‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 15 sur 76 · DE CE QUE LE MONDE APPELLE AFFAIRES · texte numérisé non relu

DE CE QUE LE MONDE APPELLE AFFAIRES

On donne le nom d'affaires aux jeux de l'âge plus avancé. Majorum nugae negotia vocantur. Lib. i. cap. ix. n. lo.

Les jeux de l'enfance ne sont qu'amusennent et pure bagatelle ; on les regarde sur ce pied, et on les nomme ainsi. Mais on ne pense pas de même des occupations de l'âge plus avancé; on les appelle affaires, et môme affaires de la première importance. Ce ne sont pourtant, à les considérer en elles-mêmes, que des bagatelles et des jeux de grands enfants. La valeur qu'on y met, le vif intérêt qu'on y prend, l'ardeur avec laquelle on s'y attache, n'ont guère plus de fondement que les motifs qui inspirent aux enfants tant de chaleur et de vivacité pour leurs jeux.

Telle est l'idée que s'en formait saint Augustin. En jugeait-il mal? Presque personne n'hésite sur la réponse. Oui, dit-on, il en jugeait mal; et les actions le disent encore plus haut que les paroles. Mais, avant de le condamner, il serait juste d'examiner sur quels principes il appuyait un jugement si contraire au sentiment universel.

Saint Augustin considérait les choses en philosophe chrétien, désabusé de l'illusion des sens et des passions, et de ce que l'Écriture appelle l'enchantement de

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la bagatelle (1). Il parlait d'après les maximes de l'ÉvaDgile, dictées par la sagesse éternelle, et confirmées par la saine raison, qui nous apprennent que la grande, l'unique affaire de l'homme est son salut éternel; que les autres affaires ne méritent ce nom que par rapport à celle-là; que Dieu ne l'a créé, et mis sur la terre , que pour travailler à sauver son âme; que s'il vient à la perdre, eût-il d'ailleurs gagné l'univers entier, tout est perdu pour lui; qu'au contraire il gagne tout en la sauvant, quand même il perdrait l'univers : par conséquent que dès qu'il est en état de réfléchir et de connaître sa destination, il doit s'appliquer à la remplir : rapporter à ce but tous ses desseins, toutes ses actions; estimer, rechercher tout ce qui le conduit à sa fin dernière; mépriser et rejeter tout ce qui l'en écarte.

Voilà certainement la vraie, la solide sagesse ; voilà le principe d'où il faut partir, la règle invariable qu'il faut suivre dans ses jugements et dans sa conduite. Si cela est, comme on n'en peut douter, sans renoncer à la foi et à la raison, saint Augustin avait-il tort de traiter de bagatelles, de niaiseries d'enfants ce que le monde appelle affaires? Qu'est-ce que ces affaires en elles-mêmes, et détachées de l'affaire du salut? Car c'est ainsi que le monde les envisage; puisque pour les poursuivre et y réussir, il néglige et sacrifie même son salut. Qu'est-ce encore une fois que ces affaires, qui mettent en jeu toutes les passions, qui sont la source

(i) Fascinatio nugacilatis. Sap iv. 12.

de tant de soucis, de tant de mouvements, de tant d'intrigues, de tant de crimes? Où mènent-elles? Qu'en revient-il, lors même qu'elles tournent au gré de nos désirs? On en est plus riche, plus élevé, plus considéré, plus à portée de satisfaire ses passions. Je ne vois pas que les plus grands succès en tout genre conduisent à autre chose.

Mais je demande d'abord, en est-on plus heureux? Car enfin c'est au bonheur qu'on vise ; c'est pour y parvenir qu'on se donne tant de tourments. Montrezmoi donc un homme à qui la jouissance la plus paisible de richesses immenses cause autant de plaisir qu'il lui en a coiJté de peine pour les acquérir, et qu'il lui en coûte de soins pour les conserver. Montrez-moi un avare rempli, content, sans désirs, sans inquiétude.

Vous vous êtes donné des mouvements infinis pour parvenir à cette place. Vous avez fait de ce point de vue votre grande affaire; elle vous a occupé jour et nuit depuis bien des années. Enfin votre ambition a été satisfaite. Combien de temps cette joie a-t-elle duré? Comptez, je ne dis pas les ans et les mois, mais les jours, mais les heures. Osez dire que votre élévation vous a rendu heureux seulement une heure ; et que le premier moment de l'ivresse passé , votre nouvelle grandeur n'a pas été pour vous la source de nouveaux soins, de nouveaux projets, de nouvelles intrigues et de nouveaux chagrins. C'était bien la peine de vous tourmenter durant tant d'années, d'affronter tant de rebuts, de faire tant de bassesses, de dévorer tant de dégoûts. • Un autre, enchanté de la réputation de bel esprit,

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travaille, s'échauffe le sang, passe les nuits, pour donner au public un ouvrage qui doit rendre son nom illustre parmi les grands écrivains. Voilà sa grande affaire : tout le reste n'est rien pour lui. L'ouvrage paraît : quelle inquiétude sur le succès ! On en juge bien, on en juge mal; on l'admire, on le critique; mille envieux s'élèvent. Pour un éloge qui flatte, combien de traits satiriques qui déchirent? L'auteur ne jouit durant sa vie que d'une renommée incertaine et disputée; et ce n'est qu'après sa mort que l'envie s'apaise, et qu'on rend pleinement justice à son mérite. Réputation d'esprit et de talents, vaine fumée, ennemie du repos de celui qui te poursuit, de celui môme qui t'atteint, méritais-tu d'être achetée si cher?

Il est inutile de pousser plus loin cette énumération. Toutes les choses sans exception dont le monde se fait une affaire, sont autant d'épines qui ne causent que de l'embarras et de la douleur. Ce n'est qu'à ce titre qu'elles méritent le nom d'affaires sérieuses : car du reste ce ne sont que des bagatelles, des choses de néant, qui amusent les passions, ou plutôt qui les irritent sans jamais les contenter. Les jeux de l'enfance sont de véritables jeux, qui la divertissent, et n'entraînent après eux aucune suite fâcheuse. Mais les jeux de l'homme fait sont des jeux cruels, des jeux qui désolent la société, des jeux funestes à celui qui s'en occupe.

Le mal que ces jeux font à l'homme par rapport à la vie présente, n'est rien. C'est bien autre chose, lorsqu'on les envisage du côté de la vie future. Le premier effet que produisent à cet égard les affaires du

monde, est d'occuper tellement l'esprit, qu'elles ne lui laissent aucun loisir de penser à l'affaire du salut. D'autres objets le remplissent, et se succèdent avec une telle continuité, que celui-ci ne peut y trouver place : de là vient qu'on le néglige, qu'on le perd tout à fait de vue; ou si l'idée s'en présente quelquefois, ce n'est qu'en passant, et si faiblement, qu'elle ne fjiit aucune impression, et n'a point de suite. On dirait que c'est une affaire indifférente, dont le succès, bon ou mauvais, ne nous importe en rien. L'intérêt des affaires présentes nous paraît tout autrement important, et se fait bien plus vivement sentir. Toutes les passions se remuent, toutes les facultés de l'âme se mettent en action pour les faire réussir : on est persuadé qu'il y va de tout pour nous, et que notre bonheur en dépend.

Bientôt cette idée du salut devient importune; elle fatigue, elle attriste, elle afflige; on évite avec soin tout ce qui la rappelle ; et si elle revieut encore malgré nous, on la chasse. Elle nuirait à nos autres affaires; elle nous troublerait surtout dans nos plaisirs, qui sont notre plus grande affaire.

C'est peu de nous faire oublier le soin du salut. Les affaires nous engagent dans la route opposée, et nous conduisent à notre perte éternelle. Dès qu'on les embrasse avec une certaine chaleur, et qu'on en désire ardemment la réussite, il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu'on soit délicat sur le choix des moyens. La raison s'aveugle, la conscience s'étourdit, la religion n'est plus écoutée. Telle voie paraît propre

à nous conduire efficacement au but : on se garde bien d'examiner si elle est légitime ou non. Lors même qu'on voit clairement qu'elle ne l'est pas, on s^'y engage; on a les yeux ouverts sur le succès ; on les ferme sur tout le reste. Il faut gagner à quelque prix que ce soit cette personne; il faut écarter ce concurrent, et pour cela le tromper, le calomnier. L'intrigue, le mensonge, la ruse, la perfidie, la violence, tout est bon, pourvu qu'on en vienne à ses fins. La chaîne des affaires entraîne une continuité de crimes; plus on va, plus on devient hardi et entreprenant.

La mort nous surprend enfin, occupés de nouveaux projets, et des moyens injustes d'en venir à bout. On passe ainsi à l'éternité, non-seulement sans y avoir pensé, sans s'y être préparé ; mais après avoir travaillé toute sa vie à se la rendre malheureuse. Ces jeux des hommes qu'on appelle affaires, sont donc par leur faute, la cause et l'instrument de leur damnation.

Mais quoi! la société humaine peut-elle subsister sans aflaires? ou faudra-t-il y renoncer absolument pour se sauver? Si ce renoncement était nécessaire, il n'y aurait point à balancer. Mais Dieu ne l'exige pas de ceux qui sont engagés dans le monde. Ce qu'il demande, c'est qu'on mette l'affaire du salut au premier rang; c'est qu'en s'acquittant des autres, on ne néglige pas celle-là; c'est même qu'on ne les en sépare pas, et qu'on les y subordonne tellement, qu'elles en fassent partie; qu'on s'y applique selon Tordre de Dieu, en vue de Dieu, selon les règles que Dieu prescrit; que ces affaires soient des affaires de devoir ou

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de charité, et non des affaires d'ambition ou d'intérêt. Alors on ne leur attachera point d'importance en elles-mêmes; mais les considérant du côté du salut, on les jugera importantes, ou même indispensables suivant la liaison qu'elles auront avec ce principal objet. Alors on ne se passionnera plus pour le succès; on ne prendra que des voies permises et autorisées. L'ordre de la société subsistera, et n'en sera que plus florissant. Les affaires du monde, celles dont la vie ne peut se passer, iront leur train; les crimes en seront bannis; et loin d'être des obstacles au salut, elles y serviront de moyens.

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