DÉSESPOIR ET PRÉSOMPTION
demeure saine et droite : mais la volonté n'a plus de goût , d'énergie et d'ardeur pour le bien surnaturel ; l'amour des choses extérieures et passagères, sensibles et surtout sensuelles ; la tristesse, avec la négligence et l'inertie qui en accompagnent ordinairement l'excès, paralysent absolument l'amour, le désir, l'essor de l'espérance, et y substituent un désespoir qui exclut nécessairement la vertu infuse, comme en logique une contradictoire exclut la contradictoire opposée (1).
436. — Les formes mortellement coupables du désespoir sont les suivantes : pi^éférence vue et voulue des plaisirs ou des intérêts temporels, au mépris des joies et des utilités surnaturellement promises par Dieu; adhésion réfléchie aux passions ou doctrines qui mettent en danger sérieux la vertu d'espérance; consentement formel aux tentations directement contraires à la crainte de Dieu, à la reconnaissance envers ses bienfaits, au désir de sa grâce ou de sa gloire; détestation volontaire des moyens naturels ou surnaturels qu'il nous donne pour atteindre à notre fin, — par exemple de l'existence, de l'intelligence, de la liberté, dont il nous a gratifiés. — L'objet de ces diverses fautes est tellement considérable qu'elles ne sauraient être simplement vénielles, à moins d'un obscurcissement partiel de la raison et d'une diminution proportionnelle de la volonté. — Si pourtant la douleur physique ou morale était assez forte pour empêcher considérablement la réflexion et la délibération, l'on ne devrait plus regarder comme gravement coupables les pensées et paroles de désespoir qui en seraient la conséquence.
437. — h) L'excès diamétralement opposé au désespoir est la présomption. Elle substitue, à l'espérance surnaturelle que Dieu a voulue et sagement réglée, une espérance humaine, déraisonnable, coupable, qui consiste à prétendre obtenir indûment la grâce et la gloire, soit par des efforts purement naturels, soit malgré des péchés et
(1) Cf. ihid., a. ï, coll. a. 1, 2'".
des vices librement consentis, soit au delà des mérites qu'on aurait surnaturellement et réellement acquis. — Si la présomption dérive de l'infidélité , elle n'a plus à détruire la vertu infuse d'espérance déjà supprimée par la suppression même de la foi; si elle procède d'ailleurs, elle pourra coexister avec la foi, mais elle détruira nécessairement l'espérance dont elle est la négation, comme un contraire est en logique la négation d'un autre contraire, 438. — Ce péché procède surtout de la substitution que les pécheurs font de leur esprit propre à l'Esprit divin ; et c'est pourquoi on le range parmi les formes principales du « péché contre le Saint-Esprit (1). » — Tantôt il s'inspire d'une incroyable vaine gloire qui s'imagine pouvoir n'importe quoi par soi-même; et tantôt il est le fruit d'un insupportable orgueil, s'attribuant une telle valeur, que Dieu serait comme obligé de lui donner le pardon sans pénitence et la gloire sans mérites (2). — La crainte de l'éternelle justice est ainsi remplacée par une excessive et. impie confiance en l'infinie miséricorde. Le caractère difficile et ardu des biens à espérer se trouve essentiellement dénaturé, au profit d'une facilité imaginaire qui n'a vraiment rien de commun ni avec le réel objet de l'espérance, ni avec la véritable signification des promesses révélées.
439. — On peut de là inférer la gravité tout à fait mortelle des formes suivantes de présomption, ingénieusement et respectivement qualifiées de pélagienne, de luthérienne et de calviniste, par le docte Suarez (3) : prétention de faire son salut par des moyens purement naturels; prétention de le faire sans coopération aux moyens surnaturels; prétention d'avoir Dieu même pour complice dans les péchés que l'on commet. L'hérésie est inhérente à cette triple présomption, et l'on ne conçoit guère qu'on puisse n'y pécher que véniellement. — Moins grave mais
(1) Cf. Sum. Theoi, 2-2, q. 21, a. i, in corpore.
(2) Ibi'L, a. 4.
(3) De Spe, disp. ii, sect. ?, n. 2.