PEINTURE DE L'EXTRÉE D'UN JEUNE HOMME DANS LE MONDE
En croissant en âge, je suis entré jjIus avant dans l'orageuse société de la vie humaine.
Sic... Titœ huraanae pi-ocellosam societatem altius ingressus sum. Lib. 1. cap. viit.
Ceci n'est point une sentence, mais une belle et magnifique image, pleine de moralité. La vie humaine est une mer féconde en orages, causés par les passions qui l'agitent et la bouleversent. Nous naissons, pour ainsi dire, sur le rivage de cette mer. L'enfance est l'espérance, la ressource, la recrue de la société; mais à certains égards, elle ne lui appartient point encore. Elle commence à la connaître ; elle se prépare à y entrer, et se dispose à y jouer un rôle, à mesure qu'elle croît, et que ses lumières, ses passions, ses projets se' développent.
La vue de cette vaste mer lui paraît riante ; elle n'eu aperçoit ni la profondeur, ni les dangers. Le calme qu'elle voit régner sur ses bords, le sable qu'elle sent sous ses pieds, la pente douce et insensible, l'exemple, les encouragements de ceux qui y sont déjà entrés, tout
la séduit, tout l'invite à s'y engager. Elle s'avance; elle enfonce peu à peu sans s'en clouter : bientôt elle perd terre ; les flots l'entraînent, et l'emportent en pleine mer, où elle devient, comme ceux qui l'ont devancée, le jouet des vents et des tempêtes.
C'est ainsi que le genre humain n'est instruit des écueils et des maux de la vie, que par une funeste expérience. On apprend à ses dépens ce que c'est que le monde; on en reconnaît en gémissant l'illusion et la vanité; on se repent de s'être engagé si avant; on voudrait revenir sur ses pas, ou du moins prendre d'autres arrangements, d'autres mesures pour sa sûreté. Mais il esL trop tard ; les vents sont déchaînés, l'orage gronde, on n'est plus en état de se gouverner. 11 faut périr, à moins qu'un coup de vent favorable ne nous repousse, et ne nous ramène au port.
Voilà comme le torrent de la société entraine et perd successivement les membres qui la composent. Les différents âges, les différents états se séduisent et se corrompent mutuellement. L'autorité et les maximes de la vieillesse; l'exemple et la conduite de l'âge mûr; les attraits, la vivacité, l'emportement de la jeunesse; les succès des uns, les espérances des autres ; la puissance, le crédit, les richesses, l'esprit, les talents, tout conspire à tendre des pièges inévitables à ceux qui entrent dans le monde. Il faut qu'ils se montent au ton général, qu'ils pensent, qu'ils parlent, qu'ils agissent comme les autres. Sinon ils sont exposés aux railleries, au mépris, souvent à la violence et à l'oppression. On les exclut, on les rejette ; tous les chemins de la fortune leur sont
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fermés ; ils passent pour des gens bizarres, singuliers, inutiles à eux-mêmes et aux autres.
Le préservatif de tant de malheurs serait une excellente éducation. Mais le comble du mal, c'est que le monde lui-môme préside à cette éducation, qu'il en dresse le plan, qu'il en dicte les maximes, qu'il en dirige toute la marche. C'est-à-dire qu'il forme de bonne heure ses élèves selon ses vues, qu'il leur met bien avant ses principes dans l'esprit, qu'il s'insinue dans leur cœur, et qu'il en tourne les inclinations naissantes vers les vices qui régnent dans la société. Ce maître donne ses leçons avec un empire, avec un ascendant auquel on ne peut résister. Ce qu'il inculque le plus, c'est qu'il faut le respecter, le craindre, ne blesser ni ses lois, ni ses usages, et mettre au-dessus de tout son approbation et sa censure.
Des parents chrétiens et solidement vertueux, effrayés de ces dangers, tâchent de les prévenir en inspirant à leurs enfants l'esprit de piété, et en gravant dans leur âme les grandes vérités de la religion. Il n'y a point en effet d'autre moyen. Mais qu'ils ne se reposent pas aisément de ce soin sur d'autres; qu'ils s'en chargent eux-mêmes, et qu'ils le regardent comme le plus important de leurs devoirs. Les discours d'un père, les tendres avis d'une mère, soutenus de leurs exemples, font une tout autre impression sur les enfants, que les leçons d'un étranger, souvent mercenaire, qui n'a ni l'autorité, ni le zèle, ni l'affection nécessaires ; et qui ne trouve pas dans le cœur de son élève la môme correspondance, ni la môme docilité.
DE SAmT AUGUSTIN. — III. 17
Saint Augustin n'eut pas plutôt l'usage de la parole, que sa mère lui apprit à prononcer le nom de Dieu, et à l'invoquer. Elle jeta ainsi de loin les premières semences de sa conversion ; et dans la suite, quoique libertin et manichéen, il ne perdit jamais le goût de la religion : jusque-là qu'il ne prenait plaisir à aucun livre, où il ne trouvait pas le nom de Jésus-Christ (1).
Il serait à propos qu'aux instructions religieuses on joignît des réflexions et des observations courtes, simples^ naturelles sur la vanité, la fausseté et les dangers du monde ; qu'on apprît de bonne heure aux enfants à voir les choses telles qu'elles sont; et à l'égard des personnes, à se défier beaucoup des apparences; qu'on les accoutumât à rentrer dans leur propre cœur, pour en étudier les mouvements et les passions, pour se rendre compte des motifs qui les font agir; qu'on les aidât dans cette recherche par des questions faites à propos et sans affectation ; relevant, lorsqu'on s'en apercevrait, leurs petits déguisements et leurs dissimulations; qu'on les formât ainsi par degrés à la connaissance des autres par la connaissance d'eux-mêmes; que selon les occasions, avec la discrétion convenable, uniquement pour leur bien, et jamais par esprit de critique, on les mît à portée de discerner sur le visage des hommes, sur leur maintien, dans leurs paroles, dans leurs démonstrations extérieures, les vrais sentiments de leur âme. Je voudrais aussi qu'on ne craignît pas de leur mettre sous
(1) August. Conf. Lib. ni. cap. iv. n. 8.
les yeux de grands exemples, même récents, d'hommes et de femmes qui se sont ruinés de santé, de biens, de réputation, par le jeu, par la débauche, par l'avarice, par l'ambition, par les autres passions.
L'enfance porte dans le cœur les premiers principes de la morale, aussi bien que les premiers germes de la corruption. Ceux-ci ne se développent que trop tôt; il faut par des raisonnements proportionnés à sa capacité, et surtout par des exemples, lui en montrer les tristes conséquences; lui expliquer comment les passions, d'abord flatteuses et insinuantes, deviennent peu à peu nos maîtresses, nos tyrans, et nous font toujours aller beaucoup plus loin que nous ne voudrions; quel est l'empire des sens sur l'âme ; et jusqu^à quel point ils la captivent, la dégradent, l'abrutissent, lorsqu'on leur accorde tout ce qu'ils demandent. Il ne sera pas difficile de lui donner des preuves de tout cela dans les défauts de son âge.
A l'égard de la morale, il en faut donner aux enfants la plus grande idée ; leur en parler comme de la science la plus belle, la plus satisfaisante pour l'esprit, la plus nourrissante pour le cœur, la plus digne de l'homme, et la plus nécessaire dans la vie. Mais en même temps il faut leur faire bien comprendre que toute morale détachée de Dieu et de la religion, ne porte sur rien; et que les maximes selon lesquelles on se gouverne dans le temps , ne sont vraies et solides qu'autant qu'elles se rapportent à l'éternité.
De pareilles leçons données avec sagesse, sans pédanterie, sans affectation, variées avec adresse, ac-
compagnées d'un certain air de persuasion, et d'une certaine effusion de cœur, soutenues surtout par le caractère et la conduite de celui qui les donne, ne peuvent être que très-utiles et très-agréables à un élève qu'on suppose disposé à les bien saisir : elles lui seront bien plus profitables, lui formeront mieux Tesprit, et lui élèveront l'âme tout autrement que des leçons sèches d'histoire, de géographie, de physique même, qui n'ont d'autre avantage que d'orner la mémoire et de piquer la curiosité.
Ce que la philosophie offre de plus intéressant se réduit à la morale : elle est d'une étendue immense; ce n'est pas trop de toute la vie pour l'étudier; et plus on la cultive, plus on y fait de nouvelles découvertes. L'enfance bien conduite est capable d'y faire de plus grands progrès qu'on ne pense. Une fois mise sur la voie, et exercée à consulter la raison et la conscience sur tout ce qui l'intéresse^ elle se formera d'elle-même sans le secours d'aucun maître; ses fautes même serviront à son instruction. Le monde, lorsqu'il faudra qu'elle y paraisse, ne sera pas en état de la séduire; du moins elle sera prévenue, et en garde contre les premières impressions qui sont les plus dangereuses ; et si elle a le malheur de tomber dans le piège, elle ne manquera ni de lumière pour s'en apercevoir, ni de ressources pour s'en retirer.
Pourquoi les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe élevés dans les collèges et dans les couvents, malgré les soins qu'on s'est donnés pour les affermir dans le bien, au bout de deux ou trois ans qu'ils ont passés
dans le inonde, sonl-ils changés au point d'être méconnaissables? J'ose dire qu'une des principales causes est qu'on ne leur a inspiré qu'une piété de routine, qu'on n'a pas gravé dans leur cœur les principes, qu'on ne leur a pas fait connaître suffisamment ce qu'ils avaient à craindre du monde et de leurs passions.
La plupart entrent dans le monde sans en avoir la moindre idée. Ils y entendent des maximes aussi nouvelles qu'imposantes. Tout les frappe, tout les étonne, tout les attire. Le respect humain s'empare d'eux; ils craignent d'être raillés, critiqués, méprisés, s'ils se distinguent des autres. Quel étrange renversement se fait tout à coup dans leurs idées ! Quelle prodigieuse impression le spectacle du monde produit dans leur cœur! Les passions s'éveillent; la raison est bientôt gagnée; et la religion réduite au silence. On a honte de paraître avoir de la piété; si l'on en conserve encore quelques pratiques, on s'en acquitte à la dérobée; on ne tarde pas à les omettre; on en vient à les mépriser comme des petitesses de l'enfance. Les mauvais livres, les spectacles, les parties de plaisir, les entretiens font le reste , et rendent le mal presque incurable.
Il est donc important de connaître le monde avant que d'y entrer; et, comme la jeunesse ne peut prendre d'elle-même cette connaissance, il faut qu'on la lui donne, et qu'on la prépare de loin aux risques qu'elle y courra.
On objecte qu'il vaut mieux laisser les enfants dans l'ignorance à cet égard. Cela est vrai jusqu'à un certain point, et jusqu'à un certain âge. Tant qu'on a lieu
de présumer qu'ils conservent leur première innocence, il serait dangereux de leur ouvrir les yeux. Aussi ne prétends-je pas qu'il faille jamais leur parler de certains articles délicats qui n'appartiennent qu'aux confesseurs. Mais aussi lorsque le moment est venu, Ton peut et l'on doit porter l'instruction plus loin qu'on ne le fait communément, sur les périls où la vertu est exposée , sur les précautions qu'il faut prendre, sur les occasions qu'il faut éviter, sur les artifices, les insinuations, les tromperies que le monde met en œuvre, sur la vanité de ses plaisirs, et la réalité de ses peines.
En général, il est bon de leur apprendre à se défier beaucoup des autres, et encore plus d'eux-mêmes, parce que le principe de nos égarements est dans notre cœur; à résister aux premières amorces, parce que, si l'on cède au commencement, les suites ne sont plus en notre pouvoir ; à ne point se régler sur le grand nombre, qui n'est jamais celui des gens de bien; à ne rien donnera la complaisance, et à se montrer d'abord si fermes, qu'on désespère de les ébranler; à se faire une vie réglée et des occupations suivies, pour éviter l'ennui et l'oisiveté qui conduisent à la dissipation; à ne se montrer au dehors que par nécessité ou par bienséance ; à se composer une société d'amis vertueux; en fait de livres, à être en garde contre la nouveauté et la curiosité, n'en lisant que de bons, d'instructifs et de sensés; à faire choix surtout d'un excellent confesseur, à qui l'on confie le salut de son âme, et dont on suive fidèlement les avis.