INTELLIGENCE ET FOI
inquiétudes scrupuleuses sur la façon dont ils connaissent le motif de la foi; et pourvu qu'ils sachent que cette foi est un don de Dieu, à solliciter humblement de Dieu par la prière faite avec le secours de Dieu, ils en savent largement assez là-dessus (1).
I 3. — Puissances naturelles et surnaturelles requises pour la
PRODUCTION de l'aCTE DE FOI THÉOLOGALE.
Théorème XXX.
204. — l'intelligence humaine, munie de forces et de grâces surnaturelles, est la puissance immédiatement et formellement productrice de V acte de foi théologale qui s'accomplit en elle et peut y subsister à Vétat de savoir habituel également théologal.
205. — L'acte de foi théologal étant spécifiquement un acte de connaissance, non pas de connaissance sensible et organique, mais de connaissance spirituelle et métaphysique, il requiert nécessairement l'intellect, l'intelligence, la raison, comme source immédiate d'où il procède, comme cause vitale dont il soit l'effet pareillement vital. — Si redevable qu'il puisse être à la volonté, ainsi que nous le verrons bientôt, il n'est pas son acte. Si dépendant qu'il se trouve de la mémoire, de l'imagination, des sens externes, il n'est pas davantage leur acte. — Et parce que les énergies surnaturelles requises pour qu'il puisse éclore réellement tel qu'il doit être, ne sont pas des facultés complètes, des puissances capables
(1) Les articles de foi relatifs à la grâce peuvent être assurément très nécessaires à croire explicitement, quand ils sont spécialement attaqués par l'hérésie et spécialement enseignés par l'Eglise; les théologiens ont plus d'obligations que les simples fidèles en cette matière, ce qui n'empêche pas les chrétiens ordinaires d'être tenus d'y croire explicitement, suivant les principes généraux que nous établirons plus loin. Mais, après tout, la doctrine du surnaturel, de la grâce, de l'acte de foi, n'est pas de nécessité absolue ou de moyen pour le salut.
d'agir par elles-mêmes, mais simplement des perfections surajoutées aux puissances et facultés humaines, il n'est pas non plus leur acte et leur produit exclusif. Il lui faut V intelligence pour principe vivant et actif. Il est le concept, le verbe, de la raison élevée à l'état et à l'opération d'agent surnaturel.
206. — Cette fécondité de l'intelligence suppose 1. logiquement, toutes les connaissances préliminaires contenues dans la double catégorie des motifs de crédibilité et du motif de croyance; 2. dynamiquement, ViTCi'^wX'èiow naturelle et surnaturelle de la volonté qui ordonne de croire ; la motion surnaturelle de Dieu qui excite la raison surnaturalisée à concevoir et pour ainsi dire à enfanter la foi actuelle; cette même raison surnaturalisée avec la foi habituelle ou avec les grâces actuelles qui en tiennent lieu ; enfin le concours divin naturel et surnaturel nécessaire pour tous les détails de cette merveilleuse action. — Jusqu'où faut-il faire remonter la sanctification, la surnaturalisation, de l'acte de foi? Quelle en est la racine ou point de départ, logiquement et dynamiquement? A partir de quelle connaissance préliminaire et de quel mouvement intellectuel la grâce s'adjoint-elle à la nature? Où est le célèbre « commencement de la foi, » Vinitium fidei, dont plusieurs siècles s'occupèrent après l'hérésie pélagienne et semipélagienne? Un de nos prochains Théorèmes essaiera de le dire avec précision (1). — Ce qu'il importe d'éclaircir en ce moment, c'est la nécessité du surnaturel, puis la diversité de ses formes, dans la production formelle de y acte de foi,
207. — a) Que cet acte soit vraiment surnahirel, déjà nous avons eu occasion de le montrer scientifiquement par son objet et par son motif (2). Mais nous le savons aussi par cette double définition expresse du concile du Vatican : « Si quelqu'un dit que la foi divine n'est pas
(1) Voir ci-dessous le Théorème A'A'A7/.
(2) Cf. ci- dessus, Théorème XIX.
distincte de la science naturelle de Dieu et des choses morales,... qu'il soit anathème. » (1) « Si quelqu'un dit que.... la grâce de Dieu est nécessaire seulement pour la foi vivante qui opère par la charité, qu'il soit anathème. » (2). — Et la théorie divine, bibliquement et traditionnellement révélée, sur laquelle s'appuient ces définitions conciliaires, est qu'il y a un ordre surnaturel (3), que la foi en est le commencement (4), et qu'elle est par conséquent une vertu surnaturelle, même avant d'être vivifiée par la grâce sanctifiante (5) ; qu'elle requiert absolument pour agir l'illumination et l'inspiration du Saint-Esprit (6); que sans elle il est impossible de plaire à Dieu et de parvenir à la société de ses enfants, personne n'ayant jamais pu sans elle obtenir la justification, et personne ne pouvant jamais, sans persévérer en elle jusqu'à la fin, atteindre la vie éternelle (7) ; que Dieu, pour nous y faire ainsi persévérer, doit nous confirmer par sa grâce (8). — Cet enseignement conciliaire est le résumé aussi fidèle qu'authentique de la doctrine des Pères et des saints Livres sur l'essence de la foi (9). Nul besoin d'y insister davantage.
(1) Constit. de Fide, can. 2 ad cap. 3: «Si quis dixerit fldem divinam a naturali de Deo et rébus moralibus scientia non distingui,... A. S. » — Comparer can. 3 ad cap. 2.
(2) «Si quis dixerit.... ad solam fidem vivam quae par charitatem operatur, gratiam Dei necessariam esse, A. S. » {Can. 5 ad cap. 3.)
(3) Cf. CoNciL. Vatic, Const. cit., c. ii, passim.
(4) « Hanc vero fldem, quse humanse salutisinitium est. » (Ibid., c. m.)
(5) « Hanc... Ecclesia catholica profltetur virtutem esse supernaturalem. » {Ibid.)
(6) « Nemo... evangelicae prsedicationi coiisentire potest, sicut oportel ad salutem consequendam , absque iliuminatione et inspiratione Spiritus Sancti,... gratiae ejus, cui resistere posset, consentiendo et cooperando. » {Ibid.)
(7) «Sineflde Impossibile est placere Deo et ad filiorum ejus consortium pervenire; ideo nemini umquam sine illa contigit justificatio; nec ullus, nisi in ea persévéra verit usque in finem, vitam seternam assequetur. » (Ibid.)
(8) « fn hoc eodem lumine ut persévèrent, gratia sua confirmât, non deserens nisi deseratur. « (Ibid.)
(9) Voir les textes indiqués par les théologiens pontificaux dans leur Schéma dogmatique contre le rationalisme. Coll. Lacen., t. vu, col. 509-513, 525-538.
AS^r VERTUS ÏUÉÛLOGALES
208. — A cet enseignement de très haute importance le pape Innocent XI avait brièvement mais nettement préludé, en censurant par son décret du 2 mars 1679 la proposition 23^ ainsi formulée : « La foi prise au sens large, appuyée sur le témoignage des créatures ou sur quelque autre motif semblable, suffit à la justification (1). » Soutenir cette assertion était « au moins scandaleux et pratiquement pernicieux », d'après la censure pontificale : en réalité, c'était aussi faux et aussi dangereux que possible, puisque l'acte de foi perdait son caractère surnaturel en échangeant son motif divin contre un motif quelconque d'ordre fini, sentimental, instinctif, et le reste. La justification elle-même s'en trouvait essentiellement compromise, et réduite à une perfection purement humaine. Innocent XI devait donc promptement sévir; et le concile du Vatican ne faisait à son tour rien que de très utile, que de très nécessaire, en répétant et en fortifiant d'une menace d'anathème la condamnation portée par le grand pape du xvn^ siècle.
209. — Cette doctrine promulguée en 1870 et en 1679 relativement au caractère essentiellement surnaturel de l'acte de foi était déjà mise en lumière, au xiv^ siècle, par la condamnation dont Grégoire XI frappait les articles 96" et 97^ de Raymond Lulle, la série dont ils faisaient partie méritant d'être censurée tout entière « comme erronée et môme en général comme hérétique. » — (( Tous les articles de foi, disait le célèbre sophiste espagnol, les sacrements de l'Église et la puissance du pape, peuvent être prouvés et se prouvent par des raisons nécessaires, démonstratives, évidentes. » — « La foi est nécessaire aux hommes rustiques et ignorants, aux artisans et à ceux qui n'ont pas l'esprit élevé, qui ne savent pas connaître par la raison, et qui aiment à connaître par la foi ; mais l'homme subtil est plus facilement entraîné vers la vérité chrétienne par la raison
(1) «23. — Fides late dicta, ex testimoiiio creaturarum similive niotivo, ad justilicationem suflîcit. »
que par la foi (1). » — Si l'on pouvait bénignement interpréter ces deux thèses en les appliquant aux seuls motifs de crédibilité, Ton en diminuerait la malice sans en diminuer la fausseté. Mais elles s'appliquent manifestement à la foi elle-même, à son objet et à son acte. Elles contiennent donc expressément la négation de sa surnaturalité, et cela en des termes que l'on retrouve dans les écrits des pseudophilosophes du xvni^ siècle, dans les livres et leçons des rationalistes et des éclectiques du XIX^ Le pape Alexandre IV avait eu bien raison de s'en préoccuper dès 1260 ; et Grégoire XI ne pouvait plus en différer la censure, quand il publia contre elles son décret de 1376.
210. — Il serait évidemment facile de remonter bien plus haut le courant de la tradition catholique, et par exemple d'alléguer le canon 5^ du IP concile d'Orange réprouvant, comme coupable d'opposition très flagrante avec la doctrine de saint Paul, le système des semipélagiens qui attribuaient une origine purement naturelle à la foi. Je réserve cette remarquable citation pour le moment où je traiterai spécialement du « commencement de la foi. » Je fais seulement observer que si le début même de la croyance théologale est surnaturel, à plus forte raison son acte formel le doit-il être; et je conclus aussitôt par cette admirable parole du concile : « Ceux qui disent naturelle la foi par laquelle nous croyons en Dieu, définissent en quelque sorte que tous ceux-là sont fidèles qui sont étrangers à l'Église du Christ (2) ; » car la foi chrétienne n'est plus une caractéristique surnaturelle; elle n'est plus une différence spécifique entre les croyants et les non croyants, entre les orthodoxes et les hérétiques; elle appartient à tous également, puisque tous peuvent la trouver dans leur propre fond et l'en faire jaillir par leurs propres forces; elle n'est en fin de compte qu'une des formes plus ou moins spontanées de
(1) Nous avons donné le texte latin de ces deux articles ci-dessus, n» 195.
(2) Cf. Denzinger, Enchiridion, n° 148.
la pensée humaine. — On me demandera peut-être si l'erreur réprouvée par les évoques du IV concile d'Orange n'est pas de notre temps, plutôt que du leur. Je répondrai qu'elle est du leur et du nôtre au même degré; et que parmi nos contemporains beaucoup s'imaginent produire d'intéressantes et utiles nouveautés, qui reproduisent tout simplement des hérésies surannées autant que périlleuses pour l'essence même du christianisme.
211. — b) he surnaturel intervient en deux manières différentes dans la production de l'acte de foi par l'intelligence. — Dieu l'y introduit d'abord sous forme de motions passagères, de secours momentanés, de grâces actuelles, que l'antiquité chrétienne désignait par les noms de présents ou dons adjuvants, de lumières, d'illumtnations, à' élévations, de corrections, etc. (1), — soit qu'ils fussent antécédents soit qu'ils fussent inhérents à l'opération môme de croire. — De plus, Dieu surnaturalise cette production par des puissa7ices permanentes, par des énergies habituelles et infuses, comme parle l'Ecole, dont les unes se rapportent aux motifs de crédibilité et au motif de croire, tandis que les autres concernent directement l'acte de foi. — Parmi celles-ci, la plus haute et la plus efficace est la vertu même de foi; elle est souvent accompagnée et vivifiée par la grâce sanctifiante, par l'espérance et la charité , par les vertus morales et surtout par la prudence; elle est souvent aussi secondée par les quatre dons d'intelligence, de sagesse, de conseil et de science, qui rendent son rôle plus facile, plus intense, plus fécond (2). — Mais, si grandes que soient toutes ces énergies surnaturelles, et précisément dans la mesure où elles sont fortes et sublimes, elles échapperaient à notre pouvoir et nous ne saurions en faire aucun emploi, si les motions actuelles ne venaient constamment nous élever et nous soutenir à la hauteur d'un
(1) C'est la terminologie du II' concile do Milève, du pape Célestin I dans sa fameuse lettre ad Episcopos Galliœ, du 11«» concile d'Orange surtout.
(2) Cf. Morale siirn. fondam., Théor. XXII.
rôle si manifestement au-dessus de notre nature (1). 212. — Telle est du reste l'efficacité de ces motions ou grâces transitoires, qu'elles auraient pu suppléer entièrement, si Dieu l'eût ainsi voulu, les énergies et puissances surnaturelles permanentes, et la vertu infuse de foi elle-même (2). Car la production d'actes passagers ne requiert pas absolument l'intervention de facultés durables, quoique en général la sagesse divine, voire la raison humaine, préfèrent comme plus régulière et plus normale cette institution de principes fixes pour des opérations fréquemment répétées (3). Mais si l'état moral du sujet qui devrait être muni de ces puissances constantes ne permet pas encore qu'il en soit revêtu. Dieu assurément les remplacera pour lui par de simples motions ou grâces actuelles. — En conséquence, le converti, le catéchumène, qui reconnaît la crédibilité de nos dogmes et son devoir d'y adhérer par la foi, mais qui aime encore le désordre des mœurs païennes et n'a pas le courage de s'en détacher, de s'en repentir, ne recevra probablement pas la vertu infuse de foi pour accomplir son obligation de croire : l'ordre providentiel semble être, en effet, que la vertu de foi dérive de la grâce sanctifiante comme de sa source vitale; et que si elle peut lui survivre en cas de péché mortel, elle ne la précède pourtant pas dans le même cas, puisque elle est un réel commencement de sanctification surnaturelle difficile à conférer à des impénitents. A défaut donc du baptême ou de l'absolution validement et licitement reçus, à défaut de la contrition parfaite qui précéderait l'administration de ces sacrements, la vertu de foi n'est probablement pas accordée pour l'acte de foi théologale
(!) Tel, le jeune David ne pouvait se mouvoir dans l'armure de Saiil. (I Reg., XVII, 39.)
(2) Les théologiens cartésiens avaient adopté ce système, non seulement comme possible, en quoi ils n'auraient pas mérité de blâme, mais bien comme réel, afin de maintenir leur fausse théorie philosophique excluant toutes les formes ou perfections accidentelles.
(3) Cf. Logique surn. sicbj., n"" 141 et 155-156.
158 VERTUS THEOLOGALES
à produire : mais elle est vraisemblablement suppléée par des grâces purement actuelles qui ne comportent pas, tant s'en faut, le même degré de sanctification que la vertu de foi. — On ne serait certainement pas téméraire en admettant que l'infusion de cette foi habituelle ou permanente se ferait cependant bien avec la seule attrition, soit pour les catéchumènes avant le baptême, soit pour les baptisés ayant péché mortellement contre la foi et n'ayant pas encore été absous : mais l'inconvénient de leur accorder sans nécessité une telle faveur nous paraît trop considérable pour que nous ne recourions pas seulement aux grâces actuelles. — Nous ne sommes pas effrayé, comme quelques auteurs, à la pensée que Dieu, s'il se contentait de l'attrition pour donner la vertu de foi, devrait la donner morte : en réalité il la donnerait, non pas morte, mais non encore vivifiée par la grâce sanctifiante et par la charité, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Néanmoins nous ne voulons pas tenir pour réel ni pour probable ce qui ne s'impose pas formellement pour tel ; et nous demeurons persuadé que la surnaturalisation de Vacte de foi par la vertu de foi n'est complète qu'à dater de la complète justification de l'àme, bien qu'une fois acquise et infuse la vertu puisse subsister et produire son acte dans une âme dépouillée de la grâce.
213. — Ce qui est absolument au-dessus de toute contestation entre catholiques, c'est Vexistence de cette vertu théologale de foi, et sa coexistence avec la grâce sanctifiante, avec les vertus d'espérance et de charité, avec les vertus cardinales et morales, dès l'instant de la justification et par le fait même de celle-ci. — Dans le premier âge de la scolastique, on en avait çà et là disputé et douté; mais le grand siècle théologique, celui de saint Thomas et de saint Bonaventure, dissipa tous les nuages; et quand le pape Clément V, au concile de Vienne, fut amené à se prononcer sur la doctrine enseii^nant l'infusion do la grâce et des vertus surnatu-
relies dans l'âme même des petits enfants baptisés, il déclara, «avec l'approbation du concile,» embrasser cette « opinion comme plus probable, et plus en conformité et en accord avec les dires des Saints (Pères) et des modernes docteurs en théologie (1). » — Le concile de Trente affirma plus tard, sans nulle restriction, que la justification « n'est pas seulement la rémission des péchés, mais aussi la sanctification et la rénovation de l'homme intérieur par la réception, volontaire (dans les adultes), de la grâce et des dons; » car, « dans la justification même, l'homme reçoit, par Jésus-Christ auquel il est inséré (ou incorporé), tous ces (dons) infus en même temps que la rémission des péchés : la foi, l'espérance et la charité » (2). — Le concile du Vatican affirme avec plus de netteté encore, si faire se peut, la réalité objective de la vertu de foi, dès l'instant de la justification. (( L'Église catholique professe que cette foi, qui est le commencement du salut des hommes, est une vertu surnaturelle. » — « La foi en elle-même, n'opérât-elle pas encore par la charité, est un don de Dieu ; et son acte est une œuvre appartenant au salut. » — « Et parce qu'il est impossible, sans la foi, de plaire à Dieu et de parvenir à la société de ses enfants, personne ne put jamais sans elle obtenir la justification; et personne n'arrivera à la vie éternelle s'il ne persévère en elle jusqu'à la fin (3). » Cela s'applique aux adultes plus strictement et plus complètement, puisque non seulement la vertu mais aussi l'acte de foi sont exigés d'eux. Néanmoins cela s'applique quant à la vertu à ceux qui sont incapables de l'acte; et le concile du Vatican, après Clément V et et les Pères de Trente, est parfaitement en droit de professer l'universelle nécessité de la foi pour la justification.