‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 13 sur 76 · DU COMMANDEMENT QUE DIEU NOUS FAIT DE L' AIMER · texte numérisé non relu

DU COMMANDEMENT QUE DIEU NOUS FAIT DE L' AIMER

Que vous suis-je, Seigneur, pour que vous me commandiez de vous aimer ; et si je ne le fais, que vous vous irritiez contre moi, et me menaciez de grands maux ? Est-ce donc un petit mal de ne pas vous aimer?

Quid tibi suin ipse (Domine), ut amari te jubeas a me, et nisi faciam, irascaris mihi, et mineris ingentes ruinas? Parvane ipsa est, si non amem te ? Lib. i. cap. v. n. 5.

■ Un cœur pénétré d'humilité a dicté ces sentiments à saint Augustin. Quel besoin, dit-il à Dieu, avez-vous de mon amour, pour m'en faire un précepte? Que vous suis-je, moi, néant par mon fonds, corruption par mon péché, à vous, qui êtes l'être par essence, qui réunissez toutes les perfections, ou plutôt qui êtes la perfection même ? Que vous importe la possession du cœur de votre créature ? Quand elle ne vous aimerait pas, en seriez-vous moins ce que vous êtes ? Ne lui suffît-il pas de vous connaître, pour sentir l'obligation de vous aimer, pour se porter d'elle-même à remplir ce devoir, auquel est attachée sa félicité ?

Il n'est que trop évident que Dieu n'a besoin ni de nous, ni de notre amour pour être heureux. Il se suffît éternellement à lui-môme. Le Père se connaît par son Verbe, infîni comme lui ; le Père et le Verbe s'aiment dans le Saint-Esprit, infîni comme eux. Mais c'est le propre de la bonté d'aimer à se communiquer. Cette

bonté infinie a déterminé Dieu à créer des êtres intelligents, en qui il a mis un rayon de lumière qui les élève jusqu'à lui. Il a voulu en être aimé, parce que quiconque le connaît ne peut être dispensé de l'aimer. lia voulu que cet amour fût libre, que ce fût un amour de choix et de préférence ; parce qu'il avait dessein de se donner lui-môme à titre de récompense à la créature qui l'aimerait ainsi par choix; que la récompense suppose le mérite, et le mérite l'exercice de la liberté. D'ailleurs ce n'est que dans un amour libre de notre part que se rencontre la gloire de Dieu, qui est la fin de toutes ses œuvres; et l'amour môme des bienheureux ne le glorifie que parce qu'il a été libre dans son principe.

Ainsi^ il était indispensable à Dieu de nous faire un commandement de l'aimer. Mais ce commandement est tout en notre faveur, puisqu'il est impossible que le bonheur d'une créature intelligente se trouve ailleurs que dans l'amour de Dieu. Et quand il ne solliciterait pas cet amour par ses attraits inefi'ables, la récompense qui doit nous en revenir est si grande, qu'elle seule est un motif suffisant pour nous y engager. Car qui pourrait ne pas aimer un Être infiniment bienfaisant, infiniment libéral, qui promet l'éternelle possession de lui-même à quiconque l'aimera ?

Était-il nécessaire que Dieu employât la crainte pour nous portera l'amour; qu'il nous menaçât de sa colère, et du plus grand des malheurs, d'un feu éternel?N'est-ce pas une honte pour la créature que Dieu ait eu recours à un pareil moyen ? Un père menace-t-il son enfant de

le déshériter pour s'en faire aimer? et que penserait-il d'un amour qu'il n'obtiendrait que par cette voie ?

C'est pourtant à quoi Dieu en a été réduit, en conséquence de la permission du péché. Il connaissait l'imperfection foncière de notre nature. Il prévoyait que l'homme, malgré la droiture dans laquelle il l'avait créé, l'offenserait par sa désobéissance, et préférerait sa propre satisfaction à son devoir. Il savait encore quelle profonde plaie le péché originel ferait au cœur de l'homme, et quels désordres y causerait l'amourpropre, devenu dominant en nous parla chute de notre premier père, et par nos chutes personnelles. Il n'a pas cru pouvoir prendre trop de mesures pour s'assurer l'amour qui lui est dû, et par cet amour assurer notre félicité.

Confondons-nous. Ces mesures, tout humiliantes qu'elles sont pour nous, ne suffisent pas. INi la colère de Dieu, ni les supplices éternels dont il nous menace, ne sauraient fléchir, ni tourner à un amour si légitime, si raisonnable, le cœur de la plupart des hommes. Quoique instruits par la révélation, quoique aidés par la grâce, quoique invités par les plus puissants motifs, les chrétiens, non quelques-uns seulement, mais le très-grand nombre, consentent à se perdre à jamais, plutôt que d'aimer Dieu. Qui pourrait concevoir un tel excès d'aveuglement et de fureur, si leur conduite n'en était une preuve sensible? L'homme peut-il être à ce point ennemi de lui-même?

Son malheur vient de ce qu'il ne réfléchit pas, de ce qu'il se laisse emporter à ses passions. Les objets sen-

sibles le captivent, l'enivrent, l'ensorcellent, le dénaturent; il oublie Dieu; il oublie ses premiers devoirs, il méconnaît ses plus chers intérêts; il les sacrifie à des plaisirs vains, trompeurs, fugitifs, qu'il ne se procure qu'avec bien de la peine, qui laissent son âme vide et affamée, qui lui ravissent la santé, les biens, l'honneur, le repos, et le livrent en proie aux plus cruels remords.

0 deux, soyez dans l' étonnement , s'écrie Dieu par la bouche de Jérémie. Mon peuple a fait deux grands maux: il m'a quitté, moi qui suis la source des eaux vives ; et il s'est creusé des citernes, des citernes crevées qui ne peuvent garder Veau (1).

Telle est la misère où l'homme se plonge ici-bas, pour tomber ensuite dans une misère infiniment plus grande, d'où il ne sortira jamais. Il sent son malheur présent; il sait qu'il ne peut échapper à son malheur futur ; il a beau s'étourdir là-dessus : la raison et la religion parlent trop haut, pour qu'il ne les entende pas; et il ne saurait leur imposer silence. Toute sa ressource est de se boucher tant qu'il peut les oreilles, et de vivre en désespéré. Est-ce donc quelque chose de si triste, de si atfreux, de si insupportable d'aimer Dieu, qu'il faille s'exposer plutôt à tous les maux présents et à venir?

Ah ! qu'un cœur qui a goûté l'amour divin est bien éloigné de ces sentiments! qu'ils lui semblent horribles et monstrueux! Il regarde avec saint Augustin

(1) Obstupescite cœli super hoc. Duo... mala fecit populus meus: Me de relique ruât fontem aquae vivae^ et foderunt sibi cisternaSj cisternas dissipatas, quœ continere non valent aquas. Jerera. ii. 12. 13;

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comme nn grand mal, comme le plus grand des maux de ne pas aimer Dieu. La seule idée d'être privé de cet amour, le fait frissonner. L'homme charnel, l'homme réduit par ses passions au-dessous de la bête, ne conçoit pas cela. Il croit que c'est une chimère d'aimer un Dieu pur esprit, que les yeux ne voient pas, que les mains ne touchent pas. Il traite d'enthousiastes et de fanatiques les dévots et les saints. Il ne connaît d'amour réel que celui qui se termine aux ohjets sensibles.

Mais un jour viendra qu'il changera bien d'idée et de langage. L'enchantement des plaisirs de la terre passera pour lui. Son âme isolée, réduite à elle-même, éclairée sur les vrais et les faux biens, éternellement privée des uns et des autres, se trouvera dans un vide affreux. Elle tendra de toute l'impétuosité de ses désirs vers ce souverain bien pour qui elle était faite, et toujours elle en sera repoussée. Elle connaîtra, mais trop tard, et pour son malheur, l'infinie amabilité de Dieu; elle saura que, loin de le posséder, elle le haïra toujours, et en sera toujours haïe; et cette cruelle assurance lui causera un tourment intérieur incomparablement plus grand que la peine du feu, tout épouvantable qu'elle est.

Oui, la foi nous apprend ( et si nous connaissions suffisamment Dieu ici - bas , la raison seule nous le ferait concevoir) que la peine du dam est le plus terrible supplice de l'enfer. Représentons-nous en effet l'âme dévorée du désir de son bonheur, éloignée de tous les objets qui l'ont amusée, séduite et trompée autrefois , et remplie d'aversion pour eux, ne trouvant

aucune ressource en elle-même; voyant clairement, mais d'une vue bien plus pénétrante que toutes celles qu'on peut avoir en cette vie, que Dieu seul peut la rendre heureuse, intimement certaine qu'elle est privée pour Téternité de sa jouissance, toujours assiégée de cette idée désespérante, sans que rien puisse l'en distraire un instant. Ajoutez-y le désespoir d'être l'unique cause de son malheur. Quel état violent ! mais d'une violence inexplicable, qui agira sans relâche sur toutes les puissances, et sur le fond même de l'âme.

Ce tourment est le seul que Dieu, tout-puissant qu'il est, ne saurait rendre supportable. Je vais dire une chose étonnante, mais vraie. Le feu de l'enfer est terrible ; le feu des fournaises les plus embrasées n'est en comparaison qu'un feu en peinture. Cependant Dieu peut communiquer à une âme un degré d'amour assez sublime, pour la rendre capable de porter cette peine, non-seulement sans impatience et sans murmure, mais sans souhaiter même d'en être délivrée. Et il paraît que c'est ainsi que la souffrent les âmes du purgatoire, qui attendent en paix qu'elles soient purifiées, et que la justice divine soit satisfaite. Mais pour la peine du dam, telle que la souffrent les réprouvés, elle n'est susceptible pour chacun d'eux d'aucun adoucissement; et tant qu'elle subsiste. Dieu n'a aucun moyen d'en empêcher l'effet, qui est de rendre souverainement malheureux celui qui l'éprouve.

Si c'est une grande misère de ne pas aimer Dieu sur la terre, c'est une misère qui n'est bien reconnue que de ceux qui l'aiment. Mais en enfer elle sera sentie

dans toute son étentîue de ceux qui n'y réfléchissent pas en ce monde, et qui regardent au contraire l'amour de Dieu comme un obstacle à leur bonheur.

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