‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 24 sur 76 · CARACTÈRE DES PASSIONS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES PASSIONS

Pnr uii avilissement superbe, et une lassitude inquiète, j'allais en m'éloignant de vou-s, me jeter sans fruit dans des sujets de chagrin, qui se multinliaientisans fin.

Obsordueram («/. obsurdueram). . . pœna superbiae animse meae et ibam longius a te. .. 3 et jactabar, et efifundebar^ et diffluebam. Lib. II. cap. 11. n. 2.

Saint Augustin, en décrivant ses égarements, a fait l'histoire du cœur humain. Ce qu'il a éprouvé, tous ceux qui suivent leurs désirs déréglés en font l'expérience. Aucun philosophe n'a peint les passions avec plus de vérité, de force et de profondeur. Mais il n'abien connu gon mal qu'après en avoir été guéri; parce qu'il n'en est pas des maux de l'âme comme de ceux du corps. On n'a jamais une idée plus vive de ceux-ci, qu'au moment qu'on les sent; au lieu que ceux-là, dont le propre est d'aveugler, ne se connaissent que par les réflexions qu'on fait sur soi-même, quand on en est délivré.

La guérison de saint Augustin fut parfaite, parce qu'elle fut l'ouvrage d'une grâce spéciale, à laquelle il

correspondit fidèlement. Alors repassant sur l'ancien état de son âme, il vit clairement que les passions sont tout à la fois orgueilleuses et avilissantes; qu'elles tiennent l'âme toujours agitée et toujours épuisée; qu'elles l'éloignent de Dieu, et le plongent sans cesse en de nouveaux chagrins. Quatre caractères des passions, qui demandent quelque développement.

Les grandes passions, dit-on communément, sont le partage des grandes âmes. Cela est vrai en un sens : plus rame a de ressort et d'énergie, plus ses passions sont fortes. Mais rien n'est plus faux, si l'on entend que les passions donnent à l'âme de la grandeur, de l'élévation et de la noblesse. Toutes la dégradent et l'avilissent, parce qu'elles l'asservissent à des objets indignes d'elle; parce qu'elles lui font prendre pour y parvenir des moyens injustes et honteux, parce que, dans l'usage de ces objets, elles la portent à des excès qui la déshonorent.

On en convient assez pour l'avarice, qui rend l'âme esclave de l'argent; pour l'amour des plaisirs sensuels, qui la rend esclave du corps. Ces deux passions, sous quelque point de vue qu'on les considère, n'ont jamais passé pour avoir rien de noble ni d'élevé. Mais on ne pense pas de môme de l'ambition, qui porte à désirer les honneurs, les grandes places, la réputation en quelque genre que ce soit.

Cependant qu'est-ce que ces honneurs? qu'est-ce que ces places? qu'est-ce que cette réputation? A envisager ces choses sous le jour qui flatte la passion, ce n'est qu'une vaine fumée : rien de solide, rien de réel.

L'honneur en soi est la récompense du mérite. Est-ce ainsi que la passion le considère? est-ce par le mérite qu'elle y prétend? Les grandes places emportent de grands devoirs, de grands embarras, une grande servitude. Est-ce là ce qui tente l'ambitieux? La renommée n'est digne d'envie qu'autant qu'elle est fondée sur des titres solides, sur de grandes vertus, de belles actions, des talents utiles. Est-ce par ces voies qu'on aspire à la réputation, quand c'est la passion seule qui nous anime ? Que produisent toutes les distinctions qui sont l'objet de l'ambition, sinon d'enfler l'àme, et de la repaître de vent?

D'ailleurs, quels sentiments l'ambition fait -elle naître dans un cœur? La présomption, la jalousie, l'envie, le mépris des autres : tous sentiments bas qu'on déguise soigneusement sous des dehors contraires, et qu'on voudrait se cacher à soi-même. Preuve manifeste qu'ils nous avilissent et nous déshonorent aux yeux d'autrui et aux nôtres. Enfin quels moyens l'ambition empioie-t-elle pour parvenir? C'est là surtout qu'elle est basse, honteuse et flétrissante. Quel ambitieux consentirait k publier tous les moyens dont il s'est servi, tous les projets qu'il a roulés dans sa tête? Quant à l'usage que les ambitieux font de leur pouvoir, ils n'ont en vue que leur intérêt, que l'ostentation, qu'une fausse gloire. La plus noble des passions est donc au fond la plus avilissante.

Cependant cet avilissement se concilie très-bien dans le cœur avec l'orgueil, qui est la source la plus générale des passions, et qui entre dans toutes, môme dans

les plus basses : orgueil à Tégard de Dieu, contre qui l'on se révolte : orgueil à l'égard de soi-même, car on s'en estime davantage, lorsqu'on réussit à satisfaire sa passion : orgueil à l'égard du prochain, qu'on plaint ou qu'on méprise, s'il est moins riche, moins à portée de se procurer des plaisirs.

Au superbe avilissement, se joint une lassitude inquiète : autre caractère des passions. A quoi tend le cœur par tous ses mouvements? Au bonheur et au repos. C'est pour cela qu'il s'agite, qu'il se fatigue à la poursuite de divers objets; c'est dans cette espérance qu'il se donne mille soins, mille tourments. Et quel en est le fruit? Nul autre que de s'épuiser, de consumer en vain toutes ses forces. Qu'il ait obtenu ce qu'il désire, se reposera-t-il? se remettra-t-il de l'épuisement où il s'est jeté? Nullement : de nouvelles inquiétudes souvent plus grandes s'emparent de lui; il faut se maintenir dans ce poste; il faut conserver ce qu'on a acquis; il faut ménager cette beauté volage, capricieuse, hautaine, intéressée. Quelle source de peines, de soucis, d'embarras ! On voit au-dessus de soi un grade où l'on veut monter; la place qu'on occupe déjà est un degré pour y parvenir. On a amassé de grandes richesses; c'est un moyen d'en accumuler de plus grandes. On est rassasié, dégoûté d'un objet; le cœur vole de lui-même à un autre qui nous attire par la nouveauté, et dont on se dégoûtera encore. Tel est le cercle d'inquiétude et de lassitude dans lequel les passions nous promènent, sans jamais nous permettre d'en sortir. Quelle vie !

Cependant on s'éloigne de Dieu, Tunique source du bonheur et du repos. On pense à lui dans les commencements; mais cette pensée importune, et l'on s'efforce de la chasser. Bientôt on le perd de vue, et l'on s'en félicite comme d'un avantage ; parce que l'idée de Dieu et de la religion ne vient plus nous troubler, ni traverser nos projets. De l'oubli on passe à l'indifférence , à l'insensibilité ; il semble que Dieu ne soit plus rien pour nous, qu'il n'ait aucun droit sur nous, qu'on n'ait rien à espérer ou à craindre de lui. Voilà où nous conduisent les passions. Le nombre de ceux qui conservent quelque souvenir, quelque crainte de Dieu, est le plus petit ; et parmi les autres, il en est beaucoup , en ce siècle surtout , qui passent du libertinage à Tirréligion.

Enfin, les passions sont une source de douleurs cuisantes. Leurs plaisirs sont faux, trompeurs, rares, passagers, superficiels ; mais leurs peines sont réelles, fréquentes, durables et profondes. Outre le tort qu'elles nous font quant aux biens extérieurs , la santé , la fortune, la réputation, elles livrent l'âme à la honte, à l'opprobre : au point qu'elle ne peut se souffrir, qu'elle n'ose se regarder. Sous leur domination elle est successivement en proie aux agitations les plus violentes , ou elle tombe dans un ennui , dans une léthargie plus accablante encore. Trop heureuse si ses maux finissaient à la mort , et se terminaient à l'anéantissement. Mais quelque effort qu'elle fasse pour se persuader que tout finit avec cette vie, elle ne peut en venir à bout. Elle vit donc dans un doute cruel, ou

dans une certitude désespérante de sa perte éternelle. L'unique chose qui la tranquillise un peu , est que le moment est peut-être éloigné; mais de combien? De dix, de quinze, de vingt années au plus. Enfin ce fatal moment vient. Ou a vécu malheureux ; on meurt réprouvé.

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