‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 17 sur 76 · DU TOURMENT QUI EST LA SUITE DE TOUT DÉSORDRE MORAL · texte numérisé non relu

DU TOURMENT QUI EST LA SUITE DE TOUT DÉSORDRE MORAL

Vous avez réglé, et la chose est ainsi, que tout esprit qui n'est pas dans l'ordre, soit à lui-même son tourment.

Jussisti..., et sic est^ut pœna suasibi sit omnis inordinatus animus. Lib. I. cap. xii.

Comme l'ordre est le principe de la paix, le désordre est le principe du trouble; et comme la paix est la source du bonheur, le trouble est celle du malheur. Ajoutons encore que la perfection de chaque chose est une suite de l'ordre, et que son imperfection naît du désordre. L'ordre produit donc tout bien, et dans le physique, et dans le moral; puisque la paix, la perfection , le bonheur en résultent : et le désordre, par la raison contraire, produit tout mal.

Je ne parlerai point ici des maux que le désordre entraîne, soit dans la nature, soit dans la société civile. Personne n'ignore que nous devons tous les biens de la nature à l'ordre constant qui y règne, et que le moindre dérangement dans ses lois est la cause de tous les maux physiques. Les avantages qu''on retire de la société sont pareillement un fruit de l'ordre politique; et les maux des États ne naissent que du violement des lois et du renversement de l'ordre. Je ne parlerai que de l'ordre moral ; et encore de celui qui

regarde chaque individu, et qui règle ses devoirs par rapport à Dieu.

Qu'est-ce que l'ordre à l'égard de l'homme? et en quoi coDsiste-t-il ? Il consiste évidemment en ce que sa raison soit toujours, et en toutes choses, soumise à Dieu, et ses passions, ses sens soumis à la raison. De cet ordre dépend sa perfection, sa paix, sa félicité. II est aussi parfait, aussi tranquille, aussi heureux icibas qu'il puisse l'être, lorsqu'il ne s'écarte en rien de l'ordre qui lui est marqué par la volonté divine. A proportion qu'il sort de cet ordre, il devient sujet au vice; la paix s'éloigne de lui; son bonheur lui échappe.

On peut considérer en l'homme deux sortes de désordres : un désordre qu'il apporte en naissant, et qui est une suite du péché originel; et un désordre qui naît du mauvais usage de sa liberté.

Le premier désordre n'est autre chose que la rébellion de la concupiscence : rébellion qui n'est pas libre en elle-même, et que les plus saints éprouvent malgré eux. Aussi le sentiment de cette révolte de la chair contre l'esprit n'est-il point un péché. Mais parce que c'est un désordre, elle cause toujours un tourment à l'âme; elle nuit à sa paix et à sa perfection. C'est pourquoi il est ordonné à l'homme de résistera la concupiscence, de l'affaiblir, et de faire tous ses efforts pour l'éteindre. Il ne peut y parvenir qu'en se faisant une violence continuelle, qu'en se livrant sans cesse des combats : il est donc toujours dans un état de guerre avec lui-même : et cette guerre est pour lui une espèce de supplice qui le fait gémir, et s'écrier

avec l'apôtre : Malheureux homme que je suis! qui me délivrera du corps de cette mort {[)? Ainsi, la sentence de saint Augustin est vraie , même à l'égard de ce désordre originel, qui n'est pas un péché, mais la peine du péché; et Dieu a réglé qu'il serait le tourment et l'exercice de tous les enfants d'Adam , en punition de sa désobéissance.

Mais celte sentence est plus sensiblement vraie, et elle a de bien plus tristes conséquences par rapport à l'âme qui se rend coupable, et qui se retire de l'ordre par le mauvais usage de son libre arbitre. A peine a-t-elle cédé à l'attrait funeste du péché, qu'un trouble s'élève en elle, que sa conscience se soulève, et lui fait de vifs reproches. De ce moment l'homme n'a plus de paix avec lui-môme; il est réduit à s'étourdir, à se fuir, à éloigner tout ce qui le rappelle à lui. Mais il a beau faire; en mille occasions une voix intérieure parle, l'agite, l'effraie. Malgré lui il rentre de temps en temps en lui-même, et il y sent ce ver qui le ronge et le déchire. Tel est l'état de tous les pécheurs sans exception; et ils ne peuvent en sortir qu'en revenant à l'ordre qu'ils ont abandonné.

C'est par un effet de sa bonté pour l'homme que Dieu a établi que la chose serait ainsi : il a voulu qu'une expérience amère, mais salutaire, lui fit sentir que son bonheur était attaché à l'ordre ; qu'en s'en écartant il devenait ennemi de lui-même, au point de ne pouvoir plus se souffrir, et d'être contraint

(1) Infelix ego liomo,. quis me libcrabit de corpore raortis hiijus? Rom. vil. 24.

de s'exiler de son propre cœur. Ce tourment qu'il éprouve, et auquel il essaie en vain de se soustraire, est pour lui un avertissement secret de retourner à Dieu et à l'ordre; c'est une ressource qui lui reste encore dans son égarement. Que deviendrait-il, hélas ! et combien ne serait-il pas à plaindre, s'il goûtait une paix tranquille dans son péché? Son mal alors serait désespéré; et y trouvant le faux bonheur qu'il cherche, jamais il ne voudrait en guérir.

Aussi est-ce à quoi le pécheur déterminé aspire. Il s'eiforce d'éteindre en lui toute lumière, d'étouffer tout remords, de bannir toute pensée importune, afin d'assouvir en paix ses passions ; et il ne peut y réussir. Car il ne suffît pas pour cela de se révolter contre Tordre, de le haïr, de dire en son cœur qu'il n'y en a point, que tout marche au hasard. Il faudrait qu'il pût en convaincre son esprit, et mettre sur ce point sa raison d'accord avec ses désirs. Il y travaille en vain : en vain assure-t-il qu'il est tranquille, que sa joie est pure et sans aucun mélange de trouble. Il n'y a point de paix ni de bonheur pour lui ; et quand il en imposerait là-dessus aux autres, il ne saurait se tromper lui-même. Dès cette vie son crime est son bourreau; son supplice présent lui annonce la peine éternelle qui l'attend. Car il ne sait que trop que son âme ne mourra point, et qu'elle portera partout avec elle le trait qui la déchire. Il le sait d'autant mieux, qu'il n'a rien négligé pour se persuader le contraire. C'est ce qui le désespère; et néanmoins il persiste dans sa malice. Qui le croirait? Il sent que son péché le rend

malheureux; il voit clairement que ce malheur le suivra dans l'éternité ; et il ne veut pas y renoncer.

Encore s'il pouvait mettre une espèce d'ordre dans ses passions; s'il pouvait les contenter, ou du moins leur faire illusion. Mais non; et c'est ici un nouveau tourment pour lui, qui empoisonne jusqu'à ses fausses jouissances. Doublement h plaindre, et par la vraie paix dont il se prive, et par la paix trompeuse qu'il cherche en vain et qui le fuit toujours. Quel état ! C'est pourtant celui de la plupart des chrétiens. Cela est affreux; cela est inconcevable.

Que devient donc ce désir inné du bonheur? Y renoncent-ils ? Ils veulent le trouver ce bonheur là où la raison , la religion et l'expérience leur disent qu'il n'est pas; et ils ne veulent pas le chercher là où les lumières naturelles et surnaturelles, et la conscience leur apprennent qu'il est. Qui expliquera celte contradiction de l'homme sur l'objet qui ^intéresse uniquement? Quel aveuglement dans son esprit! mais quelle malice dans sa volonté ! Car c'est d'elle surtout que vient ce désordre. Il voit son erreur; il est dans une fausse route qui aboutit à un précipice : jl ne l'ignore pas. Dans le chemin même, au lieu des fleurs qu'il espérait cueillir, il ne rencontre que des épines. N'importe, il s'obstine ày marcher; il s'avance à chaque pas vers le gouffre ; il s'y jette, et s'y perd sans ressource.

Ah ! que l'Écriture a raison de dire que ceux qui pèchent sont ennemis de leur âme (1) ! Ennemis pour la

(1) Qui faciunt pcccatuni, et iniquitatim, hostos surit aniniae suae. Tob. XH. 10.

vie future , puisqu'ils plongent cette âme dans un malheur éternel ; ennemis pour la vie présente, puisque les remords sont un poison qui la tue, et que le péché même ne lui apporte aucun bien réel. Je dis aucun bien pour les passions qui ne sont jamais satisfaites. Qu'est-ce que la vie du pécheur , qu'un enfer anticipé, où parce qu'il ne règne aucun ordre, il n'y a ni contentement, ni calme, ni paisible possession de soi-même; mais des désirs insatiables, des craintes violentes, un trouble secret, une agitation continuelle.

Qui que vous soyez qui lisez ceci, réfléchissez sur vous-même. Si vous êtes esclave du péché, êtes-vous en paix? Avez-vous goûté un moment de paix sous l'empire de ce tyran? Pouvez-vous espérer d'en goûter? Si votre cœur vous dit que non ( et quel est l'homme de bonne foi qui n'en convienne?): quelle raison avez-vous donc d'aimer le péché , et de vivre avec un si cruel ennemi? Voyez le mal qu'il vous a fait, et qu'il continuera de vous faire jusqu'au tombeau. Pensez au mal infiniment plus grand qu'il vous causera après la mort.

Ne dites pas :je me suis trop avancé; il n^est plus temps de retourner sur mes pas. Il est toujours temps d'entrer dans la voie du bonheur. S'il est certain que les fausses douceurs du péché vous ont trompé, qu'il ne vous tient point ce qu'il vous a promis, qu'il n'a été pour vous qu'une source de peines et d'afflictions d'esprit ; renoncez-y, détestez-le, revenez à Dieu, remettezvous dans Tordre : et, dès les premières démarches que vous ferez pour cela, la joie et la paix renaîtront

dans votre âme. Dieu Pa promis, et il n'est pas moins fidèle dans ses promesses que dans ses menaces. Vous avez éprouvé combien il est triste et douloureux de s'écarter de l'ordre; il ne tient qu'à vous d'éprouver combien il est doux d'y rentrer et d'j' persévérer.

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