DE LA COMPLAISANCE EN SOI-MÊME
Je me plaisais à nwi-même ; et je désirais de plaire aux yeux des Iiommes.
Placens mihi^ et placere cupiens oculis hominum. Lib. I. cap. i.
Voilà la plus ancienne, la plus générale, la plus enracinée et la plus dangereuse maladie de notre nature: la complaisance en soi-même, et ce qui en est une suite, le désir de plaire aux autres. Ce mal nous est si naturel, qu'on ne s'en aperçoit pas, qu'on ne le regarde pas même comme un mal. C'en est un cependant, et l'origine de tout mal.
C'est par là qu'a commencé la défection des anges, ces créatures si parfaites. Leurs propres perfections leur ont été un piège ; ils n'ont pu en soutenir la vue , sans en être éblouis, et en quelque sorte enivrés. Ils se sont complu en eux-mêmes , se sont approprié leurs avantages, et s'en sont glorifiés. De là leur orgueil, leur esprit d'indépendance, leur révolte contre Dieu, leur désobéissance formelle, quel qu'en ait été le sujet, leur chute, et leur épouvantable punition.
Il faut que ce mal soit bien terrible, puisqu'il a attaqué des êtres si excellents, et cela sous les yeux mêmes de Dieu, et qu'il les a terrassés. L'idée que je m'en forme est que c'est le fonds d'imperfection inhérent à toute créature, et le principe de sa défectibilité.
Ce n'est que par là que le péché peut entrer en elle. Aussi l'Écriture a-t-elle prononcé que l'orgueil est la racine de tout péché (1).
Dieu seul a droit de se complaire en lui-même, parce qu'il tient toutes ses perfections de la nécessité de son être. Mais la créature qui de soi n'est rien, et qui doit tout ce qu'elle est à la pure libéralité de Dieu, ne peut sans la plus grande injustice se complaire en elle-même. Son premier devoir, sa loi la plus indispensable est de ne se glorifier de rien, et de rapporter sans cesse à Dieu, non-seulement ses pensées et ses actions, mais le fond de son être. C'est dans ce rapport habituel que consiste sa droiture : dès l'instant que ses regards s'arrêtent avec complaisance sur ellemême, elle est pervertie; en s'aimant de la sorte, elle devient nécessairement ennemie de Dieu ; elle lui ravit son bien incommunicable qui est sa gloire; elle se soustrait au domaine de Dieu, et par cette rébellion elle se perd sans ressource, parce qu'elle se trouve réduite à elle-même, c'est-à-dire à rien, et séparée du principe de tout bien.
Le même mal qui perdit l'ange rebelle, perdit aussi le premier homme. Le démon agit au dehors sur lui par la tentation; mais une tentation tout autrement délicate agit plus fortement au dedans. Épris comme l'ange de sa propre beauté, séduit par le désir d'avoir ainsi que Dieu la science du bien et du mal, et d'égaler en ce point son Créateur, il se laissa prendre au dis-
(1) Iiiiliuinouinispeccati est superbia. Eccli. x. ]5.
cours flatteur du démon, qui tendit le piège où sa vanité le fit tomber.
J'ai donc eu raison de dire que celte fatale complaisance en soi-même est la plus ancienne de nos maladies, puisque ce fut celle de notre premier père, et que nous l'avons héritée de lui avec le surcroît de malignité qu'y a ajouté son péché. Elle est aussi la plus générale : car quel homme en est exempt? qui n'a pas d'amour-propre ? Qui ne se plait pas à ses yeux? et qui ne désire pas de plaire aux autres? Il faudrait s'ignorer profondément pour ne pas reconnaître en soi ce poison. Le germe en est dans notre cœur : nous l'apportons en naissant; il se développe et se fortifie avec l'âge; il est la source corrompue de toutes nos passions.
Observez les enfants. A peine se sentent-ils, qu'ils s'aiment déjà de cet amour pervers, qu'ils rapportent tout à eux, qu'ils croient que tout leur est dû, et qu'ils s'irritent contre tout ce qui s'oppose à leurs désirs. A mesure qu'ils croissent, et qu'ils deviennent capables de réflexion, leur amour-propre s'étend à plus d'objets; il devient en même temps plus dissimulé, parce que la raison en découvre l'injustice. II se déguise et se cache aux yeux des autres, pour mieux parvenir à ses fins; il mendie finement les louanges; il les prodigue, afin qu'on les lui rende : en un mot il est intéressé, menteur, bassement complaisant, et dans tout ce qu'il paraît faire pour autrui, il n'envisage que luimême. N'est-ce pas là ce que nous sommes tous? Pleins de mépris, d'envie, de jalousie pour les autres; de présomption, d'amour, d'admiration pour nous.
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Les saints, oui^ les saints, ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, sont infectés de ce mal comme les autres; mais ils le voient et le sentent mieux à la faveur de la lumière divine, et parce qu'ils sont plus attentifs à s'observer, plus rigoureux à se condamner. Ils se surprennent à tout instant dans des sentiments dont ils ont honte : ils en gémissent, ils s'en humilient devant Dieu; Us sont occupés sans cesse à les étouffer; et c'est pour eux jusqu'à la mort une matière intarissable de combats. Ce qui les désole le plus, est que celte peste s'attache à leurs vertus, aux grâces et aux dons de Dieu, qu'elle infecte tout de son venin, et qu'elle trouve jusque dans les humiliations des sujets de vaine gloire.
Oh 1 que ce mal est profond et enraciné ! On ne s'en aperçoit bien que quand on entreprend sérieusement de s'en guérir. C'est alors qu'on voit qu'il est impossible d'en venir à bout par ses propres efforts, aidés de la grâce ordinaire. On corrige aisément ce qu^il a de grossier; mais ce qu'il a de délicat et de subtil échappe à nos recherches. Ses fibres les plus secrètes sont tellement cachées dans les replis du cœur, qu'on ne peut les découvrir, et encore moins les arracher. II faut que Dieu mette la main à cette œuvre par luimême. Alors, si nous le laissons faire, que ne nous en coùte-t-il pas! quelles angoisses, quels tourments, quelle douleur intime, lorsqu'il presse le cœur, pour en faire sortir la corruption ! Il semble qu'on nous déchire, qu'on nous divise d'avec nous-mêmes, qu'on nous dépouille, pour ainsi dire, de notre être, et qu'on
nous réduit à l'anéantissement. Cela n'est que trop vrai; il ne faut pas moins que l'anéantissement moral, pour détruire l 'amour-propre jusque dans ses dernières racines. Qui n'a point passé par ces opérations crucifiantes du médecin céleste, n'a point une idée complète de l'amour-propre, et de la perversité intime de notre nature.
Jugeons par là combien ce mal est dangereux, puisque d'une part il tient au fond de nos entrailles; et qiie^ d'autre pari, il est le principe de tout péché. Qu'on me nomme une passion qui ne soit pas fille de l'amour-propre; un vice qu'il n'enfante, et même une vertu humaine dont il ne soit pas le motif. Il se glisse partout; il s'étend à tout; il corrompt tout.
Le détail des maux qu'il produit serait immense; et qui pourrait l'épuiser? Le mensonge, tant celui de paroles que celui d'action, la flatterie, l'affectation, la dissimulation, la fausseté, le respect humain, l'hypocrisie, ne sont-ils pas autant de rejetons de l'amourpropre ? N'est-ce pas à lui que doit sa naissance l'intérêt, ce grand mobile des actions humaines, cette source de tant de crimes, et de tant de vertus apparentes? L'ambition avec toutes ses intrigues, ses manèges, ses perfidies, ses bassesses, ses violences, a-t-elle une autre origine? Ne produit-il pas l'orgueil, la sotte vanité, l'esprit de raillerie, de critique, de satire, de médisance, de vengeance?
D'où est venue l'irréligion qui désole aujourd'hui le royaume? D'où est sortie cette malheureuse secte de philosophes? D'où sont nés tant d'écrits où régnent le
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libertinage et l'impiété? De l'envie de se distinguer, de se faire une réputation, de donner le ton à son siècle, de passer pour avoir plus de force d'esprit, plus de génie que le commun des hommes; de paraître indépendant de toute autorité divine et humaine. Et cela qu'est-ce autre chose qu'un amour-propre exalté, qui s'affranchit de toute règle, de tout lien, et qui se porte aux derniers excès de la déraison?
L'attrait pour le plaisir n'est pas l'unique cause de la corruption des deux sexes; la vanité, le désir de plaire y entrent pour beaucoup; c'est même ordinairement par là que la passion commence, surtout chez les femmes. On est contente de soi; on aime à se parer, à se montrer, à attirer les regards, à être recherchée; parce que c'est là le triomphe de Tamourpropre. Un orgueil secret, une certaine complaisance en soi-même, un désir violent d'être préférée aux autres, le dépit, la jalousie qu'on a de ses rivales, ont pour le moins autant de part aux faiblesses du sexe, que le penchant de la nature, et la force du tempérament.
Que dirai-je de la dévotion, et de tous les défauts, de tous les travers, de tous les ridicules que l'amourpropre y a introduits? Les dévots sont-ils ceux qui ont le moins de complaisance en eux-mêmes, qui désirent le moins de plaire aux autres? Ne sert-on pas Dieu pour soi? ne s'en estirae-t-on pas davantage, parce qu'on se croit plus de vertu et de piété? n'étale-t-on pas avec affectation ses prières, ses bonnes œuvres? ne se distingue-t-on pas par mille singularités? n^est-on pas bien aise d'attirer sur soi les regards? ne censure-
l-on pas aigrement le prochain? n'en médit-on pas pieusement?
Que de misères, grand Dieu ! que de faiblesses, que de fautes et de péchés de loute espèce a enfantés et enfantera jusqu'à la fin du monde cet amour qui nous rend idolâtres de nous-mêmes ! Est-il donc si difficile à l'homme de se convaincre que son devoir, son intérêt est de plaire à Dieu, de tout rapporter à Dieu, de reconnaître qu'il tient tout de Dieu, qu'il en attend tout; et qu'il ne peut ni se procurer de lui-même, ni espérer des autres aucun bien, aucun avantage solide? S'il est une vérité que sa raison lui montre avec évidence, n'est-ce pas celle-ci : que toutes les créatures n'ont rien, ne sont rien de leur fonds; et que Dieu seul est l'origine, le terme et le centre de tout bien, de toute félicité?