‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 83 sur 144 · VERTUS T U É 0 L 0 G A L E S · texte numérisé non relu

VERTUS T U É 0 L 0 G A L E S

380. — L'espoir est toujours renfermé dans la catégorie de l'amour intéressé; mais il ne lui est pas adéquat, et quantité d'affections motivées parle bien utile ou par le bien agréable ne sont pas des actes d'espérance. Ceux-ci ne se produisent qu'envers un bien absent, et par conséquent ils contiennent un élément de regret ou de désir ; — qu'envers un bien difficile à conquérir, et par conséquent ils impliquent un effort, un élan, un déploiement de force; — qu'envers un bien possible, et par conséquent ils se complètent par un sentiment de confiance. — Sans ce mélange de désir, d'effort, de confiance, l'amour intéressé ne serait pas encore V espoir ; avec et par ces trois conditions, il l'est formellement. — Ce qui le différencie le plus nettement du simple désir ou de la pure convoitise, c'est l'énergie, la générosité, et pour ainsi dire la noble et sainte colère avec laquelle le soldat court au but qu'il veut conquérir. Aussi la tradition des vrais philosophes et théologiens range-t-elle l'espoir parmi les mouvements irascibles et non simplement concupiscibles de l'âme (1).

381. — Les sources psychologiques d'où émane l'acte d'espérance naturelle sont au nombre de trois; — 1. la connaissance théorique du bien espéré : si on l'ignorait, on ne l'aimerait aucunement; si on ne le savait utile ou agréable, on ne l'aimerait pas d'un amour rationnellement intéressé; — 2. la connaissance expérimentale, ou pratique, des obstacles à vaincre et des ressources à employer pour l'obtenir : si on n'en connaissait les difficultés, on l'aimerait d'un simple désir; si on le croyait inaccessible, on l'aimerait sans espoir; — 3. V habitude ou vertu acquise par la répétition d'actes d'espoir : si on n'avait formé en soi cette bonne et raisonnable accoutumance, on ne garderait pas aisément le juste milieu des aspirations vertueuses; on flotterait un peu au hasard entre la présomption qui ne doute de rien et la désespérance qui se décourage de tout, entre l'excès de

(O Cf. S//m TheoL, 42, q. 40, a. 1-2.

LÉGITIMITÉ DE l'eSPOIR 283

confiance fréquent dans la jeunesse et l'excès de défiance commun dans la vieillesse; l'expérience réduit cette double exagération à une moyenne proportionnelle qui fait les justes et sages espoirs (1).

382. — L'acte et surtout la vertu acquise d'espérance, l'espoir actuel et surtout l'espoir habituel, donnent beaucoup d'intensité, de promptitude et de joie à la recherche et à l'usage du bien ; ils excluent fort utilement les craintes déraisonnables, les hésitations excessives; ils engendrent les légitimes audaces avec les prudents empressements (2). — Par là se révèlent la bonté morale et la légitimité de l'espérance, de l'amour d'espérance, de l'amour sagement intéressé envers un bien utile ou agréable, absent et ardu, mais possible et accessible. Ce qui nous meut vers des biens réels quoique secondaires; ce qui nous inspire de l'ardeur et de la persévérance; ce qui éloigne de nous, dans la vie individuelle ou sociale, la lâcheté, la paresse, le découragement, — est incontestablement clans V ordre et se rattache de plus ou moins près à la fin suprême de toute existence et de toute activité humaines. Il y aurait sans doute erreur grave à ne voir aucun amour au-dessus de l'amour d'espérance, à ne vouloir aucune affection désintéressée envers la très sublime et très admirable honnêteté de la perfection ou du devoir en soi. Mais il y aurait également erreur grave, sophisme intolérable, à penser que l'homme puisse et doive arracher de son cœur toute affection intéressée. Les orgueilleux prôneurs du désintéressement absolu et continuel sont aussi bien dans le faux, que les odieux fanfarons de l'intérêt et de l'égoïsme à outrance. L'opinion mondaine a toujours oscillé, elle oscille plus que jamais, entre ces deux extrêmes; seule, la doctrine catholique tient le vrai milieu qui est théoriquement inattaquable et pratiquement indispensable. L'espoir n'est pas tout, mais il n'est pas rien.

(1) Ibid., a. 2-6, passim.

(2) Ihid , a. 7; q. 45. a. 2.

Artici-e II. — Théorie spéciale de l'espérance religieuse.

Théorème LI.

383. — Naturellement et surtout préternaturellement, r homme est capable d'une espérance religieuse théoriquement exacte, mais le plus souvent dénaturée par ses erreurs et par ses vices, dès qu'il n'est plus sous Vinfluence de la grâce et de /'espérance surnaturelles; jamais, du reste, ses désirs naturels de béatitude ne constituent pour lui un commencement quelconque de vocation surnaturelle.

384. — Assurément, la raison humaine livrée à sa spontanéité naturelle, la philosophie surtout avec ses recherches et ses réflexions méthodiques, auraient pu et dû connaître Dieu, son rôle essentiel de premier principe universel et d'universelle fin dernière, notre coordination ou finalité relativement à lui, les grands obstacles mais aussi les grandes ressources que la création présente à qui veut tendre vers lui et vivre d'une façon naturellement assez bonne pour le posséder naturellement, comme terme et définitive récompense des efforts et des épreuves d'ici-bas (1). — L'espérance naturelle n'eût donc pas été uniquement profane. Elle aurait eu un objet sacré, une sphère divine; elle eût été natuy^ellement religieuse. Dieu l'eût éclairée par les rayons lumineux qu'il a mêlés parmi les ombres de toutes ses œuvres matérielles ou spirituelles. Il l'eût soutenue et secondée par les motions générales ou particulières de sa providence infinie. Il l'eût couronnée par une manifestation très belle, quoique purement logique et analogique, de son existence et de ses opérations adorables.

385. — Préternaturellement, et sans la pousser complètement hors des voies et des limites de la nature créée,

(1) Cf. Loij. surn. subj., ïliéor. LXXV-LXXVI.

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