encore que chaque chrétien ne soit pas obligé de les recevoir tous (2). — Ces deux séries sont de droit positif et absolu dans l'économie du Nouveau Testament, bien que sous le régime de l'Ancienne Alliance la seule série des actes de vertus fût universellement obligatoire (3). Mais elles suflisentà notre salut, et personne n'est tenu de chercher d'autres moyens de sanctification que la pratique des vertus et que la réception des sacrements. Toutes les lois de Dieu et de l'Église se rapportent à ce double objet. Toutes les lois, ordonnances, prescriptions, intimations, de l'autorité familiale ou civile, ne sont valides qu'à la condition de ne blesser aucune vertu, de ne prohiber aucun sacrement ; et quand elles sont valides, elles deviennent toutes l'objet de quelque vertu, notamment de la prudence, de la justice, de l'obéissance.

9. — Par conséquent, la Morale surnaturelle spéciale , dont le but est de nous enseigner les obligations communes à tous les hommes en raison de leur commune destination à la béatitude surnaturelle (4), tourne tout entière autour de ces deux pôles : vertus et sacrements. Ses Traités, si nombreux et si variés qu'ils puissent être, se rapportent nécessairement à l'un ou à l'autre;

(1) Ainsi les actes de certaines vertus morales secondiires, par exemple, de la magaauiinitc ou de la magailiceuce, ne sont pas nécessaires pour toutes les conditions bumaines.

(2) « Ad saluteni Imniani generis, licet non omnia siigulis, necessaria. » {Professio fidei Tridentina.)

(3) Si les enfants ne pouvaient être rachetés du péché originel sans le Sacramentum nalurx dont nous traitons dans l'opuscule déj-i cité : Morts sans baptême, (pp. 80-109) les adultes pouvaient se sauver sans lui, et uniquement par les actes de vertu. (Cf. ibid., pp. 103-113).

(4) Voir ci-dessus, l° 3.

et c'est faire œuvre d'art logique et de science théologique tout ensemble que de les répartir en ces deux vastes séries : Traités des Vertus, Traités des Sacrements. — Et qu'on ne croie pas que les commandements de Dieu et de l'Église soient moins clairement, moins nettement, moins utilement expliqués dans ce système, que dans celui d'une exégèse particulière à chacun d'eux. La vérité, plus d'une fois constatée par le Docteur Angélique (1). ®st que le Décalogue. certainement l'objet principal de cette exégèsC; est lom de prescrire directement, d'indiquer explicitement, de proposer méthodi- (juement, tous nos devoirs de conscience. C'est le sommaire, l'abrégé, le mémorial le plus éloquent et le plus solennel de nos principales obligations, mais non l)as de toutes, même dans l'ordre simplement naturel. — Par contre, l'étude des trois vertus théologales, des quatre vertus cardinales, de leurs nombreuses subordonnées, des sept sacrements enfin, nous présente nos devoirs avec une clarté et une plénitude, une connexion et une profondeur des plus satisfaisantes pour l'esprit, des plus convaincantes pour la volonté.

10. — Ce qu'on pourrait nommer la dynamique surnaturelle du chrétien en cette vie d'épreuve, c'est-à-dire, l'ensemble de toutes les torces et opérations divinohumaines, se résume également dans ces deux formules : vertus, sacrements. C'est toujours Dieu et l'homme agissant de concert en vue du but suprême, de la vision bôaliîique, où ils seront parfaitement, définitivement, éternellement unis. Nulle action surnaturelle ne pourrait se faire par Dieu seul ni par l'homme seul (2) : les actes surnaturels par lesquels se prépare et se mérite ici -bas la béatitude qui nous est réservée là-haut sont à la fois célestes et terrestres, à l'exemple de Jésus-Christ le mé-

(1) Par exemple dans Sum, TlieoL, 12, q lOD, a. 3, 5, 7, H, etc.

(2) Les actions de Diea ont souvent des effets surnaturels, sans être ellesmêmes surnaturelle i, mais divines. Quint aux actions humaines, elles ne sauraient être que naturelles, sans uns intervention toute spéciale et toute gratuite de Dieu. (Voir notre Métaphysique surnaturelle générale).

10 MORALE SPECTALE

diateur (I). S'il y a complète prédominance de l'élément divin sur l'élément humain, si l'opération est surtout de Dieu avec le concours de l'homme, c'est l'acte sacramentel. S'il y a, au contraire, une sorte de prédominance de l'élément humain sur l'élém.ent divin, si l'opération est surtout de l'homme avec le concours de Dieu, c'est l'acte vertueux. Et à ces deux actes doit succéder un jour Vacte béatifique où l'on ne sait vraiment à qui donner la prédominance, à Dieu qui est comme Vespèce intelligible de la vision glorieuse (3), ou à l'homme qui connaît enfin comme il est connu (4).

11. — Notre façon d'envisager les vertus et les sacrements montre bien que nous ne les excluons nullement des plus hautes régions de la Métaphysique surnaturelle. C'est même là, en étudiant surtout Dieu sanctificateur , que nous exposerons la théorie générale des unes et des autres, ne croyant pas pouvoir autrement donner à l'anthropologie chrétienne l'ampleur et la solidité qu'elle réclame de qui veut l'enseigner convenablement. — Quant à l'étude particulière et appliquée des vertus et des sacrements, si nous la faisons dans cette partie morale de notre Cours de théologie catholique, nous ne songeons nullement à lui ôter son caractère aussi bien métaphysique et spéculatif que moral et pratique. Nous l'avons assez nettement déclaré ailleurs pour n'être plus obligé d'y revenir : il n'y a pour nous qu'une seule et même théologie, qu'une seule et même méthode théologique; et c'est d'elle uniquement que nous avons souci enJ/om/e comme en Logique et en Métaphysique surnaturelles (5).

(1) I Cor.. XV, 45 40 ; I Tim., ii, 5.

(2) La sorte de prédominan !e que nous attribuons ici à l'élément humain n'empêche évideiiiinent pas Dieu d'être causa inflnie et infiniment nécessaire dans les actes humains surnaturels.

(3) Sum. TlieoL, Supplem , q. 92, a. 1.

(4) 1 Cor , xiii, 12.

(5) Cf. Logique sum. subj., Théor. LXXVII, et Morale sum. fondam., Préface, p. I II.

Page 1