‹ Morale surnaturelle spécialeChapitre 94 sur 144 · Les Théorèmes qui précèdent ont exposé la · texte numérisé non relu

Les Théorèmes qui précèdent ont exposé la

(1) Cf. prop. 23-2o. — Nous approfondirons ce sujet spécial dans le Traité du Sacrement de Pénitence.

VERTU d'espérance 311

théorie de Vacte d'espoir théologal, plutôt que celle de la vertu infuse et des dons surnaturels qui lui servent de sources pour ainsi dire physiologiques, ou de principes dynamiques. Nous les examinons ici, et nous complétons ce qui regarde Y espoir par ce qui concerne Vespérance. — L'existence de celle-ci comme vertu permanente et infuse est absolument indubitable. Les preuves que nous avons alléguées pour démontrer qu'il y a réellement une vertu théologale et surnaturelle de fol (1) , sont également valables pour établir qu'il y a objectivement une vertu surnaturelle et théologale d'espérance, qui n'est pas simplement une fiction logique, une sorte de catégorie, une formule abstraite, où nous recueillerions et enregistrerions nos actes d'espoir. Nous n'espérons pas seulement par des opérations isolées : nous espérons par une puissance habituelle et féconde, d'où émanent en leur temps les mouvements successifs mais non continus qui s'appellent actes d'espérance.

422. — Le chrétien commence d'avoir ou de recouvrer la vertu théologale d'espérance lorsque la grâce sanctifiante lui est communiquée ou rendue, soit par les sacrements , soit en dehors d'eux et conjointement avec la grâce efficace de la charité ou de la contrition parfaites. — Quand une ame a possédé l'espérance habituelle et qu'elle l'a perdue sans perdre cependant la foi, pourrat-elle la recouvrer moyennant un acte de simple attrition, s'il y a obligation de faire présentement des actes spéciaux d'espoir surnaturel? Ou bien, dans ce cas et dans celui des catéchumènes déjà gagnés à la vraie religion mais non encore justifiés, Dieu se contentera-t-il de conférer les grâces ou secours actuels nécessaires et en même temps suffisants pour l'accomplissement du précepte d'espérer? Il pourrait certainement réaliser la première hypothèse, et donner la vertu théologale d'espérance à l'état de force incomplètement surnaturelle, manquant de l'information ou vivification produite par

(i) Ci-dessus, n"' 213-214.

la charité et par la grâce sanctifiante. Mais , pour des raisons déjà indiquées (1), nous préférons la seconde hypothèse ; et nous pensons que la vertu infuse d'espérance ne précède jamais la justification.

423. — Par contre, elle peut assurément lui survivre : car, si l'on perd fatalement la grâce sanctifiante quand on perd la vertu de charité ; si l'on perd fatalement aussi la vertu d'espérance quand on perd celle de foi qui en est la racine, la destruction de la charité ou des vertus morales n'entraîne pas nécessairement la suppression de l'espérance. — Omettre les actes propres de celle-ci serait certainement un péché mortel dans plusieurs conjonctures que nous déterminerons ultérieurement ; mais ce ne serait pas encore un péché destructif de ta vertu infuse, qui demeurerait simplement stérile quand elle devrait enfanter : une mère ne meurt point par ce seul motif qu'elle n'enfante pas. — Ce qui détruit l'espérance, outre la disparition de la foi sur laquelle Dieu l'a fondée, c'est la négation formelle de son principe, soit par diminution soit par exagération essentielles, soit par désespoir soit par présomption, ainsi qu'il sera dit plus tard. — L'un et l'autre excès se rencontrent dans les damnés : si les hommes perdus pour jamais sont surtout des désespérés, les anges déchus sont principalement des présomptueux qui s'obstinent dans leur révolte contre le dogme de la grâce nécessaire au salut éternel (2). L'accès de cette fin surnaturelle, de ce bien suprême et souverainement aimable, leur est à tout jamais interdit; et par conséquent le poète théologien de Florence a eu parfaitement raison d'écrire sur la porte de l'infernale cité : (( Laissez toute espérance, vous qui entrez ! (3) »

424. — La réalisation des promesses divines et des désirs de l'espérance théologale est si complète dans les

(1) Ibidem.

(2) Voir, aa Traité de Dieu Rédempteur, l'explication de la chute de l'ange et de riiouime.

(3) « Lasciate ogai speranza, voi clie eutrate. " [fnf., c. ni. v. 9.)

VERTU d'espérance 313

anges et dans les saints du paradis, qu'ils ne peuvent plus en garder la vertu ni en faire les actes. Ils possèdent et ils détiennent, ils voient et ils jouissent : ils n'espèrent plus. — Si la chair des saints n'est pas encore ressuscitée et glorieuse ; si leur gloire devant les hommes peut encore s'accroître ainsi que celle des bons anges; si Dieu leur promet cet achèvement de béatitude et d'honneur; s'il peut aussi leur promettre d'autres faveurs de môme genre, et si par conséquent ils continuent d'espérer dans le ciel, leur espérance ne porte plus que sur des choses accessoires, secondaires, désormais tr^ès faciles à obtenir. Notre espérance théologale d'aujourd'hui est donc alors sans objet, car saint Paul a fort justement déclaré que l'imperfection s'évanouira un jour devant la perfection (1) . L'espoir disparait dans la possession.

425. — Il n'en était pas tout à fait de même, avant l'ascension du Sauveur, pour les âmes justifiées et purifiées, mais retenues dans le « limbe des Pères (2). » Si elles n'avaient plus de difficultés jjersonnelles à surmonter pour atteindre le souverain bien, elles en rencontraient une infranchissable, et absolument commune à tous les hommes, dans ce fait que le ciel n'était pas encore conquis et ouvert : elles espéraient donc au sens strict du mot. — Actuellement, les âmes captives en purgatoire sont certaines de leur salut : mais elles doivent passer par de redoutables purifications qui en font un bien très ardu, objet d'une rigoureuse espérance. Par suite, cette vertu théologale n'est pas exclue de l'Église souffrante comme elle l'est de l'Église triomphante. — L'âme très sainte du Rédempteur pouvait aussi et devait même espérer. Sans doute la gloire de sa résurrection, de son ascension, de son règne éternel au ciel et sur la terre, si difficile qu'elle fût à mériter, n'était pourtant qu'accidentelle relativement à la vision béatifique dont elle jouissait déjà. Mais elle avait à opérer le salut du genre

(1) I Cor., xiir, 10. '

(2) Cf. Sam. Theol., 3, q. 5?, a. 5.

3i4 VERTUS THÉOLOGALES

humain tout entier, dont la responsabilité lui incombait strictement en vertu du mystère de sa médiation; et comme la réalisation de cette œuvre immense était au prix d'une très douloureuse passion, d'une agonie et d'une crucifixion sanglantes, d'une mort cruelle et d'un ensevelissement très humiliant, la difficulté du but fournissait un objet suffisant à une espérance proprement dite et obligatoire pour la volonté humaine de Notre Seigneur. — J'en puis dire à peu près autant de Notre Dame, si intimement associée à la médiation et à la rédemption de son divin fils : elle a pu et dû espérer comme lui le bien très ardu et très essentiel de notre salut à tous. — Même les saints qui ont pu avoir, comme les Apôtres, une assurance spécialement et divinement révélée de leur persévérance finale, ont espéré jusqu'au bout le résultat très laborieux de leurs efforts évangéliques; et parce que la foi ne dissipe jamais complètement l'obscurité de son objet, ils ont dû espérer cette constance que Dieu promettait de leur rendre possible par des grâces de choix, mais qui ne laissait pas de leur paraître bien disproportionnée avec leur faiblesse et leur inconstance naturelles.

426. — A la vertu d'espérance, et pour son fonctionnement régulier de puissance surnaturelle. Dieu accorde amplement les grâces actuelles, les secours transitoires» d'ordre pareillement surnaturel, sans lesquels la volonté humaine serait radicalement incapable de mettre en mouvement et en œuvre cette faculté théologale dont elle est revêtue et par laquelle il lui faut agir (1). — A la suite de l'espérance, comme sa conséquence pratique, son annexe, son fidèle satellite, les théologiens placent le do)i de crainte qui « empêche l'ame de s'enorgueillir des choses présentes, dit admirablement saint Grégoire (2), et qui la réconforte en la nourrissant de l'espoir des choses futures : » crainte véritablement bonne et chaste, encore

(1) Cf. ci-dessus, n° 211.

(2) Moralia super Job, lib. I, cap. 25 (al. 32).

FRUITS DE l'espérance 315

qu'elle ne soit pas uniquement inspirée par la charité, et qu'elle soit contenue dans les mêmes limites que l'amour d'espérance (1). — Le don de crainte divine a dès ici-bas et surtout là-haut sa béatitude particulière, dans cette pauvreté spirituelle ou surnaturelle qui d'abord nous fait user avec modération des biens extérieurs trop souvent dangereux pour la moralité et pour la perfection; qui ensuite nous donne la force de nous en dégager fièrement dans la mesure voulue par Dieu ; qui enfin nous en fait triompher glorieusement dans le « royaume des cieux » promis aux « pauvres spirituels (2). » Et ce (( royaume, » il est dès maintenant au dedans de nous si nous le voulons : ceux qui espèrent uniquement dans les biens de la grâce et de la gloire régnent vraiment sur eux-mêmes et sur le monde entier, et rien ne peut leur ravir la paix et la douceur de cette royale pauvreté. — La paix est en effet le fruit de l'espérance et de sa béatitude. Elles procurent une tranquillité merveilleuse à l'âme qui place en Dieu seul tous ses intérêts, qui fixe en lui seul tous ses désirs. Elles lui assurent pour l'éternité la plus entière et la plus immuable union avec la vérité sans ombres, avec la bonté sans défaillance, avec la beauté sans flétrissure. Elles la protègent contre le trouble, Vinquiétude, le désordre, ces « œuvres de la chair (3) » qui sont aussi les fruits du péché dans le monde et surtout dans l'enfer.

(1) Saint Thomas, en restreignant la notion du don de crainte divine à la seule crainte filiale qui procède de la pure cliarité [Sum. TheoL, 22, q. 19, a. 9), et en annexant néanmoins ce don à la vertu d'espérance {ibid., q. 17, sub initio), nous semble avoir un peu manqué à sa logique habituelle. En réalité le don de crainte est double : crainte mélangée d'amour et d'espérance, il est l'annexe de la seconde vertu théologale ; crainte uniquement motivée par l'amour de charité, il est l'annexe de la troisième. Je sais bien que les dons du Saint-Esprit sont nécessairement unis entre eux et avec la grâce sanctifiante, de sorte que l'espérance informe n'est pas suivie du don de crainte ; mais quand elle est informée, rien n'empêche de lui attribuer ce don de crainte dans le sens et dans la mesure qui conviennent à Yainour d'espérance.

(2) Matth,, V. 3.

(3) Cf. Sum, TheoL, 12, q. 68, a. 4-6; q. 69, a. 2-4 ; q. 70, a. 3-4; 22, q. 19, a. 9, 12.

Théorème LVII.

427. — Personne ne jyeut être sauvé sans la vertu d'espérance théologale; Tacte en est pareillement et absolument nécessaire aux adultes, auxquels le droit naturel et le droit divin ■positif V imposent en diverses conjonctures de leur vie morale.

428. — La vertu d'espérance est un moyen absolument nécessaire au salut. Personne ne fut et ne sera jamais admis à la fruition béatifique sans la préparation, surnaturellement proportionnelle, qui consiste dans l'espérance habituelle ou infuse. Les désespérés ne peuvent acquérir le suprême objet de l'espérance : la sagesse divine serait en défaut si elle tolérait une pareille antinomie. — Du reste, et cette nouvelle raison est entièrement décisive, il est impossible d'être sauvé sans la grâce sanctifiante, et il est impossible d'avoir la grtice sanctifiante séparément des vertus théologales. Si donc on est juste, on a l'espérance; et si on n'a pas l'espérance, on n'a pas davantage la justice indispensable pour jouir de Dieu. La bonne foi chez les adultes, l'incapacité chez les enfants, n'y sauraient apporter aucune excuse, aucun remède (1).

429. — Pour les adultes, qui sont tels moralement aussi bien que physiquement, qui possèdent par conséquent les principes rationnels et révélés nécessaires à l'exercice de la vie chrétienne, et qui ont le temps suffisant pour s'y appliquer effectivement, — Vacte théologal d'espérance est pareillement un moyen d'absolue nécessité pour arriver à la justification et au salut. — Car ils ne peuvent être justifiés sans une libre coopération de leur intelligence, de leur volonté, à l'opération sanctificatrice. Or le concile de Trente, décrivant les phases successives de cette coopération , dit qu'après s'être

(1) Cf. Morts sans baptême, p. oS-6î, où nous examinons la condition de ces nmes relativemeat à Tespérance sur laturoUe et à ses ol)jets.

DEVOIR d'espérer 317

reconnu pécheur, le croyant « utilement secoué par la crainte de la divine justice, se tourne à considérer la miséricorde de Dieu, s'élève à l'espérance, prend la confiance que Dieu lui sera propice à cause de Jésus- Christ, et commence à l'aimer comme source de toute justice (1). )) — Cette crainte y cette espérance, cette confiance, ce commencement cVamour, que sont-ils donc sinon les éléments ou les accessoires de l'espoir théologal? Et l'on comprend dès lors aisément que la préparation à la justification les exige très impérieusement. Comment serait-on justifié si l'on ne voulait aimer Dieu? Et comment pourrait-on aimer Dieu, et s'aimer soi-même de la façon qu'il réclame, si l'on ne voulait faire aucune attention à ses bienfaits passés et à la destinée infiniment heureuse qu'il nous propose dans l'avenir? Comment pourrait-on y faire suffisamment attention en y fermant son cœur, en refusant un acte d'amour et de désir à de si utiles et de si délicieuses promesses? Le droit naturel, et son interprète le bon sens, nous font donc une loi très rigoureuse d'employer cet indispensable moyen de justification et de salut.

430. — Mais ce n'est pas seulement le droit naturel qui commande ici. Le droit divin positif ou révélé précise et promulgue ce que l'essence même des choses ordonne ; et le pape Alexandre VII a justement condamné, au minimum comme « scandaleuse, » cette proposition que nous avons déjà rencontrée dans notre étude de la Foi : a L'homme n'est tenu, en aucun temps de sa vie, à former un acte de foi, d'espérance et de charité, de par des commandements divins concernant ces vertus (2). » Il y a donc au moins un précepte par lequel Dieu nous oblige à l'espérance. Or, ce n'est pas une fois seulement qu'il nous l'intime, mais souvent et d'une quadruple façon : — en nous faisant des promesses qui

U) Sess. VI, c. 6.

(2) « 1. — Homo nullo umquam vitœ suse tempore tenetur elicere actum fidei, spei et charitatis, ex vi prœceptoriim divinorum ad eas virtutes pertinentium. » {Décret. 24 sept. 1665.)

nous incitent à espérer; en nous apportant l'exemple d'âmes infatigables à espérer et à surespérer; en nous exhortant à les imiter; en nous prescrivant formellement d'espérer nous-mêmes (1). — La crainte surnaturelle, qui entre dans l'espérance comme un élément indispensable ou qui en résulte comme une nécessaire conséquence, est elle-même l'objet de fréquentes recommandations et injonctions dans les deux Testaments (2) ; et il est vraiment incroyable qu'on ait jamais pu dire que Dieu aurait omis de légiférer sur une vertu aussi fondamentale que l'espérance théologale.

431. — Parfois, c'est pour elle-même et à cause de sa nécessité propre qu'elle nous est commandée. — Ainsi, à l'aurore de notre vie morale , nous devons espérer le souverain bien qui nous est proposé et promis par la révélation, et les grâces dont nous avons besoin pour arriver jusqu'à lui. — Ainsi, de temps à autre dans le courant de notre vie , nous sommes obligés d'espérer comme nous sommes obligés de croire, pour des motifs et dans des circonstances analogues (3). — Ainsi nous devons spécialement espérer, si la négligence ou les tentations mettent en péril cette vertu dans notre cœur, et si elle ne peut s'y maintenir qu'à la condition d'agir et de produire ses fruits surnaturels. — Ainsi très spécialement devons-nous en faire un acte en face de la mort qui nous place en présence de la béatitude ou de la damnation éternelles ; et l'on ne concevrait pas que l'on pût alors s'y refuser sans commettre une faute gravement coupable : car il n'y a vraiment pas de conjoncture dans la vie présente où l'exercice de cette vertu paraisse plus convenable, plus urgent, plus rigoureusement exigé (4). — L'expression formelle et précise de

(1) Cf. PSALM. LXi, 9: cxviii, passim ; Rom., viii, 24 ; Coloss., i, 4-5; I Tim., VI, 17, etc. — Cf. Sum. Theol, i22, q. 22, a. 1. — Dante {Parad., c. xxv, v. 70-75) considère à bon droit David comme le grand docteur de l'espérance.

(2) Par exemple, Deut., x, li ; Matth., x, 28. — Cf. Sum. Theol., ibid., a. 2.

(3) Voir ci-dessus, n" 312.

(4) Le Hituale Romannuif s'il ne fait pas un précepte d'espérer dans une circonstance si grave, semble tout au moins rappeler que ce précepte existe,

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