DE LA RÉUNION DES AFFECTIONS DE L'AME EN DIEU
Vous m'auez rassemblé, épars que fêtais, et comme déchiré par morceaux, lorsque me détournant de votre unité, je me suis évanoui dans la multiplicité.
Colligens me a dispersione in qua frustatim discissus sum, dum ab uno te aversus in multa evanui. Lib. ii. cap. i.
Qu'elle est belle cette image ! Qu'elle est naturelle ! Que la pensée en est profonde ! Elle exprime merveilleusement la dissipation, la distraction qui se fait des affections de l'âme, lorsqu'elle se livre aux créatures; et la réunion, le concentrement de ces mômes affections, lorsqu'elle s'attache à Dieu. Le premier état est le principe de ses agitations, de son inconstance, de sa faiblesse et de son malheur. Le second est la source de son repos, de sa stabilité, de sa force et de son bonheur. Pour faire bien comprendre ceci, il est besoin que je reprenne les choses de plus haut.
Dieu se suffit à lui-même; il trouve en lui seul sa félicité, et il ne peut la chercher ailleurs. S'il étend son affection sur ce qu'il produit hors de lui, c'est par bonté, et non par besoin. En se répandant ainsi au dehors, son amour ne sort pas de lui; il se rapporte toujours à lui, et n'en est pas moins concentré en lui : en un mot, c'est lui qu'il aime, en aimant ses créatures. Le cœur de Dieu, lors même qu'il s'épanche, est donc toujours recueilli dans son unité.
L'homme est fait à cet égard à l'image et à la ressemblance de Dieu : non qu'il puisse comme Dieu se suffire à lui-même; mais en ce sens que toutes ses affections doivent se rapporter à Dieu, et prendre le caractère de l'unité par leur réunion dans l'unité de Dieu. En aimant les créatures, et en s'aimant luimême, il ne doit aimer que Dieu. Son amour ne doit point avoir d'autre centre; et en se répandant sur divers objets, il faut qu'il tienne toujours à cet unique objet, comme à son principe et à son terme. De cette manière ses affections s'épanchent au dehors comme celles de Dieu, sans se dissiper; et il demeure toujours recueilli en Dieu, comme Dieu l'est toujours en luimême. Mais ce que Dieu est par Texcellence infinie de sa nature, l'homme ne peut l'être que par le bon usage de sa volonté.
Il avait d'abord été créé dans cette disposition de tendance unique vers Dieu; tous les penchants de son cœur étaient ordonnés vers cette fin; ils s'y portaient sans effort et naturellement. En cela consistait sa droiture originelle, et le parfait équilibre de sa volonté.
Mais qu'est-il arrivé? Libre de se tourner vers Dieu, ou vers les créatures, et de disposer à son gré des mouvements de son cœur, il s'est détourné de l'unité de Dieu, et s'est porté vers la multiplicité des objets créés; il a renversé l'ordre, et il a établi sa fin dans les moyens que Dieu lui avait donnés pour tendre à lui. Notre nature ainsi pervertie par le péché originel, l'homme a perdu cet équilibre dont je viens de parler. Même après que ce péché lui a été remis par le baptême, il lui reste un penchant violent vers les créatures; et quoique avec le secours de la grâce, il puisse le réprimer, il ne lui arrive, hélas, que trop souvent de s'y livrer. Ces objets sollicitent son cœur, et le tirent à eux. Ses affections se partagent, se dissipent, et s^épanchent sur eux comme Teau. Un désir fait naître un autre désir; une passion produit une autre passion. Le cœur s'égare et se perd dans la multiplicité : non-seulement il n'est plus à Dieu; mais il n'est plus à lui-même; il est tiré de tous côtés, et déchiré comme par morceaux. Tour à tour divers objets s'en emparent, le maîtrisent et le tyrannisent; et comme il ne rencontre son bonheur dans aucun, il passe continuellement de l'un à l'autre; il les effleure, pour ainsi dire, tous; le dégoût, la satiété l'excitent à faire chaque jour de nouveaux essais, qui le tiennent dans un mouvement perpétuel. C'est ce que l'Écriture appelle l'inconstance de la concupiscence (1). La cause inévitable de cette inconstance, est que Tâme ne saurait
(1) Inconstantia concupiscentiœ . Sap. iv. 12.
trouver dans aucune créature rien qui la rassasie pleinement. De là cette nécessité de changer sans cesse, de faire à tout moment de nouvelles épreuves. Ainsi, ses affections sont toujours éparses çà et là, et ne trouvent nulle part aucun centre de réunion.
Tel est l'état de tous les pécheurs sans exception : tel fut celui d'Augustin avant sa conversion. Que fit-il, lorsqu'il devint docile à la grâce qui le pressait depuis longtemps? Il retira son cœur de toutes les créatures où il était partagé; il en recueillit les débris, en rassembla les morceaux, et en porta vers Dieu seul les affections réunies. Il s'attacha à cette parfaite unité, s'y enfonça de plus en plus, et s'y concentra entièrement. Par là ce cœur, jusqu'alors divisé et déchiré, devint un, parce qu'il n'aima plus qu'un seul objet, dans lequel, par lequel, et pour lequel il aima tout ce que Dieu lui ordonnait ou lui permettait d'aimer. Son inconstance, ses inquiétudes, ses agitations cessèrent : il goûta la paix, le repos, le bonheur.
Ce que saint Augustin a éprouvé, tous ceux qui ont eu l'avantage de ne jamais s'éloigner de Dieu, ou de revenir à lui avec la même droiture, l'ont pareillement éprouvé. Le premier et le principal effet de la véritable conversion, est ce recueillement des affections dispersées. On était répandu au dehors : Dieu attire au dedans ; il ramasse, il rassemble tous les penchants épars, il les réunit en lui-même; et s'il leur permet de s'épancher sur d'autres objets, cet épanchement, loin de les distraire de lui, les y fixe encore davantage. Pendant longtemps toute l'occupation d'une âme
qui revient à DieU;, doit être de seconder l'attrait de la grâce qui la porte au recueillement. De là la solitude, la garde des sens, la fuite des occasions, nonseulement dangereuses, mais simplement dissipantes, la prière, les saintes lectures, les bonnes pensées, les pieux sentiments, qui nourrissent l'esprit et le cœur. L'homme sincèrement converti se porte à tout cela de lui-même, il en sent Tindispensable nécessité; et s'il lui en coûte quelques efforts pour rompre ses liens, pour renoncer à d'anciennes habitudes, et en prendre de tout opposées, il en est bien dédommagé par la paix dont il jouit, et qu'il n'avait jamais connue auparavant. Ceci n'est point ce qu'on appelle par mépris et par dérision de la spiritualité, de la mysticité ; c'est une morale solide, faite pour tout le monde et pour tous les états.
Qu'on fasse ce qu'on voudra ; qu'on essaie tous les moyens possibles de se rendre heureux : jamais on n'y parviendra que par la pleine et paisible possession de son cœur ; jamais on ne possédera son cœur, tant que ses affections ne seront pas réunies dans un seul objet capable de le remplir; jamais cette réunion n'aura lieu, tant qu'il sera livré à la créature : c'est une expérience certaine; toujours ce cœur sera agité, partagé, déchiré, changeant et inconstant. Concluons donc qu'il faut que le cœur se fixe en Dieu, et ne s'en sépare jamais. Ce sont là autant d'axiomes et de premiers principes.
Au reste ce recueillement, cette réunion des affections en Dieu a ses degrés, te premier et le plus né-
cessaire est celui qui exclut le péché mortel ; mais il ne suffit pas pour établir le cœur dans un parfait repos. Il n'est pas rare de trouver des âmes, pures d'ailleurs et exemptes de tout vice grossier, qui sont toujours inquiètes, toujours agitées; dont le cœur est toujours partagé et distrait par je ne sais combien d'attachements, qui à la vérité n'ont rien de criminel, mais qui ne sont pas dans l'ordre et dans la règle. Le retranchement ou la modération de ces afïections est l'exercice continuel de la vertu ici-bas. Si l'on veut être en paix avec soi-même, et parvenir à la perfection du recueillement en Dieu, il ne faut pas s'épargner sur cette multitude d'attaches, ou frivoles, ou excessives; mais se dégager peu à peu, jusqu'à ce qu'on ne tienne absolument à rien qu'à Dieu et à sa volonté ; il faut régler tous les désirs, toutes les affections les plus légitimes, jusqu'à ce que le cœur soit dans une assiette tranquille, et ne puisse être volontairement troublé par aucun événement.
Ce travail est long, ou pour mieux dire, il ne finit qu'avec la vie : mais j'ose assurer qu'il est nécessaire à Thomme de bien pour son bonheur ici-bas. Si le retranchement des affections criminelles produit en son cœur l'essence du repos; celui désaffections superflues, et la modération de celles qui sont légitimes, donnent à ce repos une plénitude et une consistance, qu'il n'aura jamais sans cela.
Et il ne faut pas croire que ce travail soit si pénible. Ce qui est nécessaire au bonheur, ce qui nous y achemine, ce qui nous le procure par degrés , peut
être difficile ; mais on ne doit pas l'appeler pénible. 11 y a toujours de la douceur à se vaincre ; et le bon ordre des mouvements du cœur est une source intarissable de joie. Dieu aide la bonne volonté ; de jour en jour elle devient plus forte par ses victoires; et ce qui envisagé de loin paraissait impossible, devient facile, lorsqu'on en vient à l'épreuve.
Qu'on s'en rapporte à saint Augustin, il mérite bien sans doute d'être cru sur sa parole. Du moment qu'il se fut donné à Dieu, sa vie fut occupée de travaux infinis pour la religion; il veilla continuellement sur son cœur, pour en déraciner jusqu'aux dernières fibres des affections humaines; il s'avança sans cesse dans l'union avec Dieu. Ne fut-il pas content? Ne vécut-il pas heureux? Ne fut-il pas l'admiration de tous ceux qui le connurent, par cette éminente et imperturbable possession de lui-même, dont aucun philosophe n'approcha jamais? Voit-on dans ses écrits le moindre vestige d'humeur, de chagrin, de tristesse, d'ennui, de dégoût, de repentir d'avoir embrassé ce nouveau genre de vie ? Ne vit-il pas venir sa dernière heure d'un œil tranquille; et ne mourut-il pas en paix dans la ferme espérance d'aller jouir d'un bonheur éternel dans le sein de Dieu ? Aurait-il eu le même sort, s^il avait persévéré jusqu'à la fin dans les égarements de son premier âge?