‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 66 sur 144 · CONVERSIONS · texte numérisé non relu

CONVERSIONS

encore strictement tenu qu'à faire des efforts pour sortir de son incertitude. — Mais, si l'apologétique chrétienne est bien telle qu'elle doit être, si la prédication qui en est faite est exactement conforme aux enseignements traditionnels de l'Église, les fausses religions ne sont plus aucunement probables en face d'elle ; et l'hypothèse de « l'infidèle conduit par une opinion moins probable à demeurer dans son incroyance, et par là-même excusé du péché d'infidélité, » n'est plus qu'une supposition chimérique justement condamnée, « au moins comme scandaleuse et pratiquement pernicieuse, » par le pape Innocent XI (1). Lorsqu'en effet le catholicisme est montré dans son évidente vérité, nulle opinion plausible et prudente ne peut lui contredire, puisque l'évidence entraîne la certitude, et que la certitude exclut toute probabilité adverse (2).

288. — Dès qu'il est certain que sa religion, comparée avec celle de l'Église romaine, n'est qu'une opinion plus ou moins probable, l'infidèle ou l'hérétique est donc obligé, non pas d'adhérer sur-le-champ au catholicisme dont il ne voit pas encore avec certitude la crédibilité, mais de chercher à inieux s'instruire. — Cette recherche consiste à réfléchir, à étudier, <à' interroger^ dans la mesure des ressources dont on dispose. Durant cette période, la prudence autorise formellement à demeurer dans la situation extérieure où l'on se trouvait relativement à la religion (3). Mais peu à peu, sous l'action de la grâce et

(1) « 4. — Ab infldelitate excusabitur infidelis, non credens ductus opinione minus probabili. » [Décret. 2 mart. 1679. Cf. Morale surn. fondam., n°314, note.)

(2) Avec Sanchez {Decalog., lib. II, c. 1, n. 5-6), Ballebini {Op. theol. mor., t. Il, p. 48) pense qu'à l'article de la mort on serait tenu de croire au catholicisme quand même on ne le connaîtrait pas encore comme certainement vrai, mais seulement comme plus probablement vrai ; et la raison de cette décision est qu'alors on doit prendre le parti le plus sûr. Mais ces doctes théologiens oublient qu'ils viennent d'affirmer, quelques lignes plus haut, et d'affirmer à fort bon droit, qu'on ne peut faire un acte de foi sans un jugement certain de crédibilité : si on ne le peut, comment peut-on y être tenu? Et puis, si l'acte de foi est impossible sans la certitude préalable du jugement de crédibilité, comment sera-t-il plus sûr de le faire?

(3) «Quando lis qui in hseresi nutriti sunt persuasum est a puero nos abjicere et persequi verbum Dei, esse idololatras, pestilentes, deceptores, ideoque

de la méditation, l'on doit modifier les dispositions intérieures qui feraient manifestement obstacle à la découverte complète du vrai; l'on doit renoncer aux préjugés et aux passions, aux péchés et aux vices, dont l'influence obscurcirait la pensée ou paralyserait la volonté. La nécessité de recourir à la j^rière se révélant ensuite clairement, il y a une obligation, imposée par le droit divin i positif et par le droit naturel, de « demander pour recevoir, » de « frapper pour avoir entrée (1). » — Les circonstances peuvent également bien exiger qu'à la prière on joigne l'aumône, la mortification, la pauvreté, l'abnégation des honneurs et ambitions terrestres. En tout cela, le devoir est tracé par la conscience qui, outre sa fonction habituelle de règle immédiate de la vie morale, a souvent un rôle exceptionnel et des plus graves à remplir. En effet, quand la conversion n'est pas soudaine et miraculeuse, la conscience fait pour ainsi dire Vintérim de la religion, de la foi, de l'autorité spirituelle, tandis que l'erreur cesse lentement de dominer, et que lentement la grâce prépare l'avènement et le règne de la vérité. C'est comme un interrègne plein d'angoisses et de dangers; et les guides, les maîtres, les conseillers, ne sauraient être assez discrets, assez délicats, lorsqu'ils sont appelés à intervenir entre les fausses convictions mourantes et la vraie foi naissante.

Théorème XXXVIIL

289. — La foi actuelle, absolument nécessaire aux adultes pour être sauvés^ doit porter explicitement sur deux points de la révélation, qui sont l'existence de Dieu et son rôle de fin dernière.

taiiiquam pestem fugiendos, non possunt, stante liac persuasions, salva conscientia nos audire; et laborant ignorantia invincibili, quum non dubitent se esse in bona via. » (Busemhaum, McdiilUi, 1. I, c. ii, r. 1. n. 2.) — Cela est très vrai, mais perd progressivement de sa vérité à mesure que la lumière se fait dans ces pauvres âmes aveuglées.

(1) Matth . VII, 7-8. — Cf. Lo;/. sarn. obj., u" 8o7.

290. — n y a deux dogmes divinement révélés et appartenant déjà au domaine de la simple raison, du bon sens le plus élémentaire, qui servent de base indispensable et inébranlable, l'un à la doctrine théorique, l'autre à la doctrine pratique, de l'ordre surnaturel auquel nous fûmes élevés en Adam et relevés en Jésus-Christ. L'apôtre saint Paul les énonce distinctement en ce texte fameux : « Il faut que celui qui s'approche de Dieu croie qu'il existe, et quil devient réînunérateur pour ceux qui le recherchent (1). » Cela est dit à l'occasion du patriarche Enoch, afin de prouver que c'est à la foi qu'il dut sa miraculeuse translation de ce monde en l'autre : « car, pour approcher (ainsi) de Dieu, il faut croire en son existence et en sa qualité de rémunérateur pour ceux qui le cherchent. » Cela convient pour la même raison et avec la même rigueur à quiconque peut et doit vouloir, étant adulte, s'unir à Dieu par la vision béatifique : « car pour approcher (ainsi) de Dieu, il faut croire qu'il existe et qu'il récompensera ceux qui le recherchent. » Cela convient de même à ceux qui, ayant l'usage de la raison, veulent dès la vie présente être unis avec Dieu par la justification et la grâce sanctifiante : « car, pour approcher (ainsi) de Dieu, il faut croire son existence et son action rémunératrice envers ceux qui le cherchent. »

291. — Comment, en effet, l'adulte peut-il arriver à voir Dieu intuitivement, s'il ne lui a consacré son intelligence par l'acte méritoire de la foi théologale? Comment l'adulte peut-il adhérer aux dogmes dont la croyance alimente la vie surnaturelle de la grâce, s'il ne commence par admettre celui de l'existence même de Dieu? N'est-ce pas évidemment le point initial de toute la doctrine révélée? — Comment l'adulte peut-il obtenir le bien suprême et en jouir béatifiquement, s'il ne l'a mérité d'abord en croyant que Dieu daigne lui être accessible et couronner ses efforts par la plus merveilleuse de toutes

(1) rita-ôOcrai yàp ôeî xbv npo(7tp'/Jj[i.tvov ko QzCù, oti k'attv xol toi? Èxi^rj-roOTiv aùrov \i.t.rïf)y.■KOùô^T^z yivsTai. (Hebr., XI, 6.)

les victoires? Comment l'adulte peut-il ordonner son activité morale vers Dieu, éviter le péché, pratiquer la vertu, persévérer dans la justice, s'il ne croit que Dieu est le terme dernier où doit tendre quiconque veut être heureux éternellement, quiconque veut échapper à l'éternel malheur de la damnation? — Si donc la foi de l'adulte doit être actuelle, comme nous l'avons précédemment établi, elle doit être également explicite et porter sur le premier des dogmes théoriques et sur le premier des dogmes pratiques, — sur l'existence de Dieu et sur la fonction rémunératrice de Dieu.

292. — L'existence de Dieu est une existence digne de lui, identique avec lui, infinie et nécessaire comme lui. La fausse croyance qui lui attribuerait un être fini, contingent, créé, ne saurait être surnaturalisée et ne constituerait jamais un acte de foi. Les approfondissements de la métaphysique surnaturelle ne sont pas nécessaires; mais une exacte notion de l'existence divine est indispensable. Elle n'est du reste aucunement difficile à dégager de la notion obvie et spontanée du fini (1). — Dieu rémunérateur pour ceux qui le cherchent^ et conséquemment Dieu vengeur de ses droits contre ceux qui refusent de le chercher, c'est équivalemment Dieu fin dernière, Dieu oméga comme il est alpha de toutes choses, spécialement de tous les hommes, très spécialement de tous les adultes. Peu importe la forme précise sous laquelle on saisisse cet adorable objet : que ce soit expressément comme fin, ou coxnvciQJuge, ou coTamQ rémunérateur, l'acte de foi est bien ce qu'il doit être; et ici encore il n'est certes pas difficile à concevoir et à former.

293. — C'est bien d'un acte de foi qu'il s'agit dans le texte paulinien, — non pas d'une connaissance purement rationnelle et acquise par voie de démonstration naturelle ; non pas même de cette connaissance évidente , mais aidée par les grâces actuelles, qui se rapporte aux

(1) Voir Loij. surn. sid/j., Tliéorèiiie LXXVl.

motifs de crédibilité, constitue pratiquement le motif de croire, et précède logiquement la croyance théologale. Ce que l'Esprit-Saint réclame par l'organe de l'Apôtre, c'est l'acte de croire en Dieu existant et fin dernière, parce qu'il a révélé son existence et son rôle de terme suprême, et que notre raison nous montre évidemment qu'il est digne de toute créance en révélant ces deux points comme tous les autres dont il lui a plu de témoigner. — Les difficultés tirées d'une prétendue incompatibilité du voir et du croire relativement à un même objet n'ont qu'à s'avouer vaincues; elles ne sauraient faire obstacle à la très nette et très lucide déclaration de la Sainte Écriture (1).

294. — Cette déclaration est le commandement positif de Dieu s'ajoutant au droit naturel qui déjà prescrivait aux adultes, comme devoir absolument indispensable, comme nécessité absolue et de moyen, la foi actuelle en l'existence et en la rémunération divines. — L'Église est intervenue dans le même sens par la condamnation de cette proposition censurée le 2 mars 1679, par décret pontifical d'Innocent XI : « La seule foi en l'unité de Dieu paraît nécessaire de nécessité de moyen, et non la foi explicite en Dieu rémunérateur (2). » On devine aisément pourquoi cette distinction : il s'agissait de faciliter le salut aux infidèles. Mais c'était une bien puérile invention, car Dieu fin suprême n'est pas plus difficile à concevoir que Dieu être infini, et la révélation n'est pas plus obscure sur un point que sur l'autre. — En tout cas, la question est décidée : les deux dogmes doivent être explicitement crus par les adultes. Le droit positif, soit divin soit ecclésiastique, promulgue clairement l'obligation fondamentale résultant déjà de notre vocation à l'ordre surnaturel, et nous mettant en demeure

(1) Nous les avons réfutées ampleaient en Log. siirn. subj., Théorème LXVI. |

(2) « 22. — Nonuisi fides unius Dei necessaria videtur necessitate medii ; non autem explicita, remuneratoris. » — Celle {.roposilion est réprouvée « au moins comme scandaleuse et pratiq;;ement pernicieuse.»

d'accepter loyalement toutes les conséquences qui en découlent dans le domaine de la théorie ou de la pratique.

295. — Un grand nombre de théologiens ont enseigné qu'il ne suffit pas, pour répondre aux prescriptions indispensables et rigoureusement nécessaires dont nous parlons, de croire explicitement à l'existence de Dieu et à la juste rémunération dont il récompense ses tldèles serviteurs. Ils ont exigé, au même titre et au même degré, que la foi actuelle embrasse aussi les deux mystères de la Sainte Trinité et de l'Incarnation. Suivant eux, un adulte capable d'en connaître la crédibilité, ne pourrait être sauvé s'il n'en avait effectivement et formellement la croyance. Nous ne pouvons admettre leur exigence et ce surcroît d'obligation. — Nous ne disons pas du tout qu'un adulte soit libre de se refuser à croire ces dogmes quand ils lui sont proposés; ni qu'il soit libre de prendre ou non la peine de s'en instruire ; ni qu'il puisse certainement recevoir la grâce du baptême en ignorant Jésus-Christ et les trois Personnes divines au nom desquelles il est baptisé (1). — Mais nous disons que le ciel ne sera pas fermé à l'adulte qui, ayant eu la foi explicite en l'existence de Dieu et en son jugement rémunérateur, ayant eu par le fait même la foi implicite en tous les autres dogmes révélés , n'aurait pas cru explicitement la Trinité et l'Incarnation , — non pour les avoir rejetés ou négligés par quelque faute mortelle, — mais pour avoir cédé à quelque cause véniellement coupable ou peut-être même très innocente, qui l'a privé de les connaître et de les croire.

296. — Si nous n'admettons pas ici d'obligation indispensable, de nécessité absolue et de moyen, mais

(l) Il est probable, en effet, que la foi explicite en la Trinité et en Jésus- Christ soit une condition sine qna non, non pas de la validité du baptême, mais de la justification par le baptême, quand il s'agit d'adultes assez intelligents et assez libres de leur temps pour être instruits de ces deux dogmes essentiellement baptismaux. S'ils négligent volontairement de s'en instruire, ils commettent un péché mortel qui n'empêche pas le baptême d'être valide, mais qui l'empêche de produire la justihcation dont ces baptisés ne sont pas actuellement capables.

seulement un devoir dont on peut être dispensé pour quelque raison sérieuse, ou dont la violation peut être expiée par un acte de sincère pénitence sans qu'il y ait d'ailleurs foi explicite dans les vérités omises (1), — c'est que Tafifirmation contraire n'est prouvée par aucun texte de la Bible, par aucune tradition ni décision de l'Église; c'est que les raisonnements sur lesquels on prétend l'asseoir n'ont vraiment rien de convaincant.

— On dit bien que ces deux points sont essentiels au christianisme : oui, mais ils ne le sont pas à l'essence de l'ordre surnaturel qui ne les inclut pas forcément.

— On dit qu'ils sont égaux en importance à l'existence de Dieu et à la rémunération finale : non, car sans celles-ci le dogme et la morale n'ont plus de base. — On dit que personne, avant ni après Jésus-Christ, ne fut sauvé qu'en son nom : oui, si l'on veut parler de sa médiation et de sa grâce objectives; non, si l'on parle de la foi subjective que doivent avoir en lui tous ceux qui le peuvent connaître, — mais dont Dieu dispense les enfants et les adultes improprement tels , s'ils sont d'ailleurs baptisés, — et dont il peut également dispenser les adultes proprement tels.

297. — L'infinie sagesse et bonté du Rédempteur se manifeste encore dans cette nouvelle facilité accordée aux hommes nés en dehors de l'Église et du christianisme. Sans doute il pourrait miraculeusement faire que la Trinité et l'Incarnation leur fussent notifiées à tous individuellement. Mais tant de miracles ne sont peut-être pas bien dans l'ordre de la Providence. — Il est mieux que la révélation primitive dont les vestiges se retrouvent à peu près partout, que la révélation mosaïque dont le mahométisme et surtout le judaïsme gardent

(1) Nous visons l'hypothèse où un très médiocre fidèle, ayant négligé d'apprendre et de croire autre chose que les deux dogmes indispensables, et se trouvant dépourvu de tout moyen actuel de s'instruire et de croire davantage, se repentirait sincèrement de sa négligence antérieure. Il pourrait être pardonné, par exemple au moment de la mort, grâce à un acte de contrition parfaite qui est possible sans la connaissance distincte de la Trinité et de l'Incarnation.

des fragments précieux, que la révélation chrétienne largement conservée dans le schisme et même dans l'hérésie, — il est mieux, dis-je, que ces révélations unanimes à proclamer l'existence de Dieu et sa dignité de fin dernière, aient la charge d'en témoigner devant tous les hommes et au cours de tous les siècles. Que si, pour quelques âmes, ces moyens ordinaires ne suffisent pas, il reste à la miséricorde divine le moyen extraordinaire d'une révélation intérieure ou extérieure, médiate ou immédiate, attestant avec une autorité manifestement divine ces deux dogmes sans la croyance explicite desquels nul adulte complètement tel ne parvint et ne parviendra jamais au royaume des cieux.

Théorème XXXIX.

298. — V obligation de croi^^e explicitement d'autres dogmes que ceux de l'existence de Dieu et de la rémunération finale se détermine d'après Vi^nportance objective des diverses vérités révélées, et d'après les devoirs ou besoins subjectifs des personnes tenues de croire actuellement.

299. — On invoque souvent, dans la question qui va nous occuper, l'inconvénient qu'il y aurait à rendre les conditions du salut plus lourdes après qu'avant la venue du Rédempteur; et c'est un des arguments dont se servent parfois les défenseurs de la doctrine que nous avons nous-même soutenue à la fin du précédent Théorème. Nous ne croyons pas fort à la légitimité d'une pareille raison, attendu qu'en fait les chrétiens ont plus d'obligations que les contemporains des patriarches, et qu'ils ont aussi des secours et des grâces en proportion avec leurs devoirs. — Nous n'hésitons donc pas à reconnaître maintenant que le nombre est assez grand des vérités auxquelles Dieu veut nous voir adhérer par une foi explicite, sans cependant que celle-ci soit de nécessité absolue et de moyen, ni que le droit naturel

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