‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 23 sur 76 · DU DANGER DES LIAISONS · texte numérisé non relu

DU DANGER DES LIAISONS

Les hmites de l'amitié .font fmujpuses .

Limosus {al. luminosus) limes amicitiœ. Lib. ii. cap. u. n. 2.

Oui, ces limites sont fangeuses pour les personnes de différent sexe. L'amour confine à l'amitié; on passe aisément de Tun à l'autie; mais ces deux affections occupent dans le cœur des emplacements qui ne se ressemblent guère. Autant que le sol sur lequel marche l'amitié est ferme et solide, autant le terrain

de Tamour est-il glissant, et plein d'une fange qui manque sous les pieds, et où l'on enfonce. Vers leurs limites ces terrains tiennent des qualités l'un de l'autre; et d'abord on ne s'en aperçoit pas : on croit être encore sur le terrain de l'amitié, que l'on est déjà assez avant dans celui de l'amour.

Il n'est que trop ordinaire de confondre ces deux sentiments, qui sont quelquefois entremêlés à l'égard de la même personne, de manière qu'il est très-difficile de les discerner. On croit ne s'aimer que d'esprit à esprit^ pour ses bonnes qualités, à cause de la conformité du caractère et des sentiments : telle est en effet Tamitié, qui n'a rien que de pur et de spirituel. Mais de ce fonds de concupiscence qui se communique du corps à l'âme, s'exhalent bientôt des brouillards,, qui s'épaississent insensiblement, qui obscurcissent la sérénité, et qui souillent la pureté de ce beau sentiment. Le cœur se prend, s'amollit et s'attendrit; on se voit avec plus d'intérêt; on se quitte avec plus de peine; chacun emporte en se séparant le souvenir de l'autre. On se parle ensuite avec plus de confiance; on se fait des ouvertures; on se communique ses plus intimes sentiments.

Quand on en est là, la chair ne tarde guère à se mettre de la partie. Les sens s'émeuvent, les yeux se cherchent, se rencontrent, se disent ce que la bouche n'osait déclarer. On se flatte néanmoins quelque temps que cette affection est pure; on résiste même à ce qu'elle suggère de peu décent; on ne se propose rien que d'honnête. Mais qu'il est rare, si l'on continue de

se voir, qu'on se tienne dans les bornes marquées par la pudeur et la conscience, qu'on n'ait en vue qu'une union légitime, qu'on l'envisage chétiennement; et que jusqu'à ce moment on s'interdise toute démonstration trop familière et trop libre!

Soyez en garde contre ces liaisons, vous surtout, jeunes personnes, dont l'imagination est plus vive, et le cœur plus sensible; vous pour qui les moindres fautes, les apparences même en ce genre sontd^une si dangereuse conséquence. Ne vous rassurez pas sur votre piété, sur l'horreur que vous avez du mal, sur vos précautions, sur vos réserves, sur la pureté de vos intentions. Quand vous croyez n'être encore qu'amies, vous êtes déjà quelque chose de plus : Tintervalle qui sépare ces deux sentiments, est imperceptible; Tendroit est infiniment glissant : si vous faites encore un pas, vous tomberez dans la fange ; et vos faibles, vos vains efforts pour en sortir, ne feront que vous y enfoncer.

Croyez-en ceux qui sont plus sages que vous : le plus sûr est de ne point former de semblables liaisons. Applaudissez à la vigilance sévère de vos parents qui vous les interdisent : plus elles vous semblent douces, plus vous avez de disposition à en abuser : moins vous y voyez de danger, plus il y en a pour vous. Ne posez pas le pied sur ce sable mouvant : il ne vous sera pas aussi libre de le retirer que vous le pensez. Jusqu'à un certain point on est maître de son cœur; mais le moment où on l'est encore, et le moment où on ne l'est plus se touchent.

L'état où le danger de ces liaisons est plus grand (qui le croirait?), est celui du mariage. L'extrême liberté que nos moeurs accordent aux femmes d'aller et de venir, de faire et de recevoir des visites, de fréquenter les bals, les spectacles, d'être de toutes les parties de plaisir, les expose plus que l'état de fille où elles étaient surveillées. Alors elles s'offensent de l'être; elles se croient capables de se garder, et se prétendent maîtresses de leur conduite. Un mari ose d'autant moins prendre des mesures, qu'il craint qu'on ne les attribue à la jalousie; il est d'autant plus réservé à former des soupçons, et à les laisser entrevoir, qu'ils sont plus injurieux. Il se rassure et sur la vertu de sa femme, et sur la probité connue de cet ami qui la visite. Elle-même se croit d'autant plus en assurance, qu'elle aime sincèrement son mari, qu'elle est attachée à son devoir, et que la seule pensée de manquer à la foi conjugale, lui fait horreur. L'ami de même n'a d'autre intention que de jouir de la conversation d'une femme aimable.

Mais on ne persévère pas longtemps dans ces sentiments, pour peu que les entrevues soient longues et fréquentes. L'affection pour l'époux se refroidit peu à peu; on lui trouve des défauts; on a quelque sujet de peine ; on en fait confidence à cet ami, qui conçoit le dessein d'en tirer parti. On en vient à la longue jusqu'à vivre dans un commerce adultère, et à y vivre tranquillement, parce qu'on a plus de facilité à le couvrir.

L'on s'en fait moins de scrupule, lorsque le mari donne lieu le premier par sa mauvaise conduite au dé-

règlement de sa femme. La tentation de ne pas être sage est plus grande pour elle, quand il ne l'est pas de son côté. Le dépit et la vengeance s'y joignent. Quelle vengeance ! et sur qui tombe-t-elle? Mais quoi ! le mauvais exemple de l'un met-il l'autre en droit de l'imiter?

Maris et femmes, soyez encore plus réservés sur les liaisons, que si vous étiez libres. Vous ne vous garderez une fidélité mutuelle, qu'autant que vous les éviterez avec le plus grand soin. Songez à ce que l'adultère a d'odieux en lui-même, et de funeste à tous égards dans ses suites. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point. J'ajoute seulement en gémissant, qu'il est affreux que le mariage, un état si saint dans les vues de la religion, la source du genre humain, la base de la société naturelle et civile, serve aujourd'hui de voile au libertinage ; qu'on s'en autorise pour vivre avec plus de licence; et qu'il soit moins respecté chez les chrétiens qu'il ne l'était chez les païens.

Revenons, s'il est possible, à l'institution de la nature, dont nos mœurs présentes s'éloignent de plus en plus. Que les femmes gardent la maison ; qu'elles y maintiennent l'ordre; qu'elles s'y occupent des détails du ménage; qu'elles veillent sur les domestiques, et qu'elles présidente leur travail; qu'elles nourrissent, qu'elles élèvent elles-mêmes leurs enfants : qu'elles se fassent un plaisir d'en être toujours entourées; qu'elles paraissent rarement en public; qu'elles tiennent à déshonneur de se trouver seules avec d'autres que leurs maris : le désordre et le scandale qui sont aujourd'hui portés à l'excès cesseront.

Les jeunes veuves peuvent s'appliquer de cette mo-^ raie ce qui leur convient. Dans les principes du chris- ' tianisme, selon les lois mêmes de la bienséance, elles sont obligées à une plus grande circonspection, à une retraite plus sévère que les femmes mariées. Si elles ne se remarient point, elles sont censées avoir renoncé au monde, et ne conserver avec lui que les rapports indispensables pour leurs affaires et pour l'établissement de leurs enfants.

Parlerai-je d'une autre espèce de liaison, où l'abus n'est pas moins à craindre, et où il est plus criminel et plus scandaleux? Ministres de la religion, vous savez mieux que moi quelles règles votre caractère sacré, vos augustes fonctions, et les lois de l'Église vous prescrivent là-dessus. Vous savez combien le monde vous observe : quelle joie maligne, quel triompbe c'est pour lui de vous trouver en faute ; combien il est disposé à publier vos moindres écarts, à répandre d'odieux soupçons sur votre conduite, pour peu qu'elle y donne lieu par les plus légères apparences; quelles conséquences il en tire pour décrier votre ministère, la sainte religion que vous annoncez, les sacrements que vous administrez; et pour s'autoriser dans le vice et dans l'incrédulité. N'ayez donc aucune espèce de familiarité avec les femmes : qu'on ne vous voie point avec elles dans les promenades publiques ; interdisezvous toutes les compagnies profanes, toutes les assemblées mondaines. Vous ne sauriez surtout pousser trop loin la délicatesse à l'égard de celles dont vous dirigez la conscience. Ne leur rendez point de fréquentes

visites; ne les voyez que quand la charilé l'exigera; que ce ne soit pas sans témoins, autant qu'il se pourra; que vos entretiens soient courts, sérieux, et qu'ils ne roulent que sur des matières pieuses, et sur les besoins de leur âme.

XÏV.

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