SUJET DE L*ESPÉRANCE
elle a pour objet matériel tout bien surnaturel promis par Dieu à l'homme; elle a pour objet formel la bonté divine, centre et source cVun tel bien ; elle a enfin pour motif Vutilité ou la délectation surnaturelles des faveurs offertes et promises par la révélation.
398. — a) L'espoir théologal est un acte de la volonté surnaturalisée; et la vertu d'espérance infuse réside en cette même volonté comme dans son sujet. La surnaturalisation dont il s'agit n'est pas nécessairement celle qui résulte de la vertu de charité, de la grâce sanctifiante, — car elle peut exister dans une âme coupable de certains péchés mortels. Mais elle exige assurément plus que les seules grâces actuelles dont la foi peut se contenter comme de suffisants préliminaires. La foi théologale est en effet une condition essentielle, indispensable, à la production des actes et de la vertu infuse d'espérance. Si l'on n'est pas croyant, l'on ne peut espérer comme il faut pour le salut, puisque les « choses à espérer » et le motif d'espérer dépendent entièrement de la révélation et de la croyance surnaturelles, ainsi qu'on l'a déjà vu et qu'on le verra mieux encore dans un instant. — La foi simplement ac^i^e/Ze ne serait-elle pas assez efficace pour préparer l'espérance pareillement ac/ite//e.? On pourrait penser que oui, et n'exiger la vertu infuse de foi que pour préparer la collation de la vertu infuse d'espérance. Mais cette façon de comprendre la nécessité de croire avant d'espérer surnaturellement nous semble par trop superficielle : car si la foi n'est pas encore habituelle et infuse dans l'âme, celle ci , après avoir été croyante, ne l'est plus réellement et formellement quand elle passe à l'acte d'espérance (1); par conséquent elle ne peut, même avec des grâces actuelles de volonté, le produire surnaturel et théologal. Nous pen-
(1) Elle l'a été un instant, quand elle croyait actuellement; mais, cet instant étant éioulé, elle ne croit plus maintenant, elle n'est plus formellement '^royante, elle n'est plus habitue llement ni actuellement fidèle.
sons donc que toujours la vertu de foi est nécessaire à Vacte d'espoir, lors même qu'il se produirait sans la vertu d'espérance et avec les seuls secours actuels de volonté. Ainsi l'espoir théologal requiert comme sujet une volonté sanctifiée et surnaturalisée par la foi théologale. Ainsi n'y a-t-il jamais de vraie espérance surnaturelle sans foi véritable et orthodoxe. Ainsi ne peut-on même commencer d'aimer surnaturellement (1 ) sans être entièrement établi dans la croyance surnaturelle, conformément à la doctrine de saint Paul étudiée au Théorème précédent.
399. — h) L'objet de l'espérance immédiatement divine est exactement adéquat à la somme totale des biens appartenant à l'ordre surnaturel où la bonté divine a fait entrer le genre humain. Ils nous sont manifestés d'une manière au moins générale et synthétique par la révélation universelle ; et si nous sommes incapables « de voir, d'entendre ou d'imaginer » ici-bas le détail de ces faveurs « préparées par Dieu à ses élus (2), » nous les connaissons pourtant par catégories et par vues d'ensemble. Deux séries principales les renferment toutes : la série des dons de la gruce en cette vie, et la série des dons de la gloire en l'autre. — Il se peut qu'une révélation privée précise quelque point spécial de ces catégories communes; ou même qu'elle y ajoute un bien particulier, un privilège, un don réservé. Alors évidemment la vertu théologale d'espérance devra s'étendre à cet objet surajouté, à cette grâce ou faveur individuellement promise.
400. — L'ensemble de toutes ces utilités et délectations surnaturelles, soit générales soit spéciales, compose ce qu'on appelle ordinairement en théologie l'objet matériel de l'espérance. — Mais il convient d'y distinguer un objet principal et central qui est Dieu lui-même (3),
(1) Oq se le rappelle, l'espérance théologale est un amour initial.
(2) 1 Cor., II, 9.
(3^ Siim. Theol.. 22, q. 17, a. 2.
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autour et au-dessous duquel tout le reste se groupe harmonieusement, formant l'objet accidentel et secondaire des « choses à espérer. » — On peut répartir en deux sections ces biens accessoires : 1° perfections surnaturelles promises comme récompenses à l'âme et ensuite au corps des élus ; 2^ grâces ou secours également surnaturels assurés à quiconque veut mériter ces éternelles récompenses. — Que nous les espérions pour nous-mêmes, ou pour le prochain auquel nous avons dans une certaine mesure l'obligation de les procurer, la raison formelle ou spécifique de ces biens ne varie pas : ils sont tous de même essence en tant qu'objets promis par Dieu, espérés par nous (1).
401. — c) Je parle de raison ou d'objet formel, et j'entends'par cette expression traditionnelle la bonté précise et déterminée, simple et indivisible, qui meut la volonté surnaturalisée, et en elle la vertu surnaturelle d'espérance, à aimer les objets surnaturellement utiles ou délectables que la foi nous propose. Or, cette bonté n'est autre que l'infinie bonté divine se répandant jusqu'à nous selon les formes propres de l'ordre surnaturel, et se communiquant à nous très intimement, soit dans l'intuition céleste soit dans la préparation terrestre de cette fin suprême et indiciblement béatifique (2).
402. — d) Si puissant que soit un tel objet formel, si désirables que soient tous les objets matériels dans lesquels il est inclus et incorporé, il ne saurait par lui-
(1) Ihid., a. 3 : «Sicut est eadeni virtus charitatis, qua quis diligit Deum, seipsum et proximum, ita etiain est eadem virtus spei qua quis sperat sibi ipsi et alii. » — !\lalgré ce texte, on s'est demandé si nous pouvons espérer la grâce et la gloire du proctiain. et généralement on a répondu que non. (Cf. H. KiLBER, de Virtiit. TfieoL, disp, iv, c. i, a. 2, n. 240.) Je remarquerai cependant que l'acte collectif, tiiérarchique, officiel, par lequel l'Eglise, dans sa liturgie sacrée, exprime les espérances du peuple chrétien, est incontestablement un acte thcolofjal formé par le pontife ou le prêtre célébrant, et un acte ayant vraiment pour objet l' ^^ aliéna beatiludo forma Us » en question. Je proposerais donc cet amendement à la solution commune du problème, m'appuyant du reste sur Cajetan, in Siim. TlieoL, p. m, q. 7, a. 4, et sur S. Thomas lui-même, Sum. TheoL, loc. cit., et 12, q. i8, a. 2, 3"".
[l] L'espérance, étant une vertu vraiment théologale et devant avoir Dieu luimême pour objet formel, ne s'adresse pas directement à la grâce qui est une
même mouvoir la volonté, s'il n'était préalablement notifié à la raison par la révélation : car nous ne pouvons rien aimer ni souhaiter d'inconnu; et sans la révélation surnaturelle, les biens surnaturels sont absolument des biens inconnus pour nous. Si utiles et si délectables qu'on les suppose ou qu'on les imagine, ce sont de purs possibles dont la bonté hypothétique n'est pas un motif suffisant de les aimer réellement et pratiquement. Ils ne sont donc motifs qu'en tant que révélés. — Mais une révélation simplement spéculative ou affirmative ne suffirait pas à exciter nos désirs. Sachant et croyant avec la plus entière certitude que tel bien existe, nous ne pouvons encore l'aimer comme notre bien, s'il ne nous est accessible et saisissable ; autrement nous n'en désirerions ni l'utilité ni le bonheur. — Il faut donc que la révélation en soit promissive ou productive , et que Dieu nous en garantisse aussi bien la possession que la réalité. Qu'il y mette des conditions, rien de plus juste; mais qu'avant tout il les mette eux-mêmes à notre disposition, rien de plus nécessaire pour en faire des moteurs et des motifs de notre espérance.
403. — Le motif de l'espérance théologale est donc Vutilité ou la délectation surnaturelles des biens divinement offerts et promis par la révélation. D'où il appert encore plus clairement combien la foi est essentielle à l'espoir, puisque sans elle il n'aurait pas le moteur dont il a besoin pour se mettre en mouvement et se produire. — Si la connaissance d'un bien surnaturel absent, ardu, mais pourtant accessible, n'a été communiquée à la raison par l'acte de foi théologal, jamais la raison ne proposera à la volonté de l'aimer et de le désirer ; jamais
perfection finie, ù la gloire ou à la hcatitude qui sont dos biens finis, à la vision intuHicc qui est un acte fini : niai'^ à Dtcii nous aidant par la grâce, nous couronnant par la gloire et la béatitude, se donnant à nous par la vision béatifique. Dieu est l'objet principal qui s'est promis à nous: le reste est l'objet secondaire q\i"i[ nous a promis. Nous espérons l'un et l'autre d'un seul et même acte. (Cf. Suni. Tkcoi, 12, q. H, a. 3, 3".) — De l'unité de l'objet formel résulte lunité de la cerlu d'espérance, aussi bien que l'unité de la foi. (Cf. cidessus, Théorème XXVll, et S. Honavknï., in III Sentent., dist. 20, a. 1, q. 2.)