DES PEINES QUE DIEU MÊLE AUX PLAISIES ILLICITES
Vous m'étiez toujours présent, exerçant sur moi une cruauté pleine de miséricorde, et entremêlant mes jjlaisirs illicites d'nchoppements très-douloureux, afin que je cherchasse le plaisir que rien ne traverse.
Tu semper aderas misericorditer sœviens^ et amarissimis aspergens offensionibus omnes illicitas jucunditates meas, ut ita quaererem sine offensione jucundari. Lib. ii. cap. n. n. 4.
Le pécheur ne le croit pas : il est pourtant vrai que les obstacles qui traversent les plaisirs, que les amertumes qui les accompagnent, sont un effet de la bonté de Dieu, qui veut par là l'en dégoûter, et le ramener à la joie pure et innocente. Si les faux plaisirs du monde n'étaient pas semés d'épines ; s'il n'était pas ordinaire de se heurter, de se froisser en les poursuivant ; si leurs fruits n'étaient pas très-amers ; si la jouissance n'en produisait pas le dégoût et la satiété : le retour à Dieu serait presque impossible , parce qu'on trouverait dans les passions une sorte de félicité sans mélange.
Mais Dieu qui a toujours des vues de miséricorde
sur le pécheur qui l'abandonne , lui fait payer cher les moindres moments de plaisir; il y oppose mille obstacles ; il y entremêle des chagrins de toute espèce, pour le rappeler de ses égarements, lui faisant connaître par expérience que le bonheur n'est point où il le cherche. Si le prodigue, après de courts instants de jouissance, n'avait pas éprouvé la misère et la faim, il ne serait pas rentré en lui-même, et n'aurait pas pris le parti de retourner à la maison paternelle. Le mal présent rappelle le souvenir du bien passé, réveille l'espérance de le goûter encore : voilà ce qui ramène à Dieu la plupart des pécheurs. Je vivais heureux quand j'étais innocent : en devenant coupable, je suis devenu malheureux : rentrons donc dans la voie de l'innocence et du bonheur.
Dieu ne prétend pas, même dans la sévérité du christianisme, nous sevrer de toute joie. Mais il veut que Rous sachions, que nous sentions que la véritable joie ne se trouve que dans son service; qu'une conscience pure et tranquille en est la source ; et que tout plaisir que la raison désavoue , et que la religion condamne, a toujours plus d'amertume que de douceur.
Par quel aveuglement donc refuse-t-on d'être heureux, lorsque la plus forte de toutes les preuves, celle du sentiment intérieur, nous convainc que le bonheur ne se rencontre en rien d'illicite? Pourquoi ne veuton pas se persuader que le premier des biens est la paix de cœur; et qu'on ne saurait goûter cette paix qu'autant qu'on est dans l'ordre, que le corps est soumis à l'âme, que les passions obéissent à la raison,
et la raison à Dieu ? Dans cette disposition l'on fait son plaisir de son devoir; on possède Dieu; on se possède soi-même ; on a en soi une source intarissable de joie : mais d'une joie pure, sereine, réfléchie, qui ne lasse points qui n'épuise point, qui n'est sujette à aucun dégoût, à aucun trouble, à aucun repentir.