‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 16 sur 76 · DES VICES DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DES VICES DES ENFANTS

Si petit enfant et si grand pécheur,

Tantillus puer et tantus peccator. Lib. i. cap. xii.

On est surpris sans doute, lorsqu'on entend saint Augustin se qualifier de grand pécheurà l'âge de sept ou huit ans, quoiqu'il ne se reproche que les défauts ordinaires aux enfants de cet âge. Mais entrons dans la pensée de ce saint docteur, qui ne parle ainsi qu'en vue du péché originel, et de la malignité dont il a infecté notre nature : malignité qui se déclare dès la plus tendre enfance ; et aux effets de laquelle, encore qu'ils ne soient pas accompagnés du degré de con-

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naissance suffisant, il donne, après saint Paul, le nom de péché (1), parce que la concupiscence qui les produit est un nial^ et qu'elle incline au mal.

Approfondissons ici l'étrange corruption de la nature humaine ; et remontons pour cela à nos premières années, où elle se montre, pour ainsi dire, toute pure, avant toute réflexion, toute délibération, tout consentement libre de notre part. Que voyons-nous dans les enfants, même lavés par le baptême de la tache originelle, sinon le germe des passions et des vices des âges suivants ?

Leur âme enveloppée dans les ténèbres d'une profonde ignorance, n'est capable d'aucune fonction spirituelle; elle n^est sensible qu'au plaisir et à la douleur physiques; elle ne semble exister que pour le corps, et n'a d'abord qu'une vie purement animale. Dès lors commence l'empire des sens, l'amour du bien-être , le désir et la recherche des sensations agréables , l'horreur des impressions fâcheuses et pénibles. Humiliante servitude que l'enfant contracte avec la vie; source de tous les péchés qu'il commettra un jour, pour procurer à son corps ses besoins, ses aises, ses voluptés; et qui lui coûtera bien des gémissements, bien des efforts, bien des combats douloureux, si jamais il entreprend de s'en affranchir.

L'orgueil , l'esprit de domination , Tamour-propre paraissent à découvert dans l'enfant, dès qu'il est en état de se sentir. Il rapporte tout à lui; il veut être le

(1, Rom. vn. 10. 11. 13. 17. 20.

maître de tout, et que rien ne résiste à ses volontés. Tous ceux qui l'entourent lui semblent faits pour lui obéir el le servir. Tout ce qui lui plaît dans les objets qui s'offrent à sa vue, il le désire; tout ce qu'il désire, il prétend l'avoir : il faut qu'on le lui donne au plus vite ; le moindre refus, le moindre délai l'irrite, et provoque ses cris et ses pleurs. Il n'aime que lui, ou n'aime rien que par rapport à lui.

Sa jalousie est extrême. S'il voit quelque chose à un autre enfant, si l'on en caresse un autre en sa présence, il en est jaloux : il faut pour Tapaiser lui donner la même chose, lui faire la même caresse. Jamais il n'aimera celui qu'il croira être mieux soigné, mieux ménagé, plus flatté que lui. Il passe même jusqu'à l'envie, ne pouvant souffrir qu'un autre partage avec lui les mômes douceurs et les mêmes bijoux de cet âge. J'ai vu, dit saint Augustin, un enfant pâle d'envie, qui jetait un regard farouche sur un autre qui tétait avec lui(l).

L'enfant est colère et vindicatif. Si un rien l'apaise, un rien aussi l'irrite. Il n'est que trop porté à rendre les coupï qu'il reçoit, à en donner môme le premier. On en rit, parce qu'il ne peut nuire; on l'agace ; on lui applaudit, quand il frappe; on frappe pour lui; on feint qu'il nous a fait mal; et aussitôt la joie de s'être vengé éclate sur son visage. Si sa faiblesse le rend impuissant, ne voit-on pas que la mauvaise volonté est en lui tout entière, et que c'est l'intention plutôt que l'effet qu'on doit considérer?

(1; August. Conf. Lib. i.cap. va. n. H,

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Il ne tarde pas à être gourmand, avide , sensuel, mangeant sans choix , sans mesure , sans discrétion ; dérobant pour satisfaire ses appétits déréglés, dévorant des yeux tout ce qu'il voit sur la table, jusqu'à pleurer de ce qu'on lui refuse ce qui lui ferait mal ; et tout rassasié qu^il est, dire qu'il a encore faim, pour obtenir ce qu'il convoite.

L'enfant est paresseux, ennemi de toute application, de tout travail, de tout ce qui le gêne et le captive. Il est néanmoins curieux d'apprendre, mais seulement ce qui lui plaît. Que d'industries ne faut-il pas employer pour le rendre attentif? de quelles promesses, de quelles menaces ne faut-il pas user? Il n'a que trop d'ardeur à s'instruire des jeux de son âge ; il en connaît bientôt toutes les règles, toutes les finesses, toutes les supercheries même. Mais pour les études sérieuses, il les a en aversion; elles font son tourment. S'il n'est excité par quelquq passion, telle que l'amour de la louange, la honte, l'émulation, l'espérance, la crainte, jamais "il ne témoignera ni goût, ni empressement. Présage manifeste que dans la suite il faudra de grands intérêts de vaine gloire, d'ambition, de cupidité, pour l'arracher à l'oisiveté, à la dissipation, à ses plaisirs.

La candeur, la naïveté du premier âge ne durent pas longtemps. L'enfance apprend de bonne heure à être rusée, dissimulée, à tromper, à mentir, à se soustraire aux surveillants. Dès qu'elle a la première idée du mal, elle se cache pour le commettre ; dans la crainte des réprimandes et des châtiments, elle pré-

pare des excuses et des mensonges, qu'elle soutient quelquefois avec la dernière obstination ; et elle pousse la malice jusqu'à rejeter sa faute sur d'autres.

Que dirai-je de son application à étudier les défauts et les faibles de ses parents , de ses gouverneurs , de ses maîtres, pour en tirer avantage ? Quelle finesse dans ses observations ! Quelle habileté à saisir le moment! Quelle adresse à gagner, à toucher, à fléchir, à feindre des sentiments qu'elle n'a pas, et à persuader de sa sincérité ! Dans un âge si tendre que de combinaisons, que de détours, que d'artifices, dont le but est de s'attirer des flatteries, des caresses, des applaudissements ; de s'épargner de la gêne, de la contradiction , de la douleur; de contenter enfin ses petites passions ! Quelle profonde malignité en tout cela ! Elle n'est pas encore dangereuse, je le sais; mais que lui manque-t-il pour l'être, que des objets de plus grande conséquence ? Elle n'est pas encore non plus criminelle; mais elle le devient à mesure que la raison L se forme, et que les lumières s'étendent.

Je n'ai encore parlé que du premier âge, et je n'ai pas tout dit : car qui pourrait épuiser cette matière? Mais en voilà assez pour justifier le jugement que saint Augustin porte de cet âge. Ce sont ces vices et bien d'autres, tels que la légèreté , l'inconstance, le caprice, l'humeur, l'entêtement, la curiosité, la vanité, qui rendent l'éducation si nécessaire et si difficile, et qui exigentde la part d'un instituteur tant de qualités, tant de vertus dont le concours est si rare.

Que Rousseau vienne soutenir à présent que l'homme

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est né bon; que l'éducation et la société le pervertissent; qu'il n'y a qu'à le laisser tel qu'il sort des mains de la nature, sans rien faire absolument pour cultiver son esprit et son cœur : paradoxe insensé, digne de mépris, et de l'indignation publique.

Mais si l'homme est né bon , il doit avoir une pente naturelle vers le bien moral, et une aversion naturelle de son contraire. D'où viennent donc dans les enfants tous ces défauts que je viens de remarquer? N'y sont-ils pas tous sujets plus ou moins? Ne sont-ils pas tous enclins au mal? N'ont-ils pas tous de la répugnance pour le bien? Proposez-leur l'agréable, le flatteur pour les sens, pour les passions de leur âge : tous y volent. Proposez-leur le raisonnable, l'honnête, l'utile : tous reculent en arrière. Est-ce donc là cette droiture dans laquelle Dieu a créé l'homme? Ses inclinations bonnes et mauvaises devraient du moins être en équilibre ; ce qui n'est certainement pas. Il y a en lui un fonds de corruption et de malignité que le Créateur ne peut y avoir mis , et qui vient d'une autre cause. Les anciens philosophes l'ont bien senti. Ils en ont imaginé différentes explications. Mais il n'y en a pas d'autre que la dégradation de notre nature par le péché originel. D'une élévation qui ne lui était pas due, elle est tombée au-dessous de ce qu'elle devait être. L'enfance, oui , l'enfance est une preuve frappante de ce que la révélation nous apprend làdessus; sans ce dénoûment le principe de ses premiers vices est inassignable.

Si nous passons à l'âge qui la suit immédiatement,

la démonstration sera complète. A peine les organes ont-ils acquis un certain développement ; à peine la raison a-t-elle quelque consistance, que le plus violent, le plus furieux de nos penchants se déclare, s'empare des sens et de rimagination, offusque Tentendement, sollicite puissamment la volonté , la subjugue et Tentraîne dans presque tous les individus. Ils n'ignorent pas cependant que le désir qu'excite en eux la concupiscence, que les actions où elle les pousse, sont illicites; ils en ont une honte secrète; ils gardent sur cela le plus profond silence ; ils se dérobent à tous les regards pour se satisfaire; ils rougissent; ils demeurent muets et confondus si on les surprend; leur conscience les condamne, et ne leur laisse aucune espèce d'excuse.

Quelle est l'origine d'un tel penchant porté à ce degré d'impétuosité? Pourquoi l'homme n'en est-il pas le maître? pourquoi sa raison ne suffit-elle pas pour le réprimer, pour le régler, pour le contenir dans les justes bornes marquées par le Créateur? Pourquoi la terreur des jugements de Dieu, la plus solide piété, tous les secours de la religion, les avis les plus touchants de ses ministres, les grâces intérieures les plus fortes, suffisent-ils à peine pour arrêter le débordement de ce torrent ? Pourquoi, hormis quelques âmes privilégiées, tous vont-ils donner contre cet écueil, où le plus grand nombre fait naufrage, et dont les autres ne se sauvent que par une assistance particulière de Dieu?

Dira-t-on encore que l'homme est né bon, asservi

qu'il est à une passion brutale qui le déshonore, qui le dégrade, qui l'éloigné de Dieu, qui lui fait prostituer son cœur à la créature? Osera-t-on soutenir que ce penchant est un besoin naturel, qu'il n'a rien que de légitime et de permis, pourvu qu'on évite de certains excès? Qu'est-ce donc que le sentiment de la pudeur? Pourquoi serait-il attaché à ce prétendu besoin, plutôt qu'à celui de la faim et de la soif? Niez que ce sentiment soit inné dans la jeunesse de l'un et de l'autre sexe ; niez qu'il soit produit par la raison et l'instinct moral, et qu'il soit par conséquent un frein que Dieu a mis à cette passion; confondez l'homme à cet égard avec la brute ; ou convenez que l'objet auquel le sentiment attache de la honte , lors même qu'on est seul, a en soi quelque chose de criminel, d'humiliant et de déshonorant pour un être raisonnable, formé à l'image de Dieu, fait pour le connaître, l'aimer et le posséder.

Au reste, je considère ce penchant dans sa naissance, dans ses premières impressions qui précèdent toute réflexion, toute délibération : et je dis qu'en cela môme il y a un désordre que l'antiquité païenne a reconnu, et dont Dieu ne peut être l'auteur. A quoi l'attribuer qu'au péché originel, où la rébellion de l'homme contre Dieu a été punie en lui par la révolte de la chair contre l'esprit? révolte contraire à l'ordre, qui veut que le corps soit soumis à l'âme, comme l'àme doit l'être à Dieu; révolte dont nos premiers parents rougirent, et qu'ils connurent très-bien être un châtiment de leur désobéissance. ,j

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