DU REPOS DU CŒUR EN DIEU
Vous nouf> avez faits pour vous, Seigneur : et notre cœur est inquiet, jusqu'à ce qu'il se repose en vous .
Fecisti nos ad te {Domine), et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te. Lib. i. cap. i.
Cette sentence est le premier principe de la morale; et elle rend raison des agitations du cœur humain. L'homme est fait pour Dieu, uniquement pour Dieu; pour le posséder ici-bas par la foi, et pour le posséder un jour éternellement dans la gloire. En vain cherchet-il à se reposer dans la jouissance de tout autre objet.
La raison nous dit que Dieu est le créateur de l'univers, et qu'il n'a pu le créer pour une autre fin que lui-même. Elle nous dit que de tous les êtres qui composent cet univers, l'homme étant le seul doué d'in-
telligcncc et de liberté, le seul capable de s'élever à Dieu par la pensée, et de s'unir à lui par l'amour, il lui doit en son nom, et au nom de toutes les créatures qui sont à son usage, l'hommage de son esprit et de son cœur : hommage en quoi consiste l'essence de la religion, et que tous les peuples de la terre reconnaissent pour un devoir indispensable. Il n'est rien qui nous soit moins étranger, rien qui nous soit physiquement plus intime que Dieu, et à qui nous devions être plus étroitement unis d'une union morale.
La révélation nous apprend la même chose; mais d^unc manière plus distincte, plus étendue, plus proportionnée à tous les esprits. Elle nous montre l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, portant dans le fond de son être les traits inefTaçables de la divinité : en sorte quil lui est impossible de rentrer en lui-même, et de penser à l'état dans lequel il a été créé, au péché par lequel il est déchu de cet état, et à la miséricorde de Dieu qui l'a relevé de sa chute, sans apercevoir ses rapports nécessaires avec lui.
Une philosophie impie et libertine a osé méconnaître ces rapports; mais dans tous les pays et dans tous les siècles cette philosophie a fait horreur au peuple, qui, ennemi des systèmes, et se conduisant par l'instinct moral, ne peut jamais renoncer aux premiers principes ; et tout ce qu'il y a eu de philosophes éclairés et vertueux l'ont combattue de toutes leurs forces. L'autorité politique l'a poursuivie, même chez les païens, et n'a pas souiiert qu'elle portât atteinte au culte public, aux lois et aux bonnes mœurs.
La religion donc suppléant à ce que la raison ne pouvait faire connaître à l'homme, lui a enseigné le culte que la divinité exigeait de lui, et ce qu'il en avait à craindre ou à espérer dans une autre vie. Elle lui a intimé le grand précepte de l'amour de Dieu, comme le premier de ses devoirs, et le commandement auquel se rapportent tous les autres.
Mais, outre ces preuves tirées de la raison et de la révélation, il en est une autre que nous portons dans notre cœur même. Qu'on examine avec attention ce désir intime du bonheur, en quoi consiste l'amour de nous-mêmes ; les caractères de ce désir qui se porte vers un bien souverain, infini^ éternel, immuable : on découvrira que le cœur humain tend sans cesse à Dieu ; qu'il le cherche comme l'unique source de sa félicité ; que telle est sa pente naturelle ; et qu'il n'est jamais tranquille ni content, lorsque, trompé par les sens, par rimagination et par les passions, il s'attache à quelque autre objet. Alors son agitation est continuelle; le dégoût suit de près la jouissance; cette jouissance elle-même n'est jamais entière, ni paisible; elle laisse toujours lieu à la crainte, à d'autres espérances, à d'autres désirs : marque infaillible que Dieu est son centre ; et que, hors de Dieu, il n y a pour lui que peine et indigence.
Soyons de bonne foi : nous avouerons que ceci est pour nousune vérité d'expérience contre laquelle nous avons toujours lutté inutilement. Tant que nous avons fait notre Dieu des richesses, des plaisirs, des honneurs; tant que nous avons prétendu y trouver notre béatitude,
jamais nous ne l'y avons rencontrée. Une voix intérieure nous criait : ton bonheur n'est pas là; tout cela ne te remplit pas ; tes désirs vont toujours au delà de ce que tu possèdes; ton cœur ne cesse de demander; et tout ce que tu lui donnes ne fait qu'irriter sa faim. Tu as eu, il est vrai, quelques moments d'ivresse ; mais est-ce dans l'ivresse, est-ce dans l'aliénation de la raison qu'est le bonheur d'un être raisonnable?
Et ces instants de plaisir par combien de peines ontils été achetés? de combien de remords ont-ils été suivis? D'où venait cette honte qui les accompagnait? Pourquoi se cachait-on? pourquoi tremblait-on d'y être surpris? On n'ose s'avouer à soi-même ce prétendu bonheur. Il faut s'étourdir, se fuir, se bannir de sa raison et de sa conscience , pour se livrer à la tyrannie de ses passions, monstres insatiables qui ne disent jamais, c'est assez. Voilà quelle est la vie de l'avare, de l'ambitieux, du voluptueux. Il n'y a pas deux voix là-dessus : eux-mêmes, rendus à leurs réflexions, sont obligés d'e convenir, et de rougir de leur illusion.
0 Dieu ! une telle vie est-elle Heureuse, et mérite-t-elle d'être recherchée au prix de ce qu'il en coûte pour se la procurer? Quand on pourrait s'en assurer l'éternelle jouissance, que serait-ce qu'un éternel supplice, par le dégoût et l'ennui attachés à la satiété? Non, jamais il n'a existé, jamais il n'existera personne qui trouve son repos dans les biens créés, même en supposant qu'il ne soit point troublé dans leur possession, que mille accidents et enfin la mort ne viennent point
les lui arracher. Celui qui refuse d'en convenir est encore dans l'ivresse des passions, ou il est démenti par sa conscience. Notre cœur est donc toujours agité, tant qu'il cherche son repos hors de Dieu.
Mais le trouve-t-il en Dieu ce repos après lequel il soupire sans cesse? Oui ; et c^est encore un fait attesté de tous ceux qui ont été constamment attachés à Dieu, ou qui sont revenus à lui après leurs égarements.
Interrogez les bons, les vrais chrétiens de tous les âges et de tous les états ; demandez-leur si, lorsque la conscience ne leur reproche rien, ils sont tranquilles et contents. Tous, sans exception, vous répondront qu'ils le sont. Mais quoi ! n'ont-ils pas leurs peines? n'ont-ils pas les soins et les embarras de la vie ? Ne sont-ils pas sujets à des accidents, à des incommodités, à des contradictions de toute espèce? Quelques-uns ne languissent-ils pas dans l'indigence, dans les maladies et les infirmités? ou n'ont-ils pas à souffrir des injustices, des calomnies, des vexations ? Gela est vrai ; mais ces peines ne font que voltiger sur la surface de leur âme; elles ne pénètrent pas au dedans; ils ont la paix du cœur; ils jouissent d'un repos intime; ils sont soumis à la volonté de Dieu ; et cette soumission fait leur mérite et leur bonheur. Bonheur imparfait sans doute : en est-il d'autre ici-bas? Mais bonheur réel; bonheur qu'ils ne voudraient pas changer contre toute autre condition, s'il fallait y employer un moyen illicite, et s'exposer à la disgrâce de Dieu.
Cependant il faut l'avouer : le commun des chrétiens qui se bornent à l'observation des commandements, à
éviter les péchés considérables, et qui ne sont pas entièrement dévoués à Dieu, ne goûtent pas autant qu'il est possible de le goiiter sur la terre combien le Seigneur est doux. Ils ont le fonds et la substance du bonheur dans le calme de la conscience ; mais ils sont sujets à des troubles et à des anxiétés; ils ont des inquiétudes sur leur salut ; ils ne pensent qu'avec frayeur à la mort et aux jugements de Dieu. Ils sont aussi trop sensibles aux maux de cette vie ; et ils ont beaucoup à soutfrir de leur imagination, de leur amour-propre, de raille petites passions, et d'une certaine inquiétude naturelle. Tout cela ne va pas jusqu'à altérer la paix essentielle ; mais 'elle n'est ni aussi profonde, ni aussi tranquille qu'elle pourrait l'être.
Qui sont donc ceux qui possèdent ce parfait repos? Ce sont ceux qui se sont pleinement donnés à Dieu, qui lui ont remis le soin de tous leurs intérêts sans exception, qui se laissent gouverner par la providence, et qui s'étudient à suivre fidèlement les mouvements de la grâce. Ces chrétiens, soit qu'ils vivent dans le monde, soit qu'ils en soient séparés, sont au-dessus du monde et de ses vicissitudes ; leur cœur est établi dans une région où les maux d'ici-bas ne sauraient atteindre. Occupés à se combattre et à se surmonter en toutes choses, ils parviennent par une suite de victoires à une paix imperturbable. Ils ne connaissent ni les anxiétés, ni les scrupules ; ils ne sont point inquiets sur leur salut, ni efîrayés de la mort et de ses suites. Ils ont mis toute leur confiance en Dieu; et quoi qu'il leur arrive, ils savent qu'il ne les abandoimera pas. Ils
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n'existent plus en eux-mêmes, mais en Dieu; et tranquilles dans son sein, ils sont à l'abri de toute crainte, tant pour cette vie que pour l'autre. Je l'ai déjà dit : il n'est point de bonheur parfait sur la terre ; mais celui dont ces âmes jouissent en est le plus approchant, et nul autre ne lui est comparable.
Elles ont néanmoins leurs peines, et des peines d'un ordre surnaturel, des peines au-dessus de toute expression, des peines que l'expérience seule peut faire concevoir. Mais l'amour de Dieu les élève au-dessus ; il les porte à les accepter, à les chérir, à en désirer même l'augmentation ; elles sont déterminées à les souffrir, et cela de tout leur cœur, tant qu'il plaira à Dieu, sans se permettre d'en souhaiter ni la fin, ni la diminution. Ainsi, elles y trouvent leur paix, leur repos, leurs délices.
Cela est incompréhensible à quiconque ne l'a pas éprouvé. Mais c'est la déposition unanime des âmes avancées dans les voies intérieures. Si les mondains ont dit avec quelque vérité de l'amour profane^ que tous les autres plaisirs ne valent 'pas ses peines : combien plus cela doit-il être vrai de l'amour de l'Être infiniment aimable?