‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 84 sur 144 · ESPÉRANCE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

ESPÉRANCE RELIGIEUSE

il aurait pu la faire participer aux conditions excellentes de l'espérance naturellement infuse dans les esprits angéliques : science innée de toutes les vérités morales nécessaires comme bases d'un espoir vraiment rationnel; secours effectifs pour la production d'actes angéliquement et miraculeusement supérieurs aux hésitations, aux craintes, aux défaillances du cœur humain dans son aspiration vers le beau et le bien éternels; récompense enfin consistant dans une connaissance et une jouissance de Dieu plus parfaites que celles du plus grand des philosophes, presque aussi parfaites que celles dont la nature des anges eût été capable si elle fût restée en dehors du monde de la grâce et de la gloire. — Mais cette angélisation de l'espérance religieuse connaturelle à l'homme n'a jamais existé séparément de sa divinisation par l'espérance surnaturelle. En Adam innocent, elle a coexisté avec celle-ci sous la forme spéciale de nobles et heureuses immunités qui le préservaient de l'ignorance et de la concupiscence. En quelques saints, on l'a revue et on la reverra sous la forme privilégiée de dons mystiques équivalents ou même supérieurs aux immunités adamiques. Pour la grande et très grande majorité des hommes, elle n'est qu'un privilège regretté sinon oublié.

386. — Quoique théoriquement capable d'une espérance religieuse naturellement irréprochable , la race humaine en est pratiquement et presque toujours frustrée par ses faiblesses, ses ignorances et ses passions. — L'histoire nous la montre plongée dans un océan d'obscurités et d'incertitudes relativement à l'existence et surtout à la nature de Dieu; embarrassée dans d'inextricables difficultés extérieures ou intérieures qui l'empêchent de suivre les lumières de la raison ; entraînée comme fatalement et irrésistiblement vers les biens matériels et sensibles. En droit, elle pourrait et devrait se maintenir dans la voie lumineuse des espérances célestes et des commandements divins. Mais en fait elle

ne s'y maintient que par l'intervention de la révélation et de la grâce, que par l'espérance surnaturelle actuelle ou habituelle, que par la puissante et gratuite influence de cette deuxième vertu théologale. — Païens d'autrefois et d'aujourd'hui, rationalistes ou matérialistes d'avant et d'après le christianisme, tous méritent la condamnation que saint Paul a portée contre ces hommes (( sans Christ, n'ayant point l'espérance de la (divine) promesse, et sans Dieu en ce monde (1). »

387. — On s'est plus d'une fois ému, dans l'École, d'un désir ncHurcl de voir Dieu, qui semble être le fruit spontané de la réflexion philosophique, telle surtout que la pratiquaient un Socrate, un Platon, un Aristote; et l'on s'est fort préoccupé d'expliquer comment saint Thomas pouvait affirmer la réalité de ce « désir de la nature, » ne pas admettre qu'il soit privé de son objet, et conclure de là que « les bienheureux voient l'essence de Dieu dans le ciel (2). » Ce désir de voir Dieu étant réel et naturel, on s'est demandé s'il n'inclut pas naturellement un amour au moins initial de Dieu sujmaturellement connu \ et s'il ne constitue pas, en fin de compte, « une espérance naturelle d'un bien surnaturel. » Mais alors que devient la différence fondamentale entre la nature et la grâce? Naturellement espérée, la vision béatifique ne pourrat-elle pas être naturellement atteinte? Ne faut-il pas , comme minimum absolument indispensable, accorder aux rationalistes que l'homme a une vocation naturelle à une condition et à une béatitude surnaturelles? Et n'est-ce pas l'unique moyen de supprimer la contradiction qui dépare et fait pour ainsi dire éclater en pièces la doctrine de saint Thomas?

388. — A ces interrogations et à ces inquiétudes, nous répondons tout simplement que désir n'est pas espoir. — A supposer que des philosophes spiritualistes reconnussent la possibilité d'une vision intuitive de Dieu par

(1) Eph., 11, 1:2.

(2) Sum. ThcoL, i. q. i2, a. 1.

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