CHAPITRE II De la vertu d'espérance
SECTION I De l'espérance naturelle et pré ter naturelle.
AuTiCLE I. — Théorie générale de l'espérance.
Théorème XLIX.
374. — L'espérance, surtout l'espérance religieuse, mérite d'être sérieusement étudiée dans V ordre naturel et préternaturel ; le théologien doit en méditer profondément la forme et le rôle surnaturels.
375. — Ce Chapitre IF sera notablement plus court que le premier. De soi, la matière est moins ample, moins difficile et mieux élucidée que celle de la foi. Je ne dis pas du tout qu'elle ait moins d'importance : car, si elle n'est pas la racine du salut, elle est pourtant la forme élémentaire de cet amour théologal sans lequel il n'y a point de grâce sanctifiante ni de salut possibles (1). Qu'on ne juge donc pas de sa valeur par la brièveté de l'étude que nous lui consacrons. — Ce n'est pas seulement par raison de symétrie, mais par nécessité logique, que nous la partageons en deux Sections, comme celle de la foi ; et
(1) Il est remarquable que des trois verlus théologales une seule a pour acte la connaissance; les deux autres ont pour opération Vamourh sesdeux degrés, intéressé et désintéressé.
280 VERTUS TnÉOLOGALES
que nous traitons successivement de l'espérance non surnaturelle et de l'espérance surnaturelle. Ce que nous aurons, dans la Première Section, à dire de l'espérance préternaturelle ne demande que peu de lignes, et nous n'aurons pas à lui consacrer de Théorème spécial.
376. — Uespérance naturelle constitue un genre très étendu, méritant un Article 1" qui en exposera la théorie générale, et renfermant comme espèce moralement suréminente V espérance religieuse, naturelle aussi sans aucun doute, qui sera l'objet d'un Article 2"", — Si nous faisons ici de la psychologie, ce n'est pas à la manière des simples philosophes, mais en vue des Théorèmes de vraie théologie surnaturelle qui viendront après, et qui seront à l'avance éclairés et prouvés en bien des points par cette rapide introduction.
Théorème L.
377. — V espoir est essentiellement un acte 6?'appétition envers un bien connu pour utile ou agréable, mais absent, difïïcile, et cependant accessible; la répétition de cet acte appétitif peut pjvduire la vertu naturelle ou acquise d'espérance.
378. — L'acte d'espérance, Vespoir, est un mouvement appétitif, une tendance vers un bien connu. Il se remarque déjà dans l'ordre sensitif, animal ou humain; et il y est aussi passionnel et passif qu'actif, obéissant d'une manière simplement physique et réflexe à l'impression du bien matériel qui lui est matériellement proposé. La raison doit le moraliser de son mieux, comme toutes les autres passions, sans pouvoir toujours l'exciter ou le modérer comme elle le voudrait, comme elle devrait du moins le vouloir. — L'instinct dans l'animal, les dispositions naturelles dans l'homme, sont en grande partie la cause pour ainsi dire mécanique de cet espoir sensitif ç\MQ id^wi de personnes , de nos jours surtout, prennent pour une vertu, et dont elles parlent emphati-
AMOUR d'espérance ^81
quement comme d'un mystérieux et surnaturel privilège (1). En réalité, c'est là une simple réaction physiologique et organique, utile quand elle obéit à la raison, inutile sinon mauvaise quand elle lui résiste.
379. — Dans l'ordre intellecluel, V espoir n'est que secondairement une passion : il est proprement et principalement un acle spirituel de la volonté sollicitée par un bien immatériel ou immatériellement connu. — Par le fait même que c'est un acte de la volonté, et un acte de tendance vers le bien, il appartient à la grande catégorie de l'amour. Mais il y occupe une place nettement définie, qui n'est pas la plus haute, la plus sublime. — On se rappelle, en effet (2), que le bien se présente sous une triple forme, sous une triple relation de convenance avec la volonté. Tantôt il sollicite et provoque en elle des mouvements \imç{M(dmen\j désintéressés, causés parla perfection qui le constitue, par l'honneur et l'honnêteté qui le caractérisent : alors l'amour qui lui répond est la charité, la dilection pure et dégagée de tout retour même légitime du sujet sur soi-même. Tantôt, au contraire, le bien sollicite et provoque dansla volonté des mouvements intéressés, excités par Vutilité qu'offre l'objet aimé au sujet aimant, ou par le plaisir que celui-ci peut retirer de celui-là : l'amour répondant alors à l'appel du bien est une affection mêlée de quelque intérêt, inspirée par le désir de quelque profit ou par la recherche de quelque satisfaction personnelle. Cette espèce inférieure d'amour est morale si elle n'exclut pas l'espèce supérieure et transcendante, si elle lui est au moins objectivement coordonnée, si elle peut conduire la volonté vers elle en vertu de ce principe certain, que (( le bien de relation est premièrement un bien en soi, et qu'en l'aimant à cause de ses avantages externes on est logiquement incité à l'aimer à cause de sa valeur interne. »
(1) Sur cet espoir animal ou sensitif, Cf. Sum. TheoL, i2, q. 40, a. 3 et 6. — Sur la moraiisation à lui donner, voir notre Morale sum. fondam., Théorèmes XLIII, XLV.
(2) Morale sum. fondam., Théor, XllI.