‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 20 sur 76 · DES CAUSES DE L'AVEUGLEMENT D'ESPRIT · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE L'AVEUGLEMENT D'ESPRIT

Par une loi qui ne se repose jamais, Bien répand un aveuglement \ de punition sur les désirs illicites.

Deus . . . lege iafatig^abili spargens pœnales excitâtes super illicitas cupiditates. Lib. i. cap. xviii. n. 29.

L'homme a été créé d'abord avec un cœur droit et un esprit éclairé. Il connaissait l'ordre et le bien moral, et il l'aimait. Mais il Taimait en créature essentiellement imparfaite et défectible. Le désir illicite entra donc dans son cœur, malgré les lumières de son esprit ; il y consentit, et ce consentement fut puni de Dieu, non par une soustraction totale, mais par un affaiblissement considérable de ses lumières. -i

De là cet aveuglement dans lequel nous naissons tous : aveuglement qui ne nous laisse qu'une connaissance faible, obscure, incertaine de Dieu, de notre nature, de notre destination, de nos devoirs; aveuglement qui nous rend sujets aux sens, et à toutes leurs illusions ; qui nous porte à ne donner de réalité qu'aux objets qui affectent l'àme par le moyen des organes corporels; qui nous fait trouver si pénibles les efforts par lesquels nous tâchons de nous élever aux choses

spirituelles; qui ne nous permet pas de nous arrêter longtemps à les considérer, et qui nous replonge bientôt dans la matière ; aveuglement qu'on n'éprouve jamais mieux, que quand on s'applique par sa seule raison à la recherche de la vérité : tant il se mêle de nuages, de confusion, de doutes, d'incertitudes, d'ignorance, d'erreurs à nos connaissances!

Les anciens philosophes ont gémi, et se sont plaints de cet aveuglement. Nom ne connaissons rien par sa cause, disait Démocrite; la vérité est cachée dans un lieu obscur et profond. Nous sommes sujets, s'écriait Cicéron, à je ne sais quelle erreur, et à une déplorable ignorance de la vérité (1). Telle a été pour tous les hommes la première peine du péché de leur père commun. La révélation seule nous dévoile la cause de ce grand mal, de ce mal universel, de ce mal qui a eu jusqu'à la venue de Jésus-Christ de si funestes suites pour le genre humain.

Mais outre cet aveuglement commun à tous les hommes, il en est un autre qui nous est propre et personnel, qui est bien plus dangereux et plus funeste, et dont l'effet ordinaire est l'impénitence finale , et la damnation éternelle. Je me propose ici d'en expliquer en peu de mots l'origine, le progrès, les suites, et d'en produire des exemples frappants.

L'origine de cet aveuglement est dans nos passions. Le premier effet qui naît immédiatement de leur seule impression, et du sentiment, soit de plaisir, soit de

(1) Cic. Academ. quœst. lib. i. c. xii. n. 44. — Democrit. Apud Cicer. Academ quœst. Ibid. et lib. iv. c. x. n. 32.

douleur qui l'accompagne, môme avant tout consentement de la volonté, est de répandre sur Tàme une espèce de nuage, de lui faire perdre de vue pour le moment les premiers principes qui sont la règle de sa conduite;, ses bons desseins, ses bonnes résolutions, et de ne l'occuper que de l'objet qui l'affecte pour lors, et du sentiment qu'il excite en elle. C'est une espèce de charme qui tient ses opérations suspendues, qui offusque ses lumières, qui attire fortement sa volonté, et qui lui prépare des chaînes.

Quand une fois l'âme s'est livrée à cet enchantement^ elle n'examine plus si ce qu'elle veut est permis ou non ; si Dieu en sera, ou n'en sera pas offensé ; s'il en résultera, ou non des conséquences fâcheuses, nonseulement pour l'éternité, mais encore pour la vie présente. La passion l'étourdit, l'aveugle sur tout cela; la volonté s'enflamme; on ne songe qu'à se satisfaire: on ne délibère pas même sur le choix des moyens, et l'on se porte quelquefois aux dernières extrémités.

Ce premier aveuglement qui n'est pas libre d'abord, et qui ne devient coupable que lorsqu'on cède à la violence de la passion, est suivi d'un second qui est tout à fait volontaire, et de pure malice. Celui-ci consiste en ce que par la force de l'habitude, la volonté devenue captive du péché, fait tous ses efforts pour obliger l'entendement à le justifier. Ce qui nous plaît, nous voulons à tout prix le trouver légitime. De là tant de subtilités pour éluder la loi, pour l'interpréter au gré des passions, pour l'annuler même et l'anéantir. On ne veut pas être coupable, parce qu'on ne veut

pas être puni; l'aveuglement va jusqu'à approuver en soi ce que l'on condamne sans hésiter dans autrui. Si l'on ne peut réussir à justifier sa conduite, on cherche du moins à Texcuser. On s'en prend à son tempérament, au danger inévitable des occasions, à la séduction des mauvais conseils, à la force de l'exemple, aux maximes et aux usages reçus : on n'a pas été libre; on a été surpris, entraîné, subjugué ; en un mot, on rejette la faute sur tout autre que sur soi, et souvent sur Dieu même : pourquoi m'a-t-il fait de la sorte? pourquoi m'a-t-il donné une imagination si vive, une volonté si faible, un caractère si complaisant? Par là on parvient à s'endormir dans l'habitude du péché, et à réduire au silence une raison importune qui nous condamne, une conscience troublée qui s'élève contre nous.

Cet aveuglement volontaire en amène sur ses pas un troisième, qui est un aveuglement de punition. L'on s'obstine à fermer les yeux à la lumière; et cette lumière qui vient de Dieu, s'alfaiblit par degrés, s'éloigne, et disparaît enfin. On étouffe les cris de la conscience ; et Dieu cesse de la réveiller et de l'alarmer par des touches secrètes; on écarte toutes les réflexions sur soi-même; et bientôt il ne s'en présente plus. Dieu indigné de voir qu'on méprise ses avertissements, les supprime; il abandonne la raison indocile et pervertie à ses faux principes, à ses faux raisonnements, à ses faux systèmes, et la livre à tous les égarements dont elle est capable.

Telle est la source de la funeste sécurité dont jouit le pécheur, après avoir lutté longtemps contre toutes

ses lumières. II s'en applaudit comme d'une victoire; il se félicite de pouvoir désormais suivre en liberté ses penchants; et parce que Dieu ne le trouble plus, parce que la religion ne l'eiFraye plus, parce que sa conscience est muette, il croit qu'il n'a plus rien à craindre, et que l'impunité lui est assurée. Du moins, il vit sans penser au danger de son état; il s'avance résolument vers le précipice ; il est sur le bord, et il ne le voit pas ; il y tombe enfin, et ses yeux s'ouvrent quand son malheur est sans remède.

Ainsi, cet aveuglement commence d'ordinaire par la corruption du cœur; celle de l'esprit vient après : on perd d'abord les mœurs, ensuite on perd la foi. On ne pratique plus la religion; les doutes surviennent; on les écoute; on lit les livres propres à les fortifier; on passe à une fausse persuasion ; les preuves les plus frappantes ne convainquent pas; les objections les plus frivoles passent pour des démonstrations. Nonseulement la révélation paraît une chimère : mais on ébranle jusqu'aux premiers principes; on devient déiste, athée, matérialiste. Après s'être perverti, on s'étudie à pervertir les autres; on regarde en pitié ceux qui croient; on les raille; les insinuations, les disputes, les écrits, tout est mis en œuvre pour les séduire; et l'on est au comble de la joie, si l'on en vient à bout.

Les exemples d'un tel aveuglement ne sont que trop communs. Autant qu'il y a de pécheurs endurcis, autant y a-t-il de ces aveugles frappés de la main de Dieu. Observez-les ; ils ne sont occupés que de leurs

plaisirs, de leurs intérêts, de leur ambition. Concentrés dans les choses de la terre, celles du ciel ne sont rien pour eux; ils n'y pensent pas, ils ne s'en mettent pas en peine, ils s'en moquent même. Ils ont les yeux fermés sur Dieu, sur son culte, sur ses commandements, ses promesses, ses menaces. Quand les ouvriront-ils? Quelques-uns peut-être à la mort, mais trop tard; les autres passeront de cette vie à l'éternité dans un affreux désespoir, ou dans une insensibilité non moins affreuse.

Ces châtiments visibles du ciel se renouvellent tous les jours. Ou n'entend parler que de libertins et d'incrédules morts subitement, ou sans avoir donné aucun signe de conversion. Quelques-unes de ces morts ont été accompagnées des caractères les plus sensibles et les plus effrayants de réprobation. Gela ne fait point d'impression ; les vivants ne songent pas qu'un pareil malheur les menace, que leur tour viendra demain; ou s'ils s'y attendent, ils n'en sont point émus. Au milieu des lumières du christianisme, quelle marque plus visible d'aveuglement, et d'une punition divine !

En veut-on des exemples, non plus dans des particuliers, mais dans des nations entières? Qu'on jette les yeux sur les Juifs, aveuglés et endurcis depuis tant de siècles. Peut-on douter que cette disposition intérieure des Juifs ne soit une punition, puisque Dieu l'a prédite tant de fois dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau?

Qu'on jette les yeux sur tant d'hérésies qui se sont élevées depuis la naissance de l'Église, et qui ont

perdu tant d'âmes. Qu'on fasse une attention particulière à l'hérésie de Luther et de Calvin, qui a séparé de l'Église près de la moitié de l'Europe. Qu'on observe si les dogmes monstrueux de cette hérésie, si les sectes innombrables dans lesquelles elle s'est partagée, si le socinianisme, si la tolérance, si l'irréligion où elle a enfin abouti, ne sont pas une punition manifeste de Dieu, qui a répandu sur ces sectaires un esprit d'aveuglement et de vertige. Comment sans cela un moine orgueilleux et indomptable aurait-il pu causer une si étrange révolution?

Qu'on jette encore les yeux sur les progrès qu'a faits depuis un demi-siècle en France et ailleurs une philosophie destructive de toute religion et de toute morale. A quoi doit-elle ses progrès? Est-ce aux plaisanteries blasphématoires d'un Voltaire, aux paradoxes révoltants d'un Rousseau, aux raisonnements absurdes, aux imputations calomnieuses de tant d'écrivains, dont l'impiété fait le principal mérite? Non : les seuls écrits n'ont pu produire une telle séduction, un tel renversement des principes. Il y a un aveuglement universel répandu dans les esprits; et cet aveuglement est la punition du libertinage, du défaut de piété, d'une dangereuse curiosité, d'une folle présomption. Il ne faut pas réfléchir beaucoup sur l'ordre de providence qui règne depuis un certain temps, sur les événements que Dieu veut ou permet, pour se convaincre qu'il châtie les hommes en les livrant à eux-mêmes; et qu'en les privant de sa lumière qu'ils rejettent, ou dont ils abusent, il les laisse se plonger dans des ténè-

bres pires que celles de l'ancien paganisme. Aussi est-il vrai que la malice humaine est plus grande aujourd'hui qu'elle n'a jamais été, la corruption plus profonde, l'oubli ou le mépris des principes plus général.

Vous qui vous reconnaissez ici, si quelque rayon vous éclaire encore, voyez combien votre état est affreux. Songez que l'aveuglement oîi vous êtes est la plus terrible vengeance d'un Dieu irrité, un présage presque infaillible de votre réprobation, un sujet de craindre que votre sentence ne soit déjà prononcée. Tant que la vérité luit aux yeux du pécheur, tant qu'elle lui met son crime en évidence, quoiqu'il fasse semblant de ne pas la voir, il y a encore quelque espérance pour lui. Mais dès que la vérité se retire, dès que la conscience se tait, il n'a plus de ressource; parce qu'il ne saurait en trouver en lui-môme, et que Dieu ne lui en offre plus. Son cœur insensé s'obscurcit (1); son entendement se couvre de ténèbres; ils ne voit plus, il n'entend plus, il ne sent plus; il est mort à la grâce, il est en quelque sorte descendu en enfer tout vivant (2).

Si l'endurcissement n'est pas encore à son comble, l'unique remède est premièrement de le reconnaître, d'en envisager les suites avec frayeur, de s'arrêter sur le penchant du précipice; ensuite de recourir à Dieu, de le prier qu'il nous rende la vue de l'àme, qu'il nous pardonne d'avoir méprisé sa vérité, et qu'il daigne la faire briller de nouveau à notre esprit. Enfin, il faut

(1) Rom. I. 21,

(2) Ps. Liv. 16.

bien user de la première lueur qui se présentera, et à sa faveur revenir sur nos pas, sortir des voies de l'iniquité, et rentrer dans celles de la justice. La chose est bien difficile; et il est rare qu'elle arrive : mais rien n'est impossible à Dieu; et tant que l'aveuglement n'est pas complet, il y a espoir de guérison. Or, nous ne devons jamais présumer qu'il soit tel ici-bas ; et le désespoir qui nous jette dans l'impénitence finale, est toujours coupable en lui-même.

Page 1