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Motif de la foi théologale

Théorème XXVI.

158. — Le motif propre de la foi théologale, qu'elle ait 'pour objet U7ie révélation publique ou privée, une doctrine définie ou non par V Église, est uniquement et toujours Vinfinie autorité du témoignage divin.

159. — La foi théologale est une œuvre d'abnégation ; c'est une soumission libre , confiante , complète , de rintelligence humaine à la parole divine ; et nous

(1) Cette nécessaire et fameuse doctrina ou régula fldei et morum est éloignée et médiate ou procliaine et médiate. Dans le premier cas, c'est la révélation objective, telle qu'elle existe dans la Bible et dans la Tradition; dans le second, c'est le magistère vivant et perpétuel, indéfectible et infaillible, l'Église. Le plus souvent, dans l'antiquité patristique, les deux significations sont unies ensemble. Cf. August., Tract. XVIII in Joannem.

venons d'étudier Vobjet sur lequel porte son adhésion, son obéissance, sa croyance. Objet matériel, comme on parle dans l'École , attendu qu'il est plutôt passif et inerte qu'agissant et opérant dans la production de la foi : ce n'est pas lui qui donne à la volonté, à l'intelligence, l'impulsion psychologique dont elles ont absolument besoin pour se déterminer à croire. — C'est à Vobjetformel qu'il faut la demander, c'est-à-dire, à l'objet actif et moteur capable de faire sortir nos facultés de leur simple puissance et de les mettre en acte (1). Par le fait qu'il sera moteur, cet objet formel pourra s'appeler le motif de la foi; et parce qu'il aura pour effet de déterminer un acte de connaissance surnaturelle comprenant tout ensemble l'illumination de l'objet matériel à connaître et l'illumination de l'intelligence qui le connaîtra, ce même objet formel pourra fort bien s'appeler la lumière de la foi. — Quel est-il, et comment remplit-il sa fonction motrice, c'est ce que nous allons dire dans ce Théorème et dans le suivant.

160. — 1° Si je crois à une révélation dont je sais pertinemment l'authenticité et la divinité, le sens et le contenu, ce n'est point du tout parce que j'y trouve du goût, du plaisir, de l'attrait naturel ou surnaturel : un motif sentimental comme celui-là , une « raison du cœur » comme celle-là (2), un motif purement subjectif ou dont rien ne garantit formellement la réalité en dehors de ma pensée, ne sont point capables de me déterminer à un acte naturellement jjrwiic/i^ ni par conséquent à un acte surnaturellement consacré par Dieu , qui ne prête jamais sa grâce à un acte illogique et imprudent. — Que les apologistes et les prédicateurs de l'Evangile y prennent bien garde; et qu'ils ne s'imaginent point servir sa cause par les théories ou les procédés d'un subjectivisme ou d'un sentimentalisme fort

(1) On retrouve ici la célèbre et fondamentale théorie de la matière et de la forme, de la puissance et de l'acte.

(2) Voir notre édition des Pensées de Pascal, p. 59-75, notes.

voisins du kantisme. Ni les grandes pensées de Pascal, ni les sensibleries de Rousseau, ni la poésie de Chateaubriand, de Novalis, de Klopstock, ni la vague rêverie d'un néochristianisme plus ou moins littéraire, ne sauraient consolider notre croyance. — L'Église a condamné, par décret du 2 mars 1679, une proposition affirmant que la foi est compatible avec une défiance plus ou moins réfléchie des raisons de croire (1). Assurément les « raisons du cœur, » ces raisons que « la raison ne connaît pas, » n'excluent pas du tout une telle défiance; ou si elles l'excluent, c'est sans droit, sans efficacité, sans raison.

IGl. — 2° Si je crois, ce n'est pas non plus parce que je vois d'une intuition naturelle ou surnaturelle la vérité de l'objet qui m'est proposé. — Nulle intuition naturelle n'existe relativement aux mystères de la foi ; et s'il en existait une, elle ne suffirait pas à motiver, à déterminer, à produire, un acte essentiellement surnaturel. — Quant à une intuition surnaturelle, non seulement elle est exclusivement réservée aux élus dans le ciel, mais elle les met formellement dans l'impossibilité de croire ce qu'ils voient : pour eux la définitive clarté de l'éternel midi fait disparaître toutes les images et toutes les ombres de notre éphémère crépuscule (2). — Il en serait de même pour nous , si nous jouissions de cette intuitive vision des mystères; et à supposer que nos regards fussent encore quelque peu troublés et incertains devant une telle splendeur, nous manquerions néanmoins de cette liberté, de cette indifférence, dont notre volonté seule doit nous faire sortir en face de l'objet à croire, et dont le mérite de notre foi dépend essentiellement. — Le

(1) « 21. — Assensus fldei supernaluralis et utilis ad salutem stat cum notitia solum probabili revelationis, immo cum formidine qua quis formidet ne non sit loquutus Deus. >> Innocent XI a qualifié cette thèse d' « au moins scandaleuse et pernicieuse en pratique. « — On le voit, l'Église a une doctrine très fixe sur la méthode apologétique; et nul n'a le droit de vouloir y faire des réformes plus ou moins radicales, sans l'aveu du magistère doctrinal.

(2) Cf. Log. surn. siibj., Théor. LXVIII-LXXIV.

motif de la croyance théologale n'a donc rien de commun avec l'immédiate et nécessitante évidence qui nous subjugue, et qui entraîne fatalement notre adhésion aux premiers principes de la raison naturelle.

162. — 3^ Si je crois, ce n'est pas davantage que la vérité de l'objet me soit démontrée par des preuves philosophiques certaines , ni qu'elle se rattache ainsi aux principes fondamentaux dont je viens de parler. Souvent une confusion très fâcheuse s'introduit ici : et parce que les préambules de la foi, depuis l'existence de Dieu jusqu'à celle de la révélation chrétienne, sont évidemment prouvés (l), on conclut, on paraît du moins conclure, que l'objet révélé lui-même est démontré avec évidence et certitude. — L'erreur est grave. Ce qui est ainsi démontré, c'est uniquement la crédibilité de l'objet en question. Il reste obscur en soi. Aucune évidence ne rayonne de lui vers notre esprit ; et finalement, s'il est admissible et si nous l'admettons, c'est sur le témoignage de Dieu. — Un homme évidemment digne de créance m'atteste un fait connu de lui, mais il ne me le prouve pas : et c'est pourquoi je crois à son témoignage. Il me démontre ensuite un théorème d'algèbre, et je Vadmels comme évident, sans plus me préoccuper de la valeur de mon interlocuteur comme témoin. — Les miracles, les prophéties, le grand et merveilleux phénomène surnaturel de l'Église, de sa vie et de sa fonction dans le monde, sont des preuves assurément; mais ces preuves très évidentes n'aboutissent qu'à démontrer le fait de la révélation, le bien fondé du jugement de crédibilité ou de fidélité. Elles ne démontrent pas les mystères de l'Incarnation ou de l'Eucharistie : elles montrent seulement qu'ils sont tous

(1) « Docet ergo paragraphus secuiida (du projet d'où est sorti le chapitre II de la définitive constitution du concile du Vatican sur la foi), fidem rationi cousentaiieam adhiberi locutioni diviiKt iimnitiu quidein evidkntihus sigxis REVELATioMs. — Licet vero motiva credibilitatis per se evidentia siNT,etc.>> (Rapport de Mgr Martin, au nom de la Députation de la foi. daus Coll. Lacen., t. VII, col. 166.)

deux sous la caution et la garantie du témoignage divin, et qu'on doit les croire à cause de ce témoignage. — Les arguments excellents, resplendissants d'évidence, par lesquels on établit l'existence de Dieu, son infinie science, son absolue véracité, son droit suprême à être cru sur parole, démontrent-ils le fait du péché originel et de la rédemption? Pas du tout : ils démontrent l'existence et les attributs de Dieu, et en même temps notre rigoureuse obligation de croire au péché d'Adam et à la rédemption de Jésus-Christ, s'ils nous sont divinement attestés. — Abstenons-nous donc soigneusement, sous peine de confondre des réalités absolument distinctes et d'obscurcir un dogme particulièrement délicat, abstenons-nous de faire entrer dans le motif de la foi, ne fût-ce qu'à titre secondaire ou partiel, ce qui appartient uniquement aux motifs de crédibilité.

163. — 4« Si je crois, ce n'est pas parce que l'Église me propose, soit d'une façon générale la divine révélation dont elle est gardienne et interprète, soit d'une façon particulière quelques articles précis qu'elle en a définis et qii'elle m'oblige d'admettre sous peine d'anathème. — Cette proposition, d'abord, ne s'applique pas aux révélations privées qu'il faut cependant croire d'un acte de foi théologale, quand on en est indubitablement gratifié par Dieu. — Lorsqu'elle a lieu, et qu'elle n'est pas purement et simplement une transmission matérielle et pour ainsi dire instrumentale de la révélation, mais un acte officiel et formel du magistère surnaturel confié à l'épiscopat tout entier, et notamment à son chef le pontife romain, — cette proposition générale ou particulière de l'objet à croire en assure et en précise la crédibilité, mais elle n'en détermine pas immédiatement la croyance. Nous n'y répondons point par un Je crois, comme à la révélation elle-même; mais par un f obéirai s'adressant d'abord à l'Église et suivi d'un Je crois s'adressant enfin à Dieu et à la vérité qu'il atteste. L'autorité de l'Église ne se fusionne donc pas

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avec celle de Dieu dans le motif de la foi théologale, qui cesserait du reste d'être entièrement et uniquement telle, si nous croyions à cause de l'intervention de l'Eglise en même temps qu'à cause du témoignage de Dieu (1).

164. — 5^ Si je crois, ce n'est pas même le fait historique et miraculeux de la révélation qui est le motif déter-' minant de ma croyance. Ce fait peut avoir été produit par les anges (2), et ce n'est pas à ceux-ci que je crois, fussent-ils d'ailleurs, comme ils le sont réellement, de très exacts et très parfaits administrateurs de la divine parole. Mais leur intermédiaire, les éléments physiques et psychologiques de la manifestation doctrinale qui nous est faite, appartiennent encore aux motifs de crédibilité et ne passent pas plus outre. — Ils appliquent à la vérité que nous devons croire V autorité qui nous détermine à croire, mais ils ne constituent pas plus cette autorité que cette vérité : l'une et l'autre dépendent exclusivement de Dieu, ou plutôt sont identiques à Dieu, comme on le verra dans un instant.

165. — 6*^ C'est bien en effet la vérité de Dieu que je crois, et à cause de Yauiorité de Dieu. Ce qu'il connaît infailliblement, par un acte de science ontologiquement identique à son éternelle et infinie substance, il daigne nous le communiquer, en très faible partie assurément,, mais en le marquant de son indiscutable témoignage, mais en le cautionnant de son absolue véracité, mais en l'investissant de son autorité personnelle. Il a un droit souverain à notre entière obéissance d'intelligence et de volonté : sa vérité a le même droit. Toute raison finie doit se soumettre sans réserve aucune à lui : elle doit

(1) Sans doute la proposition del'l^glise est garantie par Dieu et faite au nom de Dieu : mais elle est pourtant un acte proprement ecclésiastique et non pas divin. On peut y répondre par un acte do foi ecclésiastique mais non par un acte de foi théoloqale, à moins qu'on ne veuille tout mêler et tout confondre en cette matière où il est besoin, au contraire, d'apporter une grande précision et une extrême netteté, ('f. Log. surn. ohj., n°^ 872-873.

(2) Saint Paul nous apprend, en oITet, qu'ils furent les ministres de la révélation sinaïtique. (Act. vu. 53; Ciai,.. m. i9.)

en faire autant relativement à sa vérité. — Cette divine investiture est spécialement très facile à constater dans la révélation surnaturelle de certaines vérités d'ordre naturel et philosophique. Soit, par exemple, la distinction du bien et du mal : elle a rationnellement une telle évidence, de telles preuves, de telles réponses à toutes les objections et contradictions, que ma simple raison ne saurait la nier sans violer le droit de ma nature et de tous les principes essentiellement inhérents au plus élémentaire bon sens. Mais cette violation n'atteint encore qu'un droit fini et créé; tandis qu'elle s'attaquerait sacrilègement au droit infini et incréé de Dieu même, si j'osais nier cette distinction du bien et du mal telle que je la trouve dans la révélation. Ici, elle est attestée par le savoir de Dieu, par la loyauté de Dieu, par la parole et l'honneur de Dieu, par V autorité de Dieu, qui s'est partiellement imprimée en elle(l). — Elles étaient donc conformes à la plus rigoureuse sagesse, les lois canoniques et civiles du moyen-âge assimilant la faute d'hérésie volontaire et obstinée au crime de lèse-majesté divine, puisque en définitive ce péché dit à Dieu : « Vous êtes un ignorant, un incapable, ou un trompeur. »

166. — La doctrine exposée depuis le commencement de ce Théorème est un commentaire fidèle de l'enseignement contenu dans les Actes du concile du Vatican. — Il définit d'abord la foi une vertu a par laquelle nous croyons vraies les choses révélées, non point parce que nous en verrions la vérité à la lumière naturelle de la raison, mais à cause de V autorité de Dieu révélateur luimême, qui ne peut ni se tromper ni (nous) tromper (2). » — Puis il rappelle « les arguments externes de la révélation », et (( les signes très certains et accommodés à l'intelligence de tous, » par lesquels on la peut facilement

(1) Voir le début du ch. III de la constitution du concile de 1870, de Fide catholica.

(2) Même constitution, ibid.

VERTUS THEOLOGALES

reconnaître : mais il les présente seulement conime motifs du jugement de crédibilité, nullement comme motifs de l'acte de foi, ce qui serait d'ailleurs formellement contraire à la définition qu'il a donnée précédemment de celui-ci (1). — Et parce que l'objet affirmé, la vérité attestée, même par un témoin divin, demeure obscure, indémontrée, inévidente, quoique absolument certaine et infiniment croyable, le concile de 1870 a pu joindre, à cette définition tirée de l'enseignement théologique, la fameuse description apostolique, inspirée, révélée, que le Nouveau Testament nous fait de cette même vertu de foi : « Car la foi, au témoignage de l'Apôtre, est la substance des choses à espérer, Vargunient (des choses) non apparentes (2). »

167. — Je viens de traduire très littéralement le texte de la Vulgate où le grec ■j-zz-y.z'.z est rendu par substantia, àAîvycç par arguraentuni, cj 3a=-5;j.=v(i)v par non apparentium. Mais celte substance n'est autre qu'un support, un soutien, un appui, — ou plutôt, selon le sens évidemment juridique et logique de ce passage, une hypothèque, une garantie, une caution des choses à espérer. Comment espérerions-nous la grâce invisible, la gloire philosophiquement indémontrable, le surnaturel naturellement inaccessible, si nous n'avions un cautionnement pour ainsi dire hypothécaire qui nous en garantît l'existence malgré leur obscurité? La foi qui ne voit pas, mais qui s'appuie sur l'irréfragable autorité de Dieu et qui puise en lui une certitude sans mesure, nous servira justement de garant et nous permettra, que dis-je? nous prescrira rigoureusement d'espérer. — Car elle est bien Varguwent ou mieux la table sommaire, le catalogue indicatif (3), qui ne démontre pas logiquement, ne prouve pas dialectiquement, ne persuade pas rhétoriquement,

(1) Ibidem. • (2) "E(7T'.v 0£ tJ.i-'.z SATTc^otjiviov •j~ô(j-:y.o:ç TzpayjxâTtov, £),îy/o: ou ^/.STTOjxsvtov. (Hebr., XI, 1.)

(3) C'est le sens classique du latin anjumcalum, en lèle des chapitres ou des livres d'un ouvrage.

mais qui affirme et affiche catégoriquement, de par l'autorité de Dieu, les choses qui ne sont vues ni des yeux du corps ni des yeux de la raison, et qui sont pourtant le but très réel de notre existence tout entière.

168. — Avant le concile du Vatican, celui de Trente indiquait suffisamment déjà le véritable motif de la foi, lorsqu'il disait, parlant des hommes que la grâce prépare à la justification : « Ils conçoivent la foi par ce qu'ils entendent (annoncer), croyant vraies les choses qui sont divinement révélées et promises (1). » La divine parole, l'infinie autorité du divin témoignage qui révèle, qui promet, rend croyable l'objet proposé à la foi et détermine celle-ci à son acte propre. — En vertu de cette doctrine conciliaire, le pape Innocent XI condamnait, « au moins comme scandaleuse et pernicieuse en pratique, » la proposition qui est la 23'' de la liste censurée le 2 mars 1679, et qui est ainsi formulée : u La foi prise au sens large, inspirée pai- le témoignage des créatures ou par un semblable motif, suffit pour la justification (2). » Les Pères de Trente avaient dit le contraire et requis le témoignage divin : mais on trouvait plus commode, pour expliquer comment tous les hommes peuvent être sauvés, de recoui'ir à cette « foi largement comprise, » purement naturelle et faisant de la justification une œuvre purement humaine, selon les principes de Pelage. En fait, l'acte de foi, la vertu de foi, qui jouent un rôle essentiel dans la sanctification et dans le salut des âmes, sont d'ordre absolument surnaturel et reposent sur la parole divine surnaturellement révélée comme sur leur unique et indispensable motif.

169. — Résumant la doctrine des Pères, et commentant cette parole de l'Aréopagite : « la foi est relative à la simple et toujours existante Vérité (3), » le Docteur angé-

(1) Sess. VI, c. 6.

(2) « 23. — Fides late dicta, ex testiinonio creaturarimi similive motivo, ad juslificationem sufficit. »

(3) De div. Nomin., c. vu ; cf. S. Thom. in ti. l., lect. 5.

124 VERTUS TBÉOLOGALES

lique enseignait ceci, a L'objet de tout hahitus cognoscitif renferme deux choses, savoir : ce qui est matériellement connu en l'objet pour ainsi dire matériel, et ce par quoi il est connu ou la raison formelle de cet objet. Ainsi, dans la science géométrique, les conclusions sont matériellement connues; mais les moyens de démonstration par lesquels ces conclusions sont connues constituent la raison formelle de leur connaissance. Si donc nous considérons dans la foi la raison formelle de son objet, elle n'est rien autre que la Vérité première : car la foi dont nous parlons {la foi théologale) ne donne son assentiment à aucun objet sinon parce qu'il a été révélé par Dieu; par conséquent la foi s'appuie sur la Vérité divine elle-même, comme sur son moyen (de connaissance) (1). » — Dans un autre endroit, l'Ange de l'Ecole observe que la foi serait une simple opinion, et non plus une vertu, si elle n'était infaillible en tant que moyen de connaître le vrai. « Mais cela, elle ne peut l'emprunter {comme la science naturelle) à l'évidence même des choses, car elle ne connaît que les (réalités) inévidentes. Il faut donc qu'elle le reçoive de son adhésion à quelque témoignage dans lequel la vérité se trouve infailliblement. Or, de même que l'être créé, laissé à soi-même, est vain et défectible à moins qu'il ne soit maintenu par l'Être incréé, ainsi toute vérité créée est défectible à moins qu'elle ne soit soutenue par la Vérité incréée. Notre assentiment au témoignage de l'homme ou de l'ange ne nous conduirait donc pas infailliblement au vrai, si nous ne considérions le témoignage de Dieu parlant en eux. Il faut donc aussi que la foi, qui se donne pour vertu, élève l'intellect humain au-dessus de sa propre vérité, et le fasse adhérer à cette Vérité qui consiste dans la connaissance divine (2). » Il est impos-

({) Sum. rheoL, 22, q. 1, a. 1. — Sunt Tliomas montre onsuite que même l'objet matériel de la foi est tout entier groupé autour de Dieu qui en est le point capital, central, essentiel.

(2) Qiui'st. ilisp. de Verit., q. 14, a. 8. — Lo «irand Docteur explique ensuite, comme dans le texte précédent mais d'une nntre façon, que Dieu est le principal, objet do la foi. dont il est Viniùjiie violif.

sible de dire avec plus de profondeur et de clarté le vrai motif de la foi théologale; il est impossible de mieux en faire voir le point d'appui et d'attache dans l'acte infini, éternel, essentiel, par lequel Dieu se connaît luimême et tout le reste avec une exactitude absolue, avec une certitude infaillible.

170. — L'Écriture inspirée du Nouveau Testament avait posé les bases de toute cette doctrine. — Elle nous rapporte, par exemple, que Notre Seigneur en appelait aux propres paroles de son Père , et promettait son Esprit divin pour enseigner et suggérer tout ce que l'Église aurait à croire (1). Elle nous apprend que « la foi procède de l'audition, et l'audition par la parole du Christ » (2); que « l'obéissance de la foi » correspond à la révélation du mystère (de l'Incarnation) silencieusement (adoré) par les siècles éternels, et maintenant manifesté par les écrits des auteurs inspirés selon le commandement du Dieu éternel » (3) ; que le pouvoir apostolique va jusqu'à « détruire toute hauteur s'élevant contre la science de Dieiv, et à réduire en captivité toute intelligence sous l'obéissance du Christ » (4) ; que les vrais chrétiens « reçoivent la parole de l'audition de Dieu, non comme la parole des hommes, mais, ce qu'elle est vraiment, comme la parole de Dieu (5). — Rien donc d'humain n'entre dans le motif qui les détermine à croire. Ils savent qu'ils entendent Dieu même et sa parole, quand les apôtres leur annoncent l'Évangile ; et a ce Dieu , à cette parole , ils soumettent leur intelligence, leur volonté, ne cherchant désormais nulle part ailleurs la source de l'infaillible vérité , de l'indéfectible et inébranlable certitude , auxquelles ils confient tous leurs intérêts et toutes leurs espérances. Du goût, du sentiment, de la saveur mystique, de la preuve subjec-

(1) JOANX., XIV, 10, 26.

(2) Rom., x, 17; coll. Gal., m, 2.

(3) Ibid., XVI, 25-26.

(4) 11 Cor., x, 4-o.

(5) I Thess , II, 13.

tive, que certains hérétiques ou rationalistes modernes ont essayé de donner pour base à notre croyance religieuse et pour motif à notre foi , ni la Bible ni l'Église primitive ne savent absolument rien.

Théorème XXVII.

171. — L'autorité divine, motif de la foi théologale, lui communique une admirable unité que ne sauraient rompre ni la diversité des moyens, des temps et des objets de la révélation, ni le progrès des définitions de l'Église et des travaux théologiques, ni la multiplicité des révélations privées.

172. — L'unique motif de la foi s'étend à l'universalité des objets de la foi. Il leur a été imprimé comme un caractère indélébile, par la libre volonté que Dieu a eue de nous les attester, par la libre révélation qu'il nous en a faite. Le motif de croire fait ainsi partie des vérités à croire, comme la formée fait partie du composé où elle se rencontre avec la matière. — Et de même que très souvent, par exemple dans les êtres inorganiques ou simplement sensitifs, la forme est tirée par éduction de la matière qui la contenait en puissance et à l'état latent, — ainsi le motif de la foi est éduit de l'objet de la foi, puisque celui-ci, avant d'être révélé, est éternellement révélable; et que Dieu, quand il l'atteste, nous dit la vérité et la certitude qu'il y voit lui-même. — Et de même encore que l'élément formel et actif d'un être physique embrasse et contient sous son énergie tout ce qu'il y a de varié et de variable, de séparé et de séparable, d'accidentel et d'adventice dans l'élément matériel et passif, ainsi \e motif de la foi théologale unit, concentre, identifie, ce que des révélations successives, très différentes d'occasion et d'aspect, ont accumulé et multiplié dans l'objet de la foi. Ce rôle formel et presque vital du motif que nous avons de croire mérite d'être étudié de

près, et d'abord, en ce Théorème, sous le rapport de Vunité qu'il communique aux choses que nous devons croire.

173. — Nous savons déjà comment la révélation publique s'est peu à peu augmentée de nouveaux objets à croire, depuis \e protévangile jusqu'à la dernière communication divine faite à l'Eglise entière par l'organe du dernier survivant du collège apostolique (1). — Nous savons comment elle ne s'est pas restreinte , dans le choix de ses intermédiaires, à une seule famille ni même à une seule nation; et comment elle a eu des hagiographes non seulement en Palestine, mais en Egypte, en Chaldée, en Assyrie, en Grèce, à Rome, partout où l'Esprit-Saint conduisait les prophètes, les évangélistes, les apôtres (2). — Mais cette triple et substantielle diversité d'objets, de temps et de lieux, entraînant à sa suite cent autres variétés accidentelles de style et de méthode, de notions et de sentiments, se trouve ramenée à la plus étroite unité par Vautorité du témoignage divin. Dans toutes ses pages la Bible, dans toutes ses croyances théoriques ou pratiques la Tradition, sont l'expression de l'unique pensée de Dieu, l'écho de l'unique parole de Dieu. — Par conséquent aussi tous les actes de foi que les hommes ont fait et feront jamais pour répondre aux attestations révélatrices et aux vérités révélées , • se fondent dans l'unité absolue d'une croyance surnaturelle et humaine calquée sur l'absolue simplicité de la science infinie et divine. Tandis que les traditions et les écoles purement naturelles introduisent des sectes sans nombre et des divisions sans fin au sein de l'humanité, la multiplicité des auteurs et des docteurs inspirés ne saurait aucunement rompre la parfaite unanimité des croyants : nous ne distinguons ni hébreux ni grecs, ni romains ni barbares, parmi les maîtres que Dieu nous a imposés; son autorité communique et garantit une

(1) Cf. Log. surn. siibj., Théor. XXIX, XXXIV.

(2) Cf. Log. surn. obj., Théor. LUI-LIV, LXXVIII.

entière homogénéité à leurs enseignements, et nous donne à nous-mêmes une seule âme et un seul langage pour y répondre par un seul credo (1).

174. — Le passage de l'Ancien Testament au Nouveau n'a point rompu cette unité. L'Esprit qui inspira la révélation chrétienne est le même « qui a parlé par les prophètes (2). » Il n'a jamais dit aux anciens que leur économie religieuse fût définitive et dût toujours durer. Il ne leur a jamais proposé un seul article de foi dont le Messie eût à déclarer l'abrogation. Jésus est venu au contraire remplir et accomplir la Loi mosaïque, en lui donnant le complément de réalités surnaturelles qu'elle annonçait et adorait dans ses rites figuratifs. Il a supprimé ceux-ci, parce qu'ils n'avaient plus aucune raison d'être après l'avènement de la Loi messianique dont ils n'étaient que Vombre : mais il n'a pas démenti l'acte fameux par lequel les patriarches et leur postérité avaient cru, espéré, aimé, ce que signifiait et promettait cette ombre; et aujourd'hui encore nous croyons, du même acte de foi , à la signification qu'elle avait et aux promesses qu'elle contenait. — Si les juifs obstinés à repousser le Messie ont prêté à Vauloriié divine un sens qu'elle n'eut jamais, ce n'est pas une raison pour que nous l'accusions de s'être démentie en cessant de cautionner ce qu'elle avait si ouvertement garanti pendant de longs siècles. Ce qu'elle exigeait alors, la croyance à la rédemption du monde par un médiateur qui renverserait le règne du démon, elle l'exige encore aujourd'hui de nous. Mais elle y ajoute depuis dix-huit siècles un élément dogmatique nouveau, qu'elle affirme aussi nettement que le précédent : c'est que ce rédempteur a paru et qu'il a fait son œuvre de médiation. — U autorité divine n'abandonna donc rien de ses révélations antérieures

(1) Observer comment le N. T. (par ex. Act., h, 3-11, et Apoc, v, 9; x, 11; XIII, 7; etc.) o^iposd la réunio.i des langues à la divisioa arrivée près de la tour de Babel. (Uen., xi, 7.)

(2) S/ymf;. Nicxnum.

([uand elle leur donna cet achèvement, ce supplément, de la révélation chrétienne et définitive (1).

175. — Uunité de la foi en est aussi Vimmobilité : immobilité consistant seulement à ne onen perdre, quand la période du progrès n'est pas close; immobilité consistant aussi à ne plus rien acquérir, quand cette période est terminée; mais immobilité ne consistant jamais dans une inertie totale et absolument exclusive d'un travail intellectuel quelconque, soit de la part des chefs spirituels de la société religieuse, soit de la part des doctes, soit de la part des simples fidèles. — Bien au contraire, le motif de la foi, l'autorité du témoin divin, confère un si grand prix aux moindres vérités révélées, si toutefois il en est de moindres parmi elles, que toute âme sincèrement croyante et vraiment intelligente désirera toujours en approfondir le sens et en posséder plus largement le trésor. De là, nous l'avons dit ailleurs (2), l'incessant progrès de la croyance implicite devenant explicite, des points non définis devenant articles de foi, ne la foi tout entière s'épanouissant en conclusions théologiques, en (( science surnaturelle » proprement dite. — INIais si elle est le principe de ces mouvements et de ces développements, l'autorité de Dieu est également un indestructible lien d'unité qui leur donne une cohésion et une coordination admirables. Rien n'est admis dans le vaste système de nos connaissances religieuses fondamentales ou dérivées, qu'à la condition d'appartenir immédiatement ou médiatement au témoignage divin. Toutes les explications et définitions officielles, tous les commentaires officieux et toutes les gloses scolastiques dont la révélation est l'objet, doivent être à divers degrés l'expression de la science de Dieu même; si elles cessaient totalement de l'être, elles ne seraient plus que

(1) C'est pourquoi Jésus appelle lui-même son œuvre une consommation (JoAN., XVII, 4; XIX, 28, 30), notion et formule souvent reprises par saint Paul (par ex. Hebr., ii, 10 ; x, 14).

(2) Log. siirn. subj., ïtiéor. LX ; Loq. surn ohj., Théor. XCVI-XGVII.

des vérités purement humaines, risquant fort de s'égarer dans les ténèbres du doute et de l'erreur.

176. — Grâce uniquement à ce même motif de la foi théologale, les révélations privées se rattachent au corps de la révélation publique. Dieu ne peut évidemment rien enseigner, en particulier, de contraire à ses enseignements généraux; et quand il lui plaît de favoriser d'un surcroît de lumières une âme ou un groupe d'âmes fidèles, c'est toujours et seulement en précisant une ou plusieurs vérités contenues dans la révélation commune. Si l'on présentait au jugement de l'Église quelque vision intellectuelle, quelque théorie mystique, en opposition avec l'ensemble des doctrines relatives à la foi et aux mœurs, elle répudierait immédiatement comme hérétiques cette théorie, cette vision. Si on lui en présentait qu'on ne saurait comment relier avec le dogme ou la morale, sans toutefois qu'on les y reconnût contraires, elle les tiendrait aussitôt pour douteuses, sinon pour suspectes ; et elle leur appliquerait immanquablement les prohibitions récemment renouvelées à rencontre de certaines nouveautés en matière de culte et de dévotion (1). — Le défaut d'harmonie, d'ordre, d'unité, est une marque aussi fâcheuse dans le monde supranaturel que dans le monde naturel : Dieu fait des œuvres toujours « mesurées, nombrées, pondérées (2); » et le sceau de son autorité n'est pas sur les phénomènes manquant d'équilibre et de coordination.

177. — On peut apprécier maintenant toute l'absurdité de la prétention que des écrivains rationalistes ont affichée de produire un tel avancement, un tel perfectionnement, dans le domaine de la connaissance religieuse et théologique, que le motif de la foi, V autorité divine, serait enfin remplacé par le motif de l'assentiment philosophique, c'est-à-dire par Vévidence intuitive des prin-

(1) Voir, dans la constitution Officiorum du 25 janvier 1807, tit. T, cap. v, n. 13 ; cap. vi, n. 15-17 ; cap. vu, n. 19-20.

(2) Sap., XI, 21.

cipes suprêmes , ou par Vévidence démonstrative de leurs conclusions logiques. — Un tel changement de motif, une telle substitution de la science naturelle ou de la vision surnaturelle et béatifique à la croyance fondée sur le témoignage de Dieu et enveloppée d'une ombre et d'une obscurité sacrées, renverseraient de fond en comble l'économie instituée par la Providence pour la distribution de ses dons, — et infligeraient un formel démenti à l'affirmation si solennelle et tant de fois répétée dans l'Écriture, puis dans la Tradition, de la peinnanence des paroles divines, de la stabilité des enseignements révélés, de la nécessité de la foi comme lumière de la vie présente, de V imperfection d'ailleurs fort utile de notre science religieuse pendant la durée entière de notre existence terrestre (1).

Théorème XXVIII.

178. — La foi théologale est tout ensemble préservée de n'importe quelle erreur et dotée d'une certitude absolument ferme, tant par la nature înême de son motif que par les circonstances concrètes dans lesquelles il exerce son action déterminante sur cette croyance surnaturelle.

179. — Une des questions les plus célèbres en théologie est celle de l'immunité complète de la foi par rapport à l'erreur, et de la certitude également complète à laquelle elle doit sa fermeté inébranlable. Est-il donc vrai qu'en croyant un objet sur l'autorité du témoignage divin, nous soyons toujours sûrs d'être dans le vrai? N'est-il pas d'expérience, au contraire, et d'expérience pour ainsi dire quotidienne , que les simples fidèles forment innocemment des actes de foi entièrement faux; et que les hérétiques, instruits ou non, s'obstinent à croire comme révélées de Dieu des affirmations ou des

(1) Cf. Gong. Vatic, const. de Fiie cath., cap. iv, init., et can. relativ, 1; Rdatio R. P. D. Joan. Simor, archiep. Strigonien. {Collect Lacen.. t. vir, col. 87.)

négations réprouvées par l'Église comme absolument fausses? Et s'il en va de la sorte à chaque instant, peut-on se flatter de posséder, même avec l'orthodoxie la plus rigoureuse, une certitude complète et inébranlable? Le peut-on surtout si l'on connaît tant soit peu l'histoire des sectes religieuses, et si l'on sait combien de mensonges ont été soutenus avec un invincible courage , combien d'erreurs ont eu leurs confesseurs et leurs martyrs, combien de vérités dogmatiques ont été méconnues ou foulées aux pieds par d'excellents catholiques, voire par des Pères et Docteurs de l'Église?

180. — Pour faire un peu de lumière dans ce problème, dans cette objection, disons d'abord qu'il ne s'agit pas de faits cV expérience interne ou externe à constater ni à discuter. Nous ne cherchons pas à savoir si l'on peut se tromper sur les objets à croire ; si l'on peut s'imaginer croire, d'un acte de foi très correct, des propositions que Ton tient pour révélées mais qui ne le sont pas, et qui parfois même sont entièrement fausses : malheureusement l'expérience nous dit qu'il en fut souvent et que souvent encore il en sera ainsi. — Nous ne cherchons pas non plus à savoir si en réalité les croyants sont toujours aussi fermes qu'ils le pourraient et le devraient; et si toujours leur foi surnaturelle l'emporte pratiquement en solidité sur leurs convictions naturelles : l'expérience nous dit que malheureusement encore il y a bien des faiblesses, des défaillances, voire même des apostasies, dans un domaine où l'héroïsme serait continuel si le fait y était perpétuellement d'accord avec le droit.

181. — Mais nous demandons si la vertu de foi agit réellement et produit en nous un véritable acte de foi, lorsque nous errons inconsciemment sur les points à croire, en pensant et voulant sincèrement suivre la règle de foi tracée par Dieu, définie par l'Église. Nous demandons si alors le concours surnaturel divin ne nous est pas retiré, si la vertu de foi ne demeure pas inerte à

notre insu, si enfin nous ne faisons pas simplement un acte naturel et irrégulier au lieu d'un acte régulier et surnaturel. — Nous demandons si objectivement et de soi les vérités divinement révélées n'ont pas une certitude égale, peut-être même supérieure, aux vérités que la raison humaine connaît par intuition ou par évidente démonstration. Nous demandons si notre certitude subjective, en la supposant exactement proportionnée à la valeur de ses motifs, n'est pas plus grande quand elle procède de motifs surnaturels que lorsqu'elle résulte de motifs simplement naturels. — Et à ces diverses questions nous allons répondre qu'en effet l'acte de foi théologale exclut absolument toute erreur, et inclut absolument toute certitude.

182. — a) Un acte psychologique quelconque dépend tellement de son motif, de son objet formel, qu'en le perdant il perd sa nature propre et son essence spécifique, pour ne plus exister le moins du monde ou pour être changé en une toute différente opération. Otez, par exemple, à la volonté Végalité, l'équivalence, qui est le motif ou l'objet formel de ses actes de justice, et substituez-y le tempérament ou la modération dans l'usage des biens utiles, agréables : vous aurez un acte de tempérance et non plus de justice. Substituez-y Vinégalité ou V intempérance^ et vous n'aurez plus aucun acte de vertu, mais un acte coupable, un péché. — AV autorité de Dieu, motif formel de la foi surnaturelle et théologale, substituez l'évidence, ou bien l'autorité de l'homme, ou encore le témoignage des démons : vous aurez respectivement un acte de science naturelle, de foi humaine, de foi diaboliquement préternaturelle. Or, la présence d'une erreur dans l'objet que l'on pense et veut croire sur Vaffirmation de Dieu, exclut nécessairement celle-ci qui ne saurait jamais attester un mensonge, une fausseté. L'assentiment donné dans ces conditions sera donc en apparence un acte de foi divine, mais en réalité un acte manquant de ce qui est le plus essentiel pour cette foi divine,

par conséquent un acte illogique et vain. — Il en serait presque de même, quoique sans fausseté, si l'on voulait croire à une vérité purement naturelle en la supposant révélée de Dieu. Quelqu'un s'imagine que la gravitation newtonienne est attestée par la Sainte Écriture, et il entend faire là-dessus un acte de foi divine : l'erreur par laquelle il attribue à Dieu cette révélation imaginaire ne peut certes assurer à sa prétendue croyance l'autorité du témoignage révélateur; et c'est bien inutilement qu'il s'efforcerait de croire surnaturellement ce qui ne s'appuie nullement sur le motif de la foi (1).

183. — Cette impossibilité de faire un acte de foi surnaturelle serait plus grande encore, au cas où l'on se déciderait à une pareille tentative par la fausse persuasion que l'Eglise aurait proposé authentiquement et défini infailliblement le dogme imaginaire auquel on voudrait adhérer, — comme si, par exemple, on s'avisait de croire que Dieu a révélé et que l'Église enseigne la gravitation universelle. Deux erreurs de ce genre seraient deux fois suffisantes pour empêcher l'acte de foi divino-catholique de se produire. — Si pourtant l'erreur concernait la seule définition ecclésiastique, et si réellement l'objet qu'on a en vue était divinement révélé, la présence du motif àQ la foi théologale en rendrait l'acte possible; et l'on ferait vraiment un acte de foi divine bien qu'il ne pût être un acte de foi catholique.

184. — N'omettons pas de considérer ce motif essentiel dans les conditions et circonstances concrètes où il influe sur la formation de l'acte de foi. — Ainsi que nous le montrerons plus tard, il intervient tout imprégné de grâces surnaturelles. Le croyant le connaît et y adhère avec le secours de la grâce ; sa motion logique et psychologique sur l'intelligence et la volonté du même croyant est aussi accompagnée de cette grâce

(1) Cf. CoNC. Vatic, const. de Fide cath., caii. i relat. ad cap. ni; Schéma constitutionis dogmaticœ de doctrina catholica, cap. vi, cum iiotis i4 et i5. (Coll. Lacen., t. vu, col. 510, 526-528.)

actuelle ; enfin l'opération qui en résulte, l'acte même de la foi, est intrinsèquement élevée, animée, soutenue, par la grâce au moins actuelle. — Dieu, auteur unique et distributeur immédiat de la grâce, se trouve donc engagé et compromis, si l'on me permet ce langage, dans la production de l'acte de foi. Il ne peut ni en décliner la responsabilité, ni surtout y approuver une incorrection, une inexactitude, un mensonge, une fausseté. La présence de sa grâce exige l'absolue vérité de l'acte; l'absence de sa grâce entraîne la nullité de l'acte comme opération surnaturelle et théologale. Donc, sans vérité, l'acte est sans motif comme sans grâce : ce n'est plus un acte de foi.

185. — Tel est le sens profond de la formule empruntée par le concile de Trente à la théologie scolastique : (( le faux ne peut être objet de foi (1). » — D'une façon très laconique mais très décisive, saint Thomas la justifiait en disant que « rien ne peut tomber sous la foi, sinon en tant que contenu sous la Vérité première sous laquelle aucune fausseté ne peut se trouver comprise, pas plus que le non-être sous Vêtre ou que le mal sous le bien : d'où il résulte que nulle fausseté ne peut être objet de la foi (2). » — Comment du reste la foi, qui est une vertu intellectuelle, qui doit par conséquent perfectionner l'intelligence, pourrait -elle admettre le faux dans son domaine? « Le vrai est le bien de l'intelligence, » et « toutes les vertus qui perfectionnent l'intelligence excluent totalement le faux, "car il est essentiel à la vertu d'être ordonnée uniquement vers le bien' (3). »

186. — Si Dieu ne peut couvrir de son autorité, soutenir et animer de sa grâce, les actes irréguliers par

(1) «Quunri nulius scire valeat certitudine fldei cui non potest subesse falsmn, se gratiam Dei esse consequutum. » {Sess. VI, c. 9.) — Pour faire un acte de foi sur sa propre justification, sur sa future et finale persévérance, il faudrait donc en être instruit par «une révélation spéciale. » {Ihid.y can. 16, coll. 12-i5.)

(2) Sum. TheoL, 22, q. 1, a. 3.

(3) Ibid., 1°» ; « Quia verwn est bonum intellectus, — ideo omnes virtutes quse perficiunt intellectum excludunt totaliter falsutn, quia de ratione virtutis est quod se habeat solum ad bonum. »

lesquels les fidèles voudraient et penseraient croire surnaturellement à sa révélation, ii ne refuse pourtant pas nécessairement son divin concours à leur bonne volonté, à leur droite intention, à leurs pieux efforts. Tant qu'il s'agit seulement de croire en général ce qui doit être cru, la grâce et le mérite peuvent bien ne leur pas manquer. Mais ils leur manquent absolument dès qu'il s'agit de croire en particulier loi point non révélé, telle proposition purement humaine, surtout telle erreur maladroitement ou malignement enseignée à de simples fidèles par des maîtres incapables ou indignes (1). — Quant à la possibilité d'éviter de tels enseignements et de ne faire jamais que de vrais et réels actes de foi théologale, elle nous est largement octroyée, solidement garantie, par la comparaison ordinairement très facile à établir entre les leçons ou prédications des pasteurs individuels avec celles des conciles généraux et surtout du souverain pasteur des pasteurs. Les moyens abondent de plus en plus d'entendre l'infaillible parole du Pape; et ni les erreurs dissimulées ni les hérésies affichées n'ont désormais grande chance d'usurper, comme autrefois, le titre et l'apparence de vérités authentiquement certifiées par Dieu, authentiquement proposées par l'Église.

187. — b) Ce privilège d'inerrance absolue donne à l'acte de foi théologale une incontestable certitude, une invincible fermeté. Mais pourtant ce n'est encore là qu'une certitude et une fermeté négatives; et il importe d'y joindre le complément des garanties /:>o.s///t'6'5 contenues, comme les précédentes, dans le motif même de la foi. — Soit qu'on le considère en lui-même, soit qu'on étudie les circonstances, les conditions, et pour ainsi dire le cortège dont il est entouré, on est autorisé à conclure qu'il nous est impossible, en dehors de la vision béatifique, de former un assentiment plus énergiquement motivé que celui de la foi. — Nous avons déjà traité

(1) Nous avons déjà signalé, à ce point de vue, l'avantage de l'acte de foi universel et implicite. [Log. surn. o/>j., Théor. XCVI.)

amplement ce sujet au point de vue apologétique, sur la fin de notre Logique surnaturelle objective (1). Nous serions heureux que le lecteur voulût bien s'y reporter, pour saisir toute la valeur de ce que nous allons exposer brièvement.

188. — U autorité divine, ce droit de Dieu à être cru surparole quand il daigne converser avec ses créatures, est d'une évidence incontestable. — On prouve très clairement, très rigoureusement, Vexistence d'un premier moteur immobile, par l'existence intuitivement certaine d'un monde en mouvement, d'une humanité en mouvement, d'une multitude de personnalités humaines en mouvement. — On prouve très clairement, très rigoureusement, V infinie perfection de ce suprême moteur; et par conséquent l'étendue illimitée de sa science, l'impeccabilité absolue de sa conscience, la rectitude infaillible de son témoignage, s'il daigne le faire entendre à quelque intelligence créée par sa toute-puissance. — On prouve très clairement, très rigoureusement, la possibilité de cette communication entre lui et l'homme; la facilité, pour celui-ci, d'en discerner le sens et l'authenticité; V obligation immédiate et inéluctable qui en résulte, d'adhérer intellectuellement et moralement à ce que Dieu révèle. — On prouve très clairement, très rigoureusement, la réalité historique d'une telle révélation, d'une institution religieuse pour la mettre en œuvre, d'une autorité doctrinale pour l'enseigner et l'expliquer sans erreur, d'un devoir strict obligeant une multitude d'hommes à croire cette révélation, à entrer dans cette institution, à obéira cette autorité (2).

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