II. — Éviter les péchés destructeurs de la foi
Théorème XLIV.
334. — Les péchés destructifs de la vertu de foi sont ceux qui nient soit ses motifs de crédibilité, soit son motif de croyance, soit ses objets, soit enfin sa règle authentique:
(1) « Infidelitas pure negativa in his quibus Christus non est prsedicatus peccatum est. » [Prop. 68^ condamnée par S. Pie V (1 oct. 1567) et ensuite par Grégoire XIII et Urbain VIII.
(2) Cf. S. Thom., Sim TfieoL, 22, q. 10, a. 1.
ils appartiennent tous à Tinfidélité comme à leur genre; et ils se spécifient principalement en incrédulité et en impiété, en apostasie et en hérésie.
335. — Un enfant ou un adulte ont été régulièrement baptisés ; ils ont reçu avec la grâce sanctifiante la vertu de foi, la foi infuse, la foi habituelle. Malheureusement ils peuvent la perdre. — Comment? Non point par tous les péchés, même graves, opposés à cette vertu; car il en est, nous le verrons bientôt, dont la gravité n'a pas pour effet de supprimer la vertu de foi, même en supprimant la charité et la grâce sanctifiante. — Les fautes qui détruisent la foi habituelle ont pour caractère distinctif d'être en opposition catégorique, en contradiction formelle, avec son rôle dans le monde intellectuel, avec les principes essentiels de la révélation divine dont elle est l'instrument vital, vivifiant, dans l'âme et dans la société humaines. — Toutes ces fautes destructives de la vertu de foi se rangent sous quatre catégories que voici : 1. négation des motifs de crédibilité ; 2. négation du motif de croyance; 3. négation de Vobjet à croire; 4. négation de la règle de croire. — Cette quadruple négation est parfois 1. simplement intérieure, ou 2. seulement extérieure, ou 3. tout ensemble extériew^e et intérieure. — Ces diverses formes de péché pourraient prendre le nom générique d'infidélités subséquentes ou. consécutives à la réception de la foi infuse : car, de même que par celle-ci on devient fidèle, ainsi par celles-là on devient ou redevient infidèle. — Nous examinerons dans le présent Théorème les infidélités subséquentes intérieures, réservant les extérieures pour le suivant.
336. — a) La foi peut d'abord être supprimée par la négation purement intérieure, ou tout ensemble extérieure et intérieure, mais volontaire et coupable (1), des
(1) Cette négation ne serait ni suffisamment volontaire ni suffisamment coupable pour détruire la vertu de foi, dans le cas où elle procéderait d'une ignorance involontaire et invincible, voire même d'une ignorance volontaire «t vincible mais réelle et enipècliant effectivement de voir la vérité des motifs
motifs de crédibilité nécessaires, — soit de tous, soit seulement de quelques-uns ou même d'un seul d'entre eux. Souvent c'est le premier de tous, l'existence de Dieu, qui est nié; souvent c'est le devoir pratique d'adhérer à la vérité révélée ; souvent c'est la valeur historique des preuves qui certifient la réalité de l'intervention divine dans les affaires de ce monde. — Celle espèce àHnfidélité nous semble utilement désignée par l'épithète d'incrédule, parce qu'elle est directement opposée au jugement de crédibilité. — U infidélité incrédule est athée, quand elle n'admet pas que Dieu soit; matérialiste, naturaliste, moniste, quand elle n'admet rien en dehors de la substance cosmique; pa7itliéiste, quand elle identifie tout avec un Dieu qui n'est plus Dieu; rationaliste^ déiste, quand elle nie que Dieu puisse ou veuille se communiquer surnaturellement à nous. — Elle constitue aussi à un certain degré le crime déshonorant à'apostasiCy qui devient plus complet et plus intolérable lorsqu'il est extérieur, et qu'il ne rompt pas seulement avec Dieu, mais avec son Église et ses fidèles serviteurs. 337. — b) La foi peut ensuite être anéantie dans une âme par la négation intérieure, exprimée ou non, mais volontaire et coupable, du motif de croyance, c'est-à-dire de l'autorité de Dieu sur la raison humaine, du droit absolu qu'il a d'être cru sur parole. — Cette sorte à' infidélité, qui résulte ordinairement de la première , ou qui provient de l'absurde doctrine protestante et janséniste des mensonges divi7is (1), mérite spécialement la qualification
de crédibilité. (Cf. Ballerini, Op. theol. mor., t. Il, p. 60-61.) Celle remarque convient également aux autres sortes de négation et d'infidélité dont nous parlerons en ce Théorème. On peut, en effet, être gravement coupable en restant ignorant par paresse, lâcheté, corruption morale, haines personnelles, etc. ; mais une telle ignorance n'est pas intellectuellement et formellement dirigée contre la foi; elle ne la détruit donc pas.
(i) Que Dieu trompe quelquefois les hommes au moins par la forme sinon par le sens de sa parole, c'est un corollaire indispensable de la théorie calviniste et janséniste de la prédestination. 11 faut bien que les misérables destinés a priori aux peines de l'enfer y soient conduits de gré ou de force ; à quoi le piège des paroles divines à double entente sert grandement, comme on peut le voir dans certaines pages absolument déplorables de Pascal. (Voir notre édition àes Pensées, passim.)
d'impie, parce qu'elle s'en prend audaciéusement à Tinfinie bonté de Dieu envers les hommes qu'il a daigné instruire immédiatement lui-même. — Cette infidélité impie est une apostasie au même degré et de la même manière que la précédente. Elle s'est mêlée plus d'une fois aux rêveries odieuses des manichéens, des dualistes, des vaudois, pour lesquels l'Ancien Testament était l'œuvre d'un « mauvais principe » éternel et nécessaire comme le u bon principe » du Nouveau Testament; en celui-ci même toute la partie visible, l'Église, les sacrements, le culte, était attribuée à « l'auteur du péché », — de sorte que l'apostasie.dualiste n'était pas seulement une rupture effrontée avec la révélation mosaïque, mais aussi une révolte déclarée contre la révélation chrétienne.
338. — c) La foi infuse est également supprimée par la négation intérieure, extériorisée ou non, mais volontaire et coupable , de Vohjet à croire. Tantôt c'est une négation totalcy au profit d'une fausse révélation comme celle des bouddhistes, ou d'une pseudo-gnose comme celle des basilidiens; tantôt ce n'est qu'une négation partielle, comme celles du paganisme gréco-romain, du talmudisme ou judaïsme réfractaire envers le Christ, •du maliométisme, — puisque ces apostasies, même extérieures , ne sont ni aussi complètes ni aussi radicales que celle d'un catholique embrassant la religion des Védas. Moins profondes encore sont les apostasies hérétiques, prétendant conserver le nom d'Églises chrétiennes, avec la doctrine et la grâce du Sauveur. — Toutes ces fautes directement opposées à l'objet de la foi pourraient être rangées sous une espèce distincte d'infidélité que nous appellerions volontiers dogmatique ou doctrinale, attendu qu'elle ne vise plus seulement les préliminaires, mais les vérités mêmes de la foi.
339. — On, tombe dans cette infidélité doctrinale en niant des objets de foi nôh définis par l'Église aussi bien que des objets définis par elle; car, nous le savons (1), ce n*est
' (i) Cf. ci-(lesRHs, II» 103.
pas sa définition, si authentique et si infaillible qu'elle soit, qui fait la révélation à laquelle nous devons croire.— On est sans doute coupable d'infidélité quand on rejette 1. une vérité formellement enseignée, comme de foi, par un concile œcuménique ou par un pape définissant ex cathedra ; 2. une vérité résultant immédiatement d'une condamnation frappant de la même manière une proposition déclarée hérétique ; 3. une vérité clairement énoncée dans l'Écriture ou la Tradition divines dont l'Église propose en bloc à notre foi les assertions ou témoignages formels; 4. une vérité quotidiennement et universellement enseignée par l'Église comme objet de croyance théologale. Ces vérités appartiennent d'une façon ou d'une autre à la foi définie, et l'on ne saurait les nier sans commettre un acte d'infidélité doctrinale, et sans perdre la foi infuse. — INIais on est coupable aussi de ce péché, en niant des points révélés quoique non définis. Il en est dont on sait la crédibilité l. par révélation particulière tout à fait incontestable; 2. par déduction logique de deux prémisses révélées; 3. par étude approfondie et personnelle de la Sainte Écriture ou de la Tradition divine; et si la conviction qu'on en a se trouve conforme ou du moins conciliable avec les dogmes définis, on est tenu d'y croire sous peine d'info délité doctrinale, de perte de la foi infuse, et même d'apostasie intérieure.
340. — cl) L'infidélité opposée à la foi définie par CÊqlise a une gravité d'autant plus considérable qu'elle ne s'attaque pas seulement à l'objet à croire, mais bien à la règle de croire. Cette règle divinement instituée, perpétuellement vivante, infaillible dans ses directions définitives, c'est y Église enseignante, le pape, le concile œcuménique, l'épiscopat universel, éclairant et gouvernant continuellement les croyances des fidèles. — La nier équivaut simultanément à deux actes destructifs de la foi infuse : tout d'abord à la négation d'un dogme très sûrement exprimé dans la révélation; ensuite au renver-^
sèment d'une institution essentielle à l'organisation du monde surnaturel par Jésus-Christ. — Aussi, et en raison surtout de cette dernière malice, la désobéissance formelle, volontaire et coupable, aux enseignements définitifs de l'Église en matière de foi, est-elle une infidélité toute spéciale que la coutume appelle hérésie, c'est-à-dire séparation, substitution de la raison privée et faillible à une autorité publique et infaillible. — On est implicitement hérétique déjà en rejetant les vérités révélées mais non définies, attendu qu'on viole ainsi les prescriptions générales de l'Eglise relativement à cette catégorie d'objets à croire. Mais on devient explicitement hérétique en repoussant les vérités définies, attendu qu'on viole des enseignements exprès et spéciaux de l'Église, et qu'on lui dénie à elle-même son droit de règle de la croyance. — Aussi, fût-elle simplement intérieure, l'infidélité formellement hérétique est une apostasie plus complète que les précédentes.
341. — La négation constitutive de toute infidélité réelle se présente toujours sous la forme essentielle à! un jugement iwiéTiQWv : ne jugeant pas, on ne nierait pas. Si l'on s'abstenait d'adhérer à un point de foi, non par refus de croire ni par doute, mais par fatigue intellectuelle, par frivolité, par crainte des conséquences pratiques résultant d'une adhésion expresse et sincère à cette vérité, l'on ne jugerait et ne nierait pas; l'on ne pécherait pas contre la foi, mais contre quelque autre vertu; l'on ne serait formellement et intellectuellement ni hérétique ni infidèle (1). — Le jugement dans lequel
(1) Faut-il donc regarder comme hérétique celui qui doute d'un article de foi ou de la religion tout entière? Oui certainement, si ce doute est conscient ei positif, affirmant que la foi ou la religion ne sont pas certaines quoi qu'en dise l'Église catholique. Non, si ce doute est inconscient de son opposition à l'Église, ou s'il est purement négatif, n'affirmant ni explicitement ni implicitement l'incertitude de la doctrine catholique, mais se bornant à une pure abstention de juger pour ou contre. Je ne dis pas que celte abstention puisse se rencontrer souvent à l'état absolu, n'impliquant vraiment aucun doute positif; je consens toutefois à en admettre la possibilité théorique, mais nullement la licéité morale. (Cf. Martinus Becanus, Sum. Theol. schoL. p. m, tr. i, c. 14. q. 2, n. 7-9.)