DES FAUSSES ESPÉBANCES QUE L'ON CONÇOIT DES ENFANTS
J'ai appris volontiers ces choses; j'y ai pins plaisir, malheureux que j'étais; et pour ce sujet on m'appelait un enfant de grande espérance.
Libenter haec didici, et eis delectabar miser, et ob hoc bonae spei puer appellabar. Lib. i. cap. xvi. n. 26.
Ainsi pensait Augustin, évêque, dans la maturité de la raison, guidé par les maximes de l'Évangile, éclairé par une lumière intérieure : ainsi;, dis-je, pensait-il du goût qu'il avait eu dans son jeune âge pourTérence et Virgile, et du jugement que les hommes portaient de lui à ce sujet. Il n'hésite point à se dire malheureux de s'être passionné de la sorte pour des comédies, pour des récits fabuleux, d'avoir pleuré la mort de Didon; et il plaint également ceux qui tiraient de là pour l'avenir un bon augure, et concevaient de lui les plus belles espérances.
D'où venait en effet en lui cet attrait pour ces poètes si habiles à peindre l'amour, à en exprimer les sentiments les plus vifs, à en décrire les circonstances les plus touchantes, sinon de la concupiscence naissante, des premières étincelles des passions, et de cette corruption profonde causée par le péché originel ? N'avait-il donc pas raison, lorsque Dieu l'eut converti,
de déplorer ce funeste penchant, et de condamner le plaisir qu'il avait goûté à ces lectures, et les larmes d'attendrissement qu'elles lui avaient fait verser?
A l'égard des grandes espérances que ses parents et ses maîtres conçurent de ses talents, ils les appuyaient sur un fondement bien ruineux. Quel en fut le résultat? Dès l'âge de seize ans, la sensibilité de son cœur l'engagea dans cette même passion, dont la peinture avait fait ses délices. Et la pénétration, la vivacité, la curiosité de son esprit, qui dans la recherche du vrai ne suivait d'autre guide que lui-même, le plongea dans les impiétés extravagantes de Manès, dans la vanité non moins impie de l'astrologie, et dans l'incertitude absolue des académiciens. Voilà ce que devint, et ce que fut jusqu'à trente ans cet enfant, dont on attendait de si grandes choses.
I — Oh ! que les hommes se trompent dans les jugements qu'ils portent de cet âge! Ils aperçoivent dans un enfant de la mémoire, de la sagacité, de l'imagination, du sentiment. Sur cela, ils se livrent aux plus flatteuses espérances ; ils forment les plus beaux projets; ils voient déjà dans l'avenir cet enfant élevé à des postes distingués, ils le préparent de loin à les remplir, et à faire un jour l'honneur de sa famille. Que leurs vues sont incertaines en tout sens, et sujettes à erreur! mille exemples le prouvent tous les jours. Mais de plus qu'elles sont étroites et bornées ! et que Dieu en a de bien plus grandes, qu'il manifesterait, si
1^ l'on ne contrariait sa providence !
Augustin fut destiné à enseigner réloquence. Il
exerça cette profession à Carlhage, à Rome, à Milan : grands théâtres pour ses talents. Il comptait s'avancer par là. A quoi serait-il parvenu ? On n'en sait rien. Mais vraisemblablement il n'eût pas joué un grand rôle de son vivant; et ni sa réputation, ni même son nom ne seraient passés à la postérité.
Mais Dieu qui avait de tout autres desseins sur lui, change ses dispositions intérieures, lui inspire un renoncement absolu au monde et à ses vanités, se l'attache tout entier, s'empare de son esprit et de son cœur, et consacre ses talents à un plus noble usage. Il en fait la plus grande lumière de l'Église, l'oracle de son siècle, le maître et le docteur des siècles à venir, le génie par excellence entre les génies, la source féconde et inépuisable des plus belles connaissances philosophiques et théologiques, le fléau de toutes les erreurs, l'arsenal des défenseurs de la foi. Il en fait un des plus saints évoques, un modèle de charité, d'humilité, de zèle, de sagesse, de douceur, pour tout dire en un mot un miracle de la grâce. Et sous ce double aspect, il lui concilie de son vivant et après sa mort;, non simplement de la considération, de la réputation, mais l'admiration, la vénération de tout l'univers chrétien. Je ne dis rien de ce qu^il a fait, et de ce qu'il fera pour lui au jugement dernier, dans le séjour éternel de la gloire. Ce qu'on se promettait de lui, lorsqu'on l'appelait un enfant de grande espérance, allait-il jusque-là? en approchait-il? les païens euxmêmes eussent-ils eu pour Augustin rhéteur le respect qu'ils marquèrent à Augustin évéque?
Mais tandis que les hommes le louaient, l'encourageaient, lui enflaient le cœur de vanité, Dieu jetait en secret à sa manière les fondements de la gloire future de son serviteur. Il inspirait à la pieuse Monique de prier pour lui, de le lui recommander, de répandre sans cesse des larmes pour le salut de son âme. Il lui accorda plus qu'elle ne demandait, et qu'elle n'eût osé espérer.
Réfléchissons ici un moment. Saint Augustin perdit-il rien, même selon le monde, à laisser Dieu disposer de lui et de ses talents? et n'y gagna-t-il pas tout du côté de l'éternité? Parents qui chérissez vos enfants, qui faites les vœux les plus ardents pour leur prospérité temporelle, qui n'épargnez rien pour les bien élever, pour les produire, pour les avancer: vous ignorez les desseins de Dieu sur eux. Il a certainement en vue de les rendre à jamais heureux; et c'est l'essentiel. Mais peut-être se propose-t-il aussi de leur donner dans le monde, soit par leur sainteté, soit par leur doctrine, un éclat bien plus solide et plus durable que celui que vous ambitionnez pour eux. Consultez-le donc avant tout sur le sort de ces enfants chéris; reposez-vous-en sur lui; ne gênez en rien les dispositions de son aimable providence. Que votre premier soin soit de prier beaucoup pour eux, de faire de bonnes œuvres à leur intention. Engagez-les eux-mêmes à écouter Dieu au fond de leur cœur, à être dociles à sa vocation. S'ils la suivent, ils ne rempliront peutêtre pas vos espérances mondaines; mais ils répondront aux vues de Dieu. Ils ne seront peut-être pas grands sur la terre, mais ils y jouiront de tout le bon-
heur qu'on peut y goûter; et ils seront à coup sûr glorifiés et heureux dans le ciel.