Cette grande caution divine, cette infaillible
(1) IlEBR., XII, 2.
(2) L'essentiel est ici que l'on juge cvoyahle la révélation, que l'on sache Dieu incapable d'erreur ou de mensonfje, et qu'on ait au rnoins un bon argument pour chacun de ces points. Sans cela on n'aurait pas la certitude rationnelle et vraie qui doit conduire jusqu'à la foi. Les erreurs et faux systèmes qui ne laisseraient pas subsister au moins ce bon argziment pour chacun des deux préliminaires de la foi {jugement de crédibilité et connaissance du motif de la foi), enii)êcheraient l'acte de foi de se produire dans les conditions de bon sens qui sont aussi les conditions de grâce surnaturelle. On voit i^ar là comment des apologies néokantiennes peuvent nuire à la foi sous prétexte de la servir.
garantie incluse dans le motif de la foi théologale, cette assurance dont les enfants et les simples bénéficient aussi bien que les adultes et les doctes, se manifeste souvent par des effets que l'expérience interne ou même externe peut atteindre et constater. — On sait combien l'influence de la volonté sur l'esprit, dans l'ordre purement naturel, peut donner de solidité à nos idées et convictions; combien l'intérêt que l'on trouve à soutenir une opinion, un système, une doctrine, peut augmenter le zèle qu'on y met; combien les passions sagement réglées et sagement employées peuvent fortifier le courage des orateurs, des artistes, des gens de guerre. — Or, la grâce de Dieu peut produire ces résultats et de plus considérables encore, pour appuyer et protéger les vertus de l'ordre surnaturel, notamment pour donner aux croyants un sentiment de paix, de fermeté et d'ardeur merveilleuses. — Je sais fort bien que les hérétiques et les autres errants montrent souvent des dispositions, et des obstinations, analogues à ces phénomènes d'origine surnaturelle et divine. Mais l'apologétique offre une méthode et un critérium indubitables pour faire le discernement de ces esprits si dissemblables (1) ; et les fidèles sont en droit de considérer comme un don de Dieu, comme une assurance sérieuse quoique secondaire, l'impression profonde et l'onction pénétrante qu'ils ressentent à la lecture des Livres sacrés, et principalement à l'audition de la prédication ecclésiastique. 193. — Objectivement, du reste, le fait que ces senti-^ ments de conviction et de confiance accompagnent une croyance motivée par l'infaillible autorité de Dieu, leur communique à eux-mêmes un caractère et une valeur que n'ont pas les sentiments inspirés par la simple évidence naturelle. Intimement unis à l'acte théologal de foi, les premiers ne sauraient être vains et illusoires, comme s'ils procédaient d'une passion s'ajoutant indûment à la foi pour en diminuer le mérite et la pureté. Mais si
(1) Cf. Logique surn. oh]., Théor. XXXIV et suivants.
nulle perturbation de ce genre n'intervient, s'ils résultent véritablement de la grâce actuelle ou des efforts raisonnables et modérés de l'esprit humain lui-même, ils participent comme le fond et l'essence de l'acte à la caution de son objet formel, à la garantie résultant de son motif, de l'autorité infinie de Dieu.
194. — d) C'est seulement dans ce sens et sous les réserves que nous avons indiquées à plusieurs reprises en ce Théorème, que l'on peut accueillir le concours des facultés affectives et sensitives pour la formation ou le maintien de la foi dans les âmes. — L'imagination et les nerfs, le goût et l'esthétique, qui ont tant de pouvoir sur nos contemporains, ne suffisent point d'eux-mêmes à commander ni à consolider la foi. — Le concile du Vatican veut que « l'obéissance de notre foi soit d'accord avec la raison» (1). Il déclare que « l'assentiment de la foi n'est pas du tout un mouvement aveugle de l'âme » (2). Il frappe d'anathème quiconque dirait « que la révélation divine ne peut devenir croyable par des marques extérieures; et que, par conséquent, les hommes ne doivent être mus à croire que par V expérience interne de chacun ou par une inspiration privée » (3). Il enseigne que pour les catholiques l'Église même est la preuve très certaine que leur foi « est appuyée sur un très solide fondement; » et « qu'ils ne peuvent jamais avoir aucune juste cause de changer ou de révoquer en doute la foi qu'ils ont reçue de son magistère » (4). — Le caractère essentiel de la foi théologale est donc une objectivité absolue. Elle la
(1) « ut iiihilominus fidei nostrae obsequium rationi consentaneum esset, voluit Deus cuiii internis Spiiilus Saiicti auxiliis externa juiigi revelationis suib argumenta.» (Constit. de Fide cath., c. 3.)
(2) « Licet autein fidei assensus nequaquam sit motus animi caîcus, etc. >» {Ibid.)
(3) «Si quis dixerit revelationem divinam externis signis credibilem fieri non posse, ideoque sola interna cujusque experientia aul inspiratione privata hoinines ad fidem moveri debere, anatheiiia sit.» {Ibid.. can. 3).
(4) « Quo fit ut ipsa (Ecclesia)... filios suos certiores faciat firmissimo niti fundaniento fidem quam piofitentur. — Illi enim qui fidem sub Ecclesiœ magisterio susceperunt nullani unquam habere possunt justam causam mutaudi aut in dubiuni fidem eamdem revocandi. « {Ibid., c. 3: cf. eau. 6).
tire de son motif, de Vautorité de Dieu, en y adhérant et s'y unissant intimement sur l'avis d'une prudente raison et sur l'ordre d'une sage volonté. Elle n'est pas soumise aux fluctuations et aux caprices du sentiment, parce qu'elle ne dépend pas de lui et ne se base pas sur lui. Elle ne craint pas les instinctives hésitations, les doutes involontaires, les tentations rationalistes, parce qu'elle peut leur opposer des motifs réellement évidents de crédibilité, un motif absolument évident de croyance. Elle sait que jamais nulle raison sérieuse et vraie ne se présentera qui l'oblige de suspendre son assentiment à la parole de Dieu, d'en remettre en question les titres apologétiques, de douter de l'Église ou des enseignements authentiques de la Bible et de la Tradition. Et comme jamais il n'est permis d'agir sans juste cause, surtout en matière aussi grave que celle-ci, l'abandon même simplement temporaire et provisoire de la foi , l'incertitude volontaire sur la bonté de ses motifs de crédibilité ou de son motif de croyance, sont nécessairement et de soi des fautes graves pour un catholique. A moins d'être excusé par quelque manque de volonté ou de liberté, il ne saurait être incrédule en même temps que juste et saint. — Son ignorance pourra bien lui faire accepter comme solides des objections sans valeur, comme licites des doutes ou des négations inadmissibles. — Mais si elle peut ainsi, comme en toute autre matière, l'exempter d'un péché subjectif et lui conserver la grâce de Dieu et les vertus surnaturelles, elle ne peut aucunement le préserver d'un péché objectif qui se rencontrera toujours dans ces doutes et ces négations, parce que toujours ils manqueront de vérité objective et même d'apparences objectivement sérieuses de vérité (1).
(1) Cf. Th. Granderath. S. J. Constitutiones dogmuticx S. OE. C. Vaticani, pars I, c. 2, comment. 4; Jos. Kleutgen, S. J., Theol. d. Vorzeit, éd. 2, t. v, p 464 et seq. — Oa sait que le concile du Vatican a surtout entendu réprouver la doctrine de G. Hermès sur la foi, c'est-à-dire l'adaptation du kantisme à la connaissance religieuse et révélée. A ce point de vue, les documents conciliaires recueillis dans le t. vu de la Coll. Lacen. ont une particulière importance contre certaines imitations françaises de l'iiermésianisme.
195. — Notre âge n'est pas le premier qui ait marqué du mépris pour la certitude de la foi, et qui ait en conséquence mérité d'être blâmé et censuré par l'autorité ecclésiastique. Au xni'' siècle déjà, Raymond Lulle, cet inventeur de puérilités bizarres et de subtilités dangereuses, déclarait audacieusement ceci : « Celui qui connaît par la foi les choses qui sont de foi peut être trompé; mais celui qui (les) connaît par la raison ne peut se tromper. Car la foi peut errer ou ne pas errer ; et si l'homme erre par la foi, il n'est pas aussi coupable que s'il errait par la raison. Et de même que nous connaissons plus véritablement les choses en les voyant qu'en les palpant, ainsi la raison nous dispose plus véritablement que la foi à connaître la vérité. Mais comme nous trouvons quelquefois la vérité en palpant, ainsi quelquefois nous connaissons la vérité par la foi, — de même que les aveugles quelquefois trouvent et quelquefois ne trouvent pas ce qu'ils veulent (1). » Lulle ne tenait point la foi pour surnaturelle, nous le verrons bientôt; et c'est pourquoi il la ravalait au-dessous de la raison quant à l'inerrance et à la certitude. Il la comparaît au simple toucher des aveugles, très inférieur assurément à la vue comme moyen de découverte. Son système s'est perpétué juscju'à nos jours, et s'y est largement propagé, sans qu'on lui ait toujours assez résisté dans les écoles de théologie. La censure dont Grégoire XI l'a frappé au xiv'' siècle, le dénonçant comme erroné sinon comme
(1) « Art. 96. Omnes arliculi fidei et Ecclesi» sacramenta ac poteslas papie possunt probari et probaiitur per rationes iiecessaria«, detiionslralivas, évidentes. — Art. 97. Fides est necessaria liomiuibus rusticis, insciis, niiiiistralibus. et non liabeiitil)us intellectum elevatum, qui nesciunt cognoscere per rationem et diligunt cognoscere per tideii); sed homo subtilis faciiius traliitur ad veritatem cbristianam per rationem quam per fidem. — Art. 98. Qui cognoscit per fideni ea qu;e sunt lidei i)0test decipi ; sed qui cognoscit per rationem non potest faili ; nam lldes potest errare et non errare; et si homo errât per fidem, non habet tantam culpam sicut si erraret per rationem; et sicut verius cognoscimus ea quœ videmus quam ea quai palpamus, ita verius sunius disposillad cognoscciuluiii verilatem pir rationem quam per lidem ; sed sicut palpando aliqaamio iiivenimus verilattm, ita etiani (juandoque per fidem cognoscimus veritatem, sicut cîeci qui ali .uando inveiiiunt qua- volunt, aliquaudo non. » (Cf. Loj. surv. suhj., n» 'iOi.i