DES MALHEUREUX QUI NE SE PLAIGNENT PAS EUX-MEMES
Quoi de plus à plaindre qu'un malheureux qui ne se plaint pas lui- mé rue?
Quid... miserius misero non miserante seipsum ? Lib. i.cap.xiii.
Le monde est plein de ces malheureux, qui ne se plaignent pas eux-mêmes, ou parce qu'ils ne sentent pas leur mal, ou parce qu'ils affectent de ne le pas sentir. Ce n'est pas des maux temporels que je veux parler : ceux-là on ne les sent que trop, on n'est que trop porté à s'en plaindre, jusqu'à importuner ceux à qui on en fait confidence, ou à qui on s'adresse pour en être soulagé. Et si, par un sentiment de fierté, ou cache aux autres son infortune; ce silence est d'autant plus pénible, qu'il nous ôte tout espoir de secours.
Les maux de cette vie nous affectent trop vivement, pour qu'on y soit indifférent, ou qu'on ne s'en plaigne pas. Nous jugeons même plus dignes de compassion les infortunés, à qui l'âge ou le défaut de réflexion
ôtent le sentiment de leur situation. Le pauvre enfant, dit-on tous les jours, qu'il est à plaindre ! il ne sent pas son malheur. On a raison, parce que le sentiment du mal nous porte à en désirer l'adoucissement, et à mettre tout en œuvre pour nous le procurer : au lieu que ceux qui ne le sentent pas, ne font rien pour s'en délivrer, et demeurent ainsi à la merci de la charité d 'autrui.
Les maux dont je parle, et que saint Augustin a en vue, sont ceux de Tàme. Quiconque les sent, et en craint les suites, est sans doute à plaindre ; mais bien moins que celui qui ne les sent pas, ou qui feint de ne pas les sentir. Le péché a pour l'ordinaire un de ces deux funestes effets.
Dans la jeunesse, dans le feu des passions, dans l'ivresse des plaisirs, dans la dissipation continuelle, on écarte bien loin les vérités de la religion, et les peines éternelles dont elle nous menace ; on se fait une loi d'éviter tout ce qui en rappelle le souvenir, parce qu'on en serait troublé dans la jouissance de ses plaisirs. Ainsi, l'on met son bonheur présent à ne pas s'occuper d'un malheur à venir inévitable.
Pour ce qui est de l'état actuel de l'âme, du tourment que lui causent les passions, de la faim qui la dévore, de l'ennui qui l'attriste, des craintes qui l'inquiètent, des soucis qui la rongent : comme tout cela est entremêlé d'espérances flatteuses, de souvenirs agréables, de plaisirs réels ou imaginaires, et que le passé ou l'avenir affaiblissent le sentiment douloureux du présent : l'âme ne saurait se croire malheureuse;
elle voit ces divers nuages se succéder sans y faire réflexion, ne donnant son attention qu'aux intervalles purs et sereins qu'elle voit ou croit voir entre eux. D'ailleurs elle n'a pas la possession d'elle-même; et livrée aux objets sensibles, elle n'est atfectée que de l'impression qu'ils font sur elle : à peu près comme un enfant ou comme un homme ivre, qui n'ont que des sensations et des idées directes. Ainsi, quoique sa situation soit réellement malheureuse, elle ne la sent pas.
Ceux qui sentent leurs maux, et qui affectent de ne les pas sentir, sont les incrédules de profession, qui se donnent en public pour avoir secoué le joug de la religion; qui en parlent, qui en écrivent comme persuadés de sa fausseté ; qui se disent libres de toute crainte touchant l'avenir, et se vantent de vivre en paix au gré de leurs passions. Ils veulent passer en cela pour des esprits forts, de grands raisonneurs, des hommes élevés au-dessus des préjugés vulgaires. Mais ils en imposent : car ils ne sont pas moins tourmentés que les autres, et ils ont de plus un tourment qui leur est propre : celui d'être toujours aux prises avec la religion qu'ils ont renoncée, d'être poursuivis sans relâche par son évidence, et glacés de frayeur par ses consternantes vérités. Ils ont beau accumuler doutes sur doutes, objections sur objections, s'applaudir de leurs démonstrations prétendues. Lors môme qu'ils réussissent à séduire les autres, ils ne peuvent parvenir à se tromper eux-mêmes.
La preuve qu'ils sont malheureux, quoi qu'ils en di-
sent, c^est qu'ils sont tristes, chagrins, bizarres, mélancoliques, violents, emportésjusqu'à la fureur, même dans leurs écrits, insupportables aux autres et à euxmêmes, ou du moins retranchés dans une froide indifférence, dans une apathie simulée, dans un dédain orgueilleux ; n'étant susceptibles de joie, que quand ils voient leur vanité flattée, et leurs projets impies suivis de quelque succès.
Comme ce n'est guère qu'à un certain âge qu'on se livre aux systèmes irréligieux, lorsque le grand feu des passions est ralenti, et qu'il faut pour cela une trempe d'esprit plus réfléchie : les incrédules sont communément posés, tranquilles, flegmatiques en apparence, assez maîtres de leur extérieur : et c'est par là qu'ils trompent ceux qui ne savent pas ce qu'ils éprouvent au dedans. Mais, d'un autre côté, comme ils sont la plupart usés et épuisés sur Tarticle des plaisirs, ne les savourant plus, et ne s'y livrant que par habitude : ils ne connaissent plus ces fausses délices qui transportent la jeunesse; leurs sens sont émoussés, leur imagination refroidie; ils sont dégoûtés, ennuyés, hors d'état de se faire illusion sur des jouissances dont ils sentent tout le vide.
Que le malheur des uns et des autres soit réel, il est aisé de s'en convaincre. Ce n'est ni aux sens, ni à l'imagination, ni aux passions, encore moins à une désolante impiété, à juger du bonheur ou du malheur d'un être intelligent. Ce jugement n'appartient qu'à une raison saine, qu'à un cœur pur qui se possède en paix.
Or, que prononcent ces deux juges? Ils décident que
le transport de la fièvre qui ôte à un malade la connaissance et le sentiment réfléchi de son mal, n'en ôte pas la réalité, et qu'il est lui-même un nouveau mal ajouté à l'autre ; que la joie d'un homme en délire n'est pas une véritable joie : voilà pour les premiers.
Ils décident que l'irréligion qui se ravit à elle-même tout espoir de bonheur pour l'autre vie, qui n'a d'autre perspective que l'anéantissement, rend insipide, et empoisonne même les plaisirs qu'offre la vie présente ; d'autant plus malheureuse qu'elle l'est de sang-froid, par réflexion, par système, n'ayant pour tout soutien qu'un orgueil insensé, qui la contraint à faire bonne contenance parmi les chagrins intérieurs qui la dévorent : voilà pour les seconds.
Ils décident enfin que les premiers sont beaucoup plus à plaindre que s'ils sentaient leur mal : parce qu'ils en désireraient la guérison, et qu'ils en chercheraient le remède; que néanmoins ils ne sont pas tout à fait désespérés, parce qu'un jour les retours sur euxmêmes peuvent les rendre sensibles à leur situation ; mais que les seconds qui sentent leur mal, et qui n'en veulent pas convenir, sont incomparablement plus dignes de compassion : parce qu'aux maux qu'ils éprouvent, ils ajoutent l'obstination à rejeter tout remède, et le désespoir de sortir jamais d'un étal si désolant.
DE l'influence DU PAGANISME DANS NOTRE ÉDUCATION (l).
Ces honteuses peintures ne sont pas un moyen plus propre qu'un autre à graver les mots dans la mémoire; mais les mots conduisent facilement à commettre ces infamies avec plus de hardiesse.
Non omnino per hanc turpitudinem verba ista commodius discuntur; sed per hœc verba turpitudo ista coniîdentius perpetratur. Lib. I. cap. XVI. u. 26.
Saint Augustin fait cette réflexion au sujet d'un endroit de Térence, oii un jeune homme s'autorise de l'exemple de Jupiter pour justifier son libertinage ; et à celte occasion il blâme fortement ceux qui expliquaient à la jeunesse les auteurs profanes, tels que Térence, sans aucune précaution ; alléguant pour motif qu^on y apprenait à bien parler, et à devenir éloquent. C'est avec beaucoup de raison que le zèle de ce saint docteur s'enflamme contre l'abus de mettre entre les mains des jeunes gens ces ouvrages dangereux : comme s'ils ne pouvaient puiser en d'autres sources le langage pur et l'éloquence.
Il est étonnant que le même abus subsiste encore de nos jours dans le christianisme ; non que depuis environ un siècle on n'ait pris quelques mesures pour y obvier; mais on n'a pas porté l'attention à cet égard aussi loin que la chose le mérite. C'est ce qui m'en-
(1) Voyez la Préface de l'I^diteur.
gage àm'expliquer ici sur une matière si intéressante. Je ne ferai qu'en effleurer la substance : car il faudrait un volume entier pour la traiter pleinement.
Notre éducation est toute païenne. On ne fait guère lire aux enfants dans les collèges, et dans l'enceinte des maisons, que des poètes, des orateurs et des historiens profanes. On leur en donne la plus haute idée; on les leur présente comme les plus parfaits modèles dans l'art d'écrire, comme les plus beaux génies, comme nos maîtres; en un mot on ne néglige rien pour leur en faire sentir les beautés, pour les imprimer dans leur mémoire, pour leur apprendre à les imiter. Afin de leur en faciliter l'intelligence, on entre fort avant dans le détail des généalogies et des aventures des dieux et des héros de la fable ; on les transporte à Athènes, dans l'ancienne Rome ; on les met au fait des mœurs, des usages, de la religion des anciens peuples; on les initie, pour ainsi dire, à tous les mystères, à tous les systèmes, à toutes les absurdités du paganisme. Tout ceci est l'objet d'une infinité de notes et de commentaires, que les savants ont composés sur chaque auteur.
Que telle fût l'éducation dans les quatre premiers siècles de l'Église, cela ne pouvait être autrement. Ceux qui tenaient les écoles publiques, soit grammairiens, soit rhéteurs, étaient païens. Les enfants des chrétiens fréquentaient ces écoles comme les autres; et les ministres de l'Église qui gémissaient de celte nécessité, ne négligaient aucun moyen de les préserver de tout danger. Ces connaissances profanes avaient
DE SAINT AUGUSTIN. — VIIl. 49
d'ailleurs pour lors leur utilité. L'idolâtrie fut dominante dans l'empire jusqu'à Constantin; les chrétiens qui étaient tous les jours aux prises avec les païens, avaient besoin d'être instruits de leurs dogmes, de leur culte, de l'extravagance, des obscénités même de leurs fables, des principaux traits de leur histoire, et des différents systèmes de leur philosophie. Les évêques surtout qui les combattaient sans cesse de vive voix et par écrit, et qui s'appliquaient à dissiper leurs ténèbres, ne pouvaient se passer de cette science : et nous voyons dans les ouvrages des saints Pères le merveilleux usage qu'ils en faisaient pour les ramener aux grands principes de la loi naturelle, et pour relever le christianisme par sa comparaison avec la ridicule impiété du polythéisme.
Mais aujourd'hui, et depuis bien des siècles, qu'estil besoin que nous soyons si versés dans l'histoire fabuleuse, dans l'intelligence des poètes et des autres auteurs de l'antiquité? De quel avantage si grand cela est-il, où peut-il être dans la suite pour les enfants? et pourquoi en fait-on le point principal de leur éducation?
L'idolâtrie n'était pas encore tout à fait éteinte, que les inondations des barbares survinrent, et firent tomber l'empire romain en Occident. Avec lui tomba l'éducation; l'ignorance s'introduisit partout; la langue latine dégénéra en divers jargons, d'où sont venues nos langues modernes; on ne fut plus en état d'entendre les auteurs qui l'avaient parlée purement ; on entendit encore moins le grec.
Ce ne fut qu'après la prise de Constantinople vers le
50 MORALE TJRÉE lŒS CONFESSIONS
milieu du quinzième siècle, que les études commencèrent à se relever, et les chrétiens devinrent plus que jamais admirateurs enthousiastes des anciens. La chose alla, si je l'ose dire, jusqu'à une sorte de culte religieux. On n'écrivit plus qu'en grec et en latin ; on affecta de ne se servir que des expressions consacrées par les meilleurs auteurs : au point que le cardinal Bembe écrivait à Léon X : Rendez grâces aux dieux immortels de ce qu'ils vous ont créé pontife. C'était porter le paganisme de l'expression aussi loin qu'il pouvait aller. Alors donc, dans l'Italie d'abord, et ensuite dans les autres parties de l'Europe, on réforma les écoles , et l'on fit un nouveau plan d'éducation publique. Chacun voit, sans que je le dise, que dans ces moments de fanatisme on donna tout à l'antiquité profane.
Ce plan a eu sans doute de très-grands avantages , je n'en disconviens pas; et l'Église toute la première en a beaucoup profité. Mais il a eu aussi, et il a encore ses inconvénients, que je ne puis me dispenser d'exposer.
Premièrement, il afl'aiblit l'esprit de piété dans les enfants. Je ne sais quel mélange confus se forme dans leur tète des vérités du christianisme, et des absurdités de la fable; des vrais miracles de notre religion, et des merveilles ridicules racontées par les poètes; surtout de la morale de l'Évangile, et de la morale tout humaine et toute sensuelle des païens. Nous ne réfléchissons pas assez sur la suite des impressions que reçoit le cerveau tendre des cnfi\nts. Mais je ne doute pas que la lecture des anciens, soit poètes, soit philo-
sophes, n'ait contribué à former ce grand nombre d'incrédules qui ont paru depuis la renaissance des lettres. Le faux merveilleux des poètes leur a appris à douter des faits miraculeux de l'Écriture, et à mettre les uns et les autres sur la même ligne ; les sectes de l'ancienne philosophie qu'on épousa d'abord avec chaleur, et dont on voulut suivre les principes, rendirent aussi douteuse la foi des mystères : ce qui ne serait pas arrivé, si la jeunesse n'avait pas été prévenue d'une admiration servile pour les grands noms dfe Platon, d'Arislote et des autres.
Cette éducation accoutume encore les enfants à se repaître de fictions et de mensonges agréables. Elle nourrit et fortifie cette partie de l'âme qui s'attache à l'apparence , et qui est ennemie de la vérité. De là l'empressement avide pour les représentations théâtrales, pour les contes, pour les aventures, pour les romans, pour tout ce qui plaît aux sens, à l'imagination, aux passions. De là la légèreté, la frivolité^ l'aversion pour les études sérieuses, le défaut de bon sens et de solide philosophie.
La majesté, le nombre et rharmonie du style, le choix des expressions, l'art et la variété des figures, en im mot la pompe de l'élocution qu'on vante aux enfants avec tant d'emphase, et souvent avec excès dans les anciens, et qu'on leur propose d'imiter dans leurs compositions ; les dégoûtent de la noble et sublime simplicité des livres saints. La manière de l'Écriture leur paraît plate et basse en comparaison d'un Cicéron^ d'un Salluste, d'un Tite Live ; et quoique le style des
auteurs sacrés soit infiniment supérieur à toutes les beautés et les règles de l'art, ils les méprisent, ils ne peuvent en soutenir la lecture; et cetéloignementleur dure souvent toute la vie. Que ne pourrais-je pas dire ici du dédain ridicule que certains puristes latins ont affecté pour notre Vulgate?
C'est aussi dans les collèges que les enfants prennent le goût des ouvrages passionnés, obscènes, dangereux à tous égards pour les mœurs. Car tels sont pour la plupart les anciens poêles : je n'en excepte pas Térence, ni Virgile même. Quant à Plaute, Horace, Catulle, Tibulle, Properce, Ovide, Martial et Juvénal, ils sont remplis d'ordures, ou ne respirent que la volupté. Plût à Dieu que ces auteurs qu'on juge si nécessaires à l'intelligence du latin et à la perfection du goût, n'eussent point existé, ou ne se fussent pas conservés jusqu'à nous ' Qu'y aurait-on perdu? Et combien n'y auraient pas gagné les bonnes mœurs? C'est par la lecture de ces poètes que se développe dans les enfants le germe secret de leur corruption, qu'ils apprennent le mal, et qu'ils perdent la honte de s'y livrer : voyant que l'amour, même le plus grossier et le plus brutal, a été la passion de ces beaux génies, dont on leur parle avec tant d'éloges, et qu'ils ont consacré leurs talents à le chanter.
Je sais qu'on les a enfin corrigés pour l'usage des collèges. Mais en premier lieu, on n'a pas touché à "Virgile, dont quelques Églogues et le quatrième livre de l'Enéide sont si passionnés. On n'a pas pu non plus faire disparaître entièrement de Térence et des Meta-
morphoses d'Ovide ce qu'il y a de pernicieux pour les mœurs. En second lieu, les enfants, dont la curiosité sur ce point est extrême, n'ignorent pas que ces auteurs sont corrigés ; ils savent s'en procurer des exemplaires entiers ; ils se les communiquent entre eux ; et les endroits qu'ils lisent avec le plus d'avidité^ qu'ils s'appliquent le plus à entendre, qu'ils retiennent le mieux, sont ceux qu'on a retranchés. Ces sources corrompues leur inspirent la passion des mauvais livres; et bientôt ils cherchent avec empressement dans les langues anciennes et modernes tout ce qui peut entretenir cette funeste curiosité.
Ce n'est ici que le commencement du mal. Ce goût du paganisme contracté dans l'éducation publique ou privée, se répand ensuite dans la société à la faveur des beaux-arts. N'est-ce pas en effet une maxime, qu'on ne peut réussir dans les principaux genres de poésie, si l'on n'emprunte de la fable, ou de l'histoire profane, les fictions, les embellissements, et même les sujets ? Ne trouve-t-on pas partout dans nos poètes Apollon et les Muses, Vénus, l'Amour et les Grâces, Jupiter et ses maîtresses, Bacchus et ses orgies, toutes les divinités du ciel, de la terre, des mers et des enfers? J'en dis autant des héros et des héroïnes. Un ancien Grec, un ancien Romain qui assisterait à la plupart de nos tragédies, se croirait-il dépaysé? Ne verrait-il pas avec surprise dans nos opéras, composés par des chrétiens pour divertir d'autres chrétiens, toutes les aventures de ses dieux et de ses héros, les apparitions, les métamorpboses, la magie, les enchante-
ments, et tous les prodiges de la mythologie ? Ne seraitil pas encore plus étonné des sentiments tendres, des maximes voluptueuses, des chants efféminés qu'on leur met à la bouche, et de cette morale épicurienne que les païens eux-mêmes ne souffraient pas sur leur théâtre?
Passez dans les appartements des grands, dans leurs galeries, dans leurs jardins, dans les cabinets des curieux. Que représentent la plupart des tableaux, des statues, des estampes, que des sujets et des personnages empruntés de l'antiquité profane? Ainsi, et les poètes, et les peintres, et les sculpteurs, et les graveurs, pour se conformer à ce goût pris dans la première éducation, sont obligés d'étudier tout ce qui appartient à la fable, à l'histoire, à la religion des païens, à leurs vêtements, à leurs coutumes.
Les femmes elles-mêmes qui veulent lire, qui veulent assister aux spectacles, et se connaître aux productions des beaux-arts, apprennent dès leur enfance l'histoire poétique, et les principaux traits de l'histoire grecque et romaine. Cela fait aujourd'hui une partie essentielle de leur éducation. L'on a traduit pour elles les auteurs anciens, même les plus dangereux; on a composé des dictionnaires, des abrégés et d'autres livres à leur usage, afin qu'elles pussent être aussi païennes que les hommes.
Le paganisme a infecté toute notre littérature. Les beaux esprits de toute espèce, les savants, les antiquaires, les amateurs des lettres, épris d'une passion folle pour les anciens, passent leur vie à les lire, à les
éclaircir, à les imiter ; ils ne pensent et n'écrivent que d'après eux. Les moralistes vont puiser leurs idées et leurs maximes dans un Plutarque, dans un Sénèque. S'ils ont des traits de grandeur d'âme, des exemples de vertu à produire, c'est à Sparte, c'est à Rome, c'est chez les païens, quels qu'ils soient, qu'ils les vont chercher. Nulle mention dans leurs écrits, ni de notre religion, dont les mystères sont si sublimes, la morale si pure, les promesses si consolantes, les menaces si terribles ; ni de nos martyrs^ ni de nos saints, ni des grands hommes en tout genre que le christianisme a formés ; ni de cette philosophie divine qu'ils ont nonseulement enseignée^, mais pratiquée ; ni des exemples qu'ils nous ont laissés d'une vertu aussi solide qu'héroïque. Ils appellent livres de dévotion tous les écrits qui traitent de ces matières ; et les littérateurs de profession, même chrétiens d'ailleurs, même consacrés par état au saint ministère, ont presque tous de l'aversion et du mépris pour ces sortes de livres : tant la philosophie païenne a fait de progrès dans leur âme ! Ils liront avec délices Épictète et Antonin; et ils ne peuvent souffrir V Imitation de Jésus-Christ. Un Socrate, un Aristide, un Phocion les transportent d'admiration; ils savent jusqu'à la moindre particularité de leur vie ; et ils sont de glace pour nos Pauls, nos Antoines, nos Pacômes, dont ils connaissent à peine les noms. Dignes fruits de l'éducation païenne !
Or, ce sont ces littérateurs qui, soit par leurs écrits, soit par leurs discours, donnent le ton à leur siècle^ président aux jugements et aux opinions^ et forment
les mœurs publiques. Qu'est-il arrivé de là? Nous ne sommes point idolâtres, il est vrai; mais nous ne sommes chrétiens qu'à l'extérieur (si même la plupart desgens de lettres le sont aujourd'hui); et dans le fond, nous sommes de vrais païens, et pour l'esprit, et pour le cœur, et pour la conduite.
La raison qu'on a toujours le plus fait valoir pour autoriser ce plan d'éducation, malgré ses funestes effets, dont on ne pèse pas assez les conséquences, c'est qu'on ne puise le bon goût, la véritable éloquence, le bon style en tout genre d'écrire que dans les anciens ; c'est qu'ils ont inventé et porté les beauxarts au plus haut degré de perfection, et qu'on ne peut se former qu'à leur école.
On ajoute au sujet des poètes, qu'il faut mettre entre les mains des jeunes gens des livres qui les amusent, qui éveillent leur imagination , qui les attachent; qu'une morale de pure raison serait sèche, insipide, ennuyeuse pour eux; qu'elle leur plaît davantage, et s'insinue mieux dans leur âme à la faveur de la fiction et des grâces de la poésie.
Pour commencer par ce dernier point, j'avoue que si la morale des poètes et des anciens en général , était toujours solide, appuyée sur les vrais principes; si elle ramenait tout à Dieu et à la fin dernière de l'homme ; si elle inspirait Thorreur des vices, de ceux surtout qui sont les plus agréables ; si elle enseignait enfin la loi naturelle dans toute sa pureté ; ils auraient rendu un très-grand service à la jeunesse, en lui présentant leurs maximes revêtues de tous les charmes
de rélocution. Mais la chose est-elle ainsi? Quel affreux détail s'offre ici à ma mémoire ! Et que n'aurais-je point à dire sur les auteurs, même les plus graves et les plus respectables ! Je m'en rapporte aux bons esprits qui sont versés dans l'antiquité.
Il faudrait donc avant tout faire un choix, et extraire des plus célèbres écrivains, soit poètes, soit orateurs, soit historiens, soit philosophes, les morceaux les plus intéressants, les plus propres à remplir l'objet qu'on se propose. Il serait bon aussi de mettre sous les yeux des enfants les endroits qui montrent à découvert l'orgueil , l'ambition , la sotte vaine gloire, les défauts enfin et les faibles de ces hommes tant vantés : car il me paraît de la plus grande importance de décrier les païens dans l'esprit des chrétiens, soit du côté des lumières, soit du côté de la vertu. Je suis persuadé que de tels extraits faits avec goût et jugement, proportionnés pour les matières et pour le style à l'âge et à la capacité des enfants , accompagnés des réflexions et des observations d'un maître sage et habile, leur seraient plus utiles que les auteurs qu'on leur explique en entier.
Quant au beau langage et à l'éloquence môme, sur quoi l'on insiste si fort, est-ce donc quelque chose de si important, qu'il faille y sacrifier l'innocence d'un âge tendre, et passer par-dessus tous les inconvénients dont je viens de parler? Ne peut-on se former, s'orner même l'esprit, sans le remplir de toutes les fables du paganisme, et sans exposer le cœur à un danger évident de corruption ? Dans un auteur quel-
conque est-ce au choix des termes , au tour élégant, au nombre des périodes, à la beauté des figures, qu'on doit principalement s'arrêter? Ne croirait - on pas, à entendre les grammairiens , qu'Homère , Démosthène, Cicéron et Virgile ne sont estimables que par là? N'est-ce pas plutôt au fond même des choses qu'on doit faire attention, à la solidité des pensées, à la justesse des raisonnements, à l'élévation des sentiments, à la grandeur et à la vivacité des images, à la vérité des descriptions, à tout ce qui peut donner plus d'étendue à l'esprit, ennoblir, échauffer, régler Timagination, nourrir le bon sens, apprendre à voir les objets tels qu'ils sont, et à en bien juger?
Un des plus grands abus qui régnent dans le monde, et qui subjuguent même les sages, est que le style y fait le principal mérite des ouvrages; et que les auteurs qui expriment le mieux les passions, qui peignent avec plus de force, qui ont un plus brillant coloris d'imagination, quoiqu'ils pèchent par la raison et par le jugement, sont les plus estimés et les plus accueillis. Que devient donc le grand principe d'Horace , que le bon sens est la base et la soKrce de l'art de bien écrire{i)l Ainsi, Ton court après l'esprit, après l'expression, après le beau style; et l'on ne se met pas en peine des choses.
N'est-ce pas ce faux préjugé qui a fait dans ce siècle la réputation prodigieuse de deux écrivains : l'un trèsfrivole et Irès-superficiel; l'autre outré, exalté, pous-
(1) Scribcndi recte, sapcre est principium et fons.
Horat. De Arte poef. y. 309.
DE SAINT AliGUSTIN. — VHI. 59
sant le paradoxe jusqu'à l'extravagance : tous deux faux, captieux, fertiles en mauvaises définitions, en sophismes, en contradictions; sans ordre, sans méthode, sans liaison dans leurs idées ; mais parlant l'un et l'autre leur langue avec pureté, avec un tour élégant et naturel; pleins, celui-ci de saillies, de contrastes ingénieux, de fines plaisanteries, de grâces légères; celui-là de chaleur, de force, d'énergie, d'une éloquence qui saisit, qui entraîne? Ni l'un ni l'autre ne laissent au commun des lecteurs la liberté d'examiner, de discuter, de comparer leurs pensées, de voir si elles sont vraies, justes et bien suivies. L'un vous amuse et vous divertit; l'autre vous ravit et vous transporte : tous deux vous enchantent, et dans l'ivresse de cet enchantement, vous font avaler le poison de l'irréligion et du libertinage. Par un malheur peut-être irréparable, et le Français et l'étranger se sont infatués de ces deux auteurs; et croyant n'y étudier que le beau langage, ils se sont laissé séduire l'esprit et le cœur. Voilà le triste effet du préjugé qu'on inspire à la jeunesse, qu'un ouvrage est excellent, dès qu'il est bien écrit.
Mais quoi! me dira-t-on, voulez-vous arracher des mains des enfants les auteurs profanes? et que mettrez-vous à leur place? Ce n'est pas ma pensée. Je sais qu'on ne peut leur en substituer d'autrer aussi utiles à la fin qu'on a en vue. Cela étant, poursuivra-t-on, quel remède suggérez-vous aux inconvénients de l'éducation présente? Il serait trop long de l'indiquer. Si j'avais à le faire, je ne me bornerais pas à la première
institution des enfants, mais je voudrais étendre la réforme aux écoles de philosophie et de théologie. Ces deux sciences si belles, si sublimes, si étendues, si indispensablement nécessaires, sont-elles bien enseignées, et pour le fond et pour la forme? en inspiret-on le goût? en donne-t-on la véritable idée? y suit-on la méthode convenable? sort-on des écoles, je ne dis pas philosophe et théologien, mais du moins avec la disposition à le devenir? J'ouvre ici un vaste champ aux réflexions.
Et à qui proposerais-je ce plan général de réforme? Ce ne pourrait être qu'à un corps chargé par état de l'instruction publique, capable d'entrer dans mes vues, et plein de zèle pour les remplir; à un corps pénétré de l'esprit de religion, agissant par des principes de conscience, avec des vues pures, nobles, désintéressées; composé de sujets choisis pour les talents, et présentant dans sa constitution tout ce qui contribue à les cultiver; à un corps dont la police intérieure serait dirigée vers le grand objet de l'éducation, dont les membres bien élevés eux-mêmes, s'y consacreraient par le motif de leur salut éternel et de leur perfection, renonceraient au monde et à toutes ses prétentions, pour s'en mieux acquitter, s'y dévoueraient par les engagements les plus saints, et seraient soumis à l'inspection de supérieurs sages, éclairés, vigilants, qui auraient sur eux toute autorité, et pour la conduite personnelle, et pour la manutention du bien, et pour la correction des abus.