‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 26 sur 76 · DE L'ÉDUCATION RAPPORTÉE A LA RELIGION · texte numérisé non relu

DE L'ÉDUCATION RAPPORTÉE A LA RELIGION

Mon père se mettait peu en peine quel je serais pour vous, ni si je serais cliaste ; pioui^u que fusse disert.

Non satagebat. .. pater qualis crescerem tibi, aut quam castus essem; dummodo essem disertus. Lib. n. cap. m. n. S.

Patrice , bourgeois peu aisé de Tagaste , fit des efforts au delà de ses facultés , pour donner à son fils Augustin une excellente éducation. Il n'épargna pas la dépense dans la vue de lui procurer les meilleurs maîtres, et l'envoya même à Carthage y perfectionner ses talents. Ce n'est pas de quoi saint Augustin le blâme. Mais, ajoute-t-il, pourvu que je fusse éloquent, il ne s'embarrassait guère que je fasse pieux ou chaste.

Qu'un païen, ou au plus un catéchumène, tel que Patrice était pour lors , pensât de la sorte , cela n'a rien d'étonnant. Mais il est aussi surprenant qu'affligeant que ces sentiments soient ceux de la plupart des pères chrétiens. Tous ne font pas les mêmes dé-

penses que Patrice , pour cultiver l'esprit de leurs enfants. Mais le plus grand nombre ne se met guère en peine qu'ils aient de la religion et des mœurs. Leur grand objet est qu'ils répondent aux vues d'ambition ou d'intérêt qu'ils ont pour leur établissement. S'ils voient en eux les talents propres à les avancer, à les faire briller dans le monde, ils sont contents ; c'est vers ce but qu'ils dirigent toute leur éducation.

Cependant la religion et les mœurs sont les deux points essentiels de toute bonne éducation ; tout le reste doit s'y rapporter , ou du moins ne pas les contrarier; c'est l'intérêt des enfants ; c'est l'intérêt des pères eux-mêmes, qui ont presque toujours sujet de se repentir de leur négligence sur ces deux articles. Mais, sans me borner ici en particulier à ce qui regarde les parents , je vais considérer la chose sous un point de vue plus général : examiner si l'éducation qu'on donne aujourd'hui est telle qu'elle doit être à cet égard ; et proposer ce qui pourrait , à mon avis, la rendre plus parfaite.

En quoi la fait-on consister ? On apprend aux enfants de l'un et de Kautre sexe à danser, afin qu'ils se présentent avec grâce , qu'ils aient de l'aisance, de la dignité dans le maintien , qu'ils ne paraisse rien de gauche dans leur air , dans leurs gestes et leurs mouvements. Cette partie de l'éducation sur laquelle on insiste si fort, n'est après tout qu'extérieure , elle ne regarde que le corps ; elle est môme étrangère à ce qui est le plus important pour le corps, savoir sa bonne constitution.

On leur apprend k chanter, à toucher divers instruments, à dessiner, à peindre ; un temps considérable est employé à cela , surtout pour les filles. Ces talents n'ont rien de sérieux, ni d'utile ; ils ne sont bons que pour amuser dans la suite leurs moments de loisir.

On leur apprend la géographie, le blason, les éléments de l'histoire, quelques langues anciennes ou étrangères. Je ne vois en cela qu'un exercice pour la mémoire, que des mots, que des noms, que des dates, qu'une petite érudition frivole et superficielle , dont on leur remplit la tête ; et qui ne sert guère qu'à leur inspirer une sotte vanité.

On apprend aux garçons principalement les règles de la grammaire, de l'éloquence, de la poésie. On leur explique les meilleurs auteurs ; on leur en montre les beautés ; on les leur fait traduire, et imiter dans leurs compositions. En supposant qu'on leur donne Ikdessus les vrais principes, et qu'on suive la meilleure méthode pour les leur enseigner, cela n'aboutit qu'à leur former le goût pour ce qu'on appelle les beauxarts ; qu'à les mettre en état de parler et d'écrire purement et éloquemment, de bien juger des ouvrages d'esprit, d'en composer eux-mêmes, soit en prose, soit en vers. J'appelle cela cultiver l'imagination ; mais je ne vois rien encore ici ni pour la raison, ni pour le cœur.

Enfin, on leur apprend la philosophie ; mais quelle philosophie (1) ! La logique subtile, rebutante, et inu-

(1) Voyez la Préface de l'Éditeur.

tile d'Aristote ; une morale nue, décharnée, réduite presque à rien ; une métaphysique qui contient quelques grandes vérités sur Dieu et sur 1 ame ; mais exposées d'une manière sèche et dégoûtante. Il semble que les philosophes de l'école aient pris k cœur de dépouiller ces trois parties de ce qui peut les rendre intéressantes aux enfants , agrandir leur idées, développer leur âme, mûrir leur jugement; qu'on n'a pour but que de leur aiguiser l'esprit, de les dresser à la dispute , à soutenir sur le même objet le pour et le contre, à mettre en problème les principales vérités, à imaginer pour les attaquer des objections, qu'ils croient souvent très-mal à propos insolubles ; enfin à répondre à tort et à travers sur les bancs , et à être contents d'eux-mêmes, pourvu qu'ils ne demeurent pas courts : ce qui passe pour le comble du déshonneur.

La physique s'enseigne beaucoup mieux aujourd'hui qu'autrefois. Elle comprend les lois du mouvement, beaucoup de géométrie , d'astronomie, d'optique, de statique et d'hydrostatique , le système général du monde , et l'explication des principaux phénomènes de la nature. Celte partie pique la curiosité ; elle exerce l'esprit , et le rend capable d'application. Mais on s'y arrête trop aux causes secondes, et l'on n'y élève pas les enfants à la contemplation de l'auteur de tant de merveilles : ce qui est sans contredit le premier dessein de Dieu dans la création de l'univers. De là vient qu'il y a si peu de sentiments religieux dans ceux qui font profession d'étudier la nature, et qui en ont sans cesse le spectacle sous les yeux.

DE SÀIXT AUGUSTIN. — XM. 103

La religion fait un article à part; elle n'entre presque pour rien dans les autres parties de l'éducation : il semble que ce soit une science isolée, qui ne tient point aux autres sciences, qui n'a aucune influence sur elles. Aussi est-ce, généralement parlant, la chose dont les enfants sont le moins instruits , qui les affecte le moins, et dont ils sont bien loin d'avoir l'idée qu'ils en doivent prendre. Les maîtres ne leur en parlent guère, et pensent encore moins à ramener leurs leçons à ce point capital. On laisse ce soin aux prédicateurs, dont les sermons sont rarement à la portée des enfants ; et aux confesseurs qui les voient au plus une fois le mois l'espace d'un quart d'heure, et dont Tobjet est plutôt de leur toucher le cœur, de les préserver ou de les retirer des vices de cet âge.

Cependant c'est un principe incontestable , que la bonne éducation doit être toute fondée sur la religion, toute dirigée vers la religion ; que sans elle, tous les talents sont ou frivoles ou dangereux, toutes les connaissances vaines , et sans aucune base solide. La bonne éducation a pour objet de former l'esprit et le cœur, et de préparer l'homme par la connaissance et l'amour de ses devoirs , à les remplir dignement par rapport à sa fin dernière. Or, c'est à la religion seule^ prise dans toute son étendue, qu'appartient cet emploi. 11 me sera aisé de démontrer cette vérité , et de faire voir en même temps que c'est de la religion que les sciences et les arts libéraux tirent ce qu'ils ont de vrai, de beau, de noble et d'utile.

El pour en venir au détail ^ commençons par la

philosophie. Si vous ne ramenez la logique à Dieu qui est la vérité par essence, la vérité primitive, la vérité universelle qui comprend en soi toutes les autres vérités, qui les lie, qui les classe et les subordonne ; qui est le premier et le grand anneau de la vaste chaîne des sciences; ou plutôt qui est le centre d'où elles partent et où elles aboutissent : si vous n'apprenez aux enfants que Dieu est aussi la lumière qui éclaire l'œil de l'âme, qui lui découvre les objets intellectuels ; qu'il est le principe de toute certitude , la base de toutes les preuves, lesquelles en dernière analyse se réduisent à la véracité de Dieu (1) : si vous ne les convainquez encore des ténèbres et de la faiblesse de leur esprit , des illusions des sens et de l'imagination qui s'arrêtent aux apparences , des nuages épais que forment les passions ; nuages qui nous dérobent la vue des objets , ou qui nous les font voir autrement qu'ils ne sont : si vous ne leur faites bien concevoir que s'ils n'invoquent Dieu , comme faisait saint Augustin, dans leurs recherches, dans leurs doutes , dans leurs difficultés ; s'ils ne savent respecter les bornes qu'il a mises à nos connaissances, et tenir en bride une dangereuse curiosité, il est infaillible qu'ils s'égareront , et cela dans les matières les plus essentielles : si vous ne leur faites toucher au doigt que la cause des erreurs en tout genre et des incertitudes des anciens philosophes , ces génies si beaux d'ailleurs, si pénétrants, si appliqués à la dé-

(1) Opinion fausse ^ empruntée à la phiiosopliie de Descarteà. {Note de l'Éditeur.)

couverte du vrai, est qu'ils ont ignoré Dieu, ou qu'ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu : quelle logique solide^ intéressante ; quel art de découvrir, de prouver, d'arranger, d'exposer les vérités leur donnerez-vous ? Les secs et tristes analytiques d'Aristote , sa froide et subtile dialectique, ses catégories , sa stérile théorie des propositions et du syllogisme , leur ouvriront-ils les sources de Tinvention ? leur fourniront-ils les arguments et la solution des difficultés?

La morale, dont l'étendue est si vaste, porte évidemment tout entière sur la religion, et la raison laissée à elle-même ne peut ni remonter à ses principes, ni l'embrasser sous tous ses rapports, ni nous animer à sa pratique. C'est la religion qui fixe l'idée de la loi naturelle , base de toutes les autres lois , et qui en détermine invariablement les objets : c'est la religion qui nous montre l'origine de nos devoirs dans la volonté positive ou essentielle de Dieu ; le détail dans ses commandements et ses défenses ; les motifs de les accomplir dans son domaine suprême , dans nos rapports avec lui, dans ses promesses et ses menaces ; les moyens dans les secours surnaturels que Dieu nous offre, dans les sacrements, où on les puise, dans la prière qui les obtient, dans la vigilance qui les ménage et les conserve.

La raison seule nous dit bien qu'il faut adorer Dieu, qu'il faut l'aimer et lui rendre un culte extérieur ; et il est important de faire sentir aux enfants jusqu'où elle nous mène à cet égard : mais elle ne nous instruit pas suffisamment sur la nature de cette adoration, de

cet amour , de ce culte, et sur les conséquences qui en résultent pour la pratique ; elle nous renvoie sur ces objets à la religion.

Le raison encore ne nous apprend rien de la destination de l'homme , des desseins libres de Dieu sur lui, de l'état dans lequel il a été créé; elle se tait sur la cause de l'ignorance profonde de son esprit, et de la corruption bien plus profonde de son cœur. Pour avoir ces connaisances, il faut encore recourir à la religion.

La raison ne nous donne qu'une notion très-superficielle des passions, et de l'amour-propre qui en est le principe ; elle ne nous inspire qu'une volonté faible de les vaincre ; les moyens qu'elle nous en fournit, sont également faibles et inefficaces; ils ne vont pas jusqu'à la racine du mal. La religion seule nous fait connaître à fond nos maladies, et nous en présente les remèdes.

Je n'ai parlé jusqu'ici que de cette partie de la morale qui considère l'homme en lui-même. Celle qui l'envisage par rapport à la société , soit naturelle, soit civile, est d'une plus grande étendue. L'on ne peut se dispenser de donner aux enfants sur les objets qu'elle embrasse, sinon de grands développements, du moins les principes généraux. Or, ces principes sur l'origine de la société , sur le mariage qui en est la base, sur l'administration domestique, sur le droit des gens, sur le gouvernement politique, sur la législation, sur Tobéissance qu'on doit aux lois, sur la jurisprudence, je défie que la raison les établisse , si elle ne s'appuie sur la révélation , et si elle ne les puise dans les entrailles mêmes de la religion chrétienne.

Je le demande à présent : une telle morale à qui la religion servirait de flambeau , ne serait-elle pas plus belle, plus instructive j plus intéressante, plus satisfaisante pour l'esprit et pour le cœur, que celle qu'on dicte communément dans les écoles? N'est-il pas nécessaire que ceux qui doivent remplir les grandes places dans la société , aient des notions exactes de toutes ces choses ; et les résevera-t-on aux théologiens, sous prétexte que la principale connaissance en est due à la révélation? Si l'on objecte que le temps est trop court pour traiter suffisamment une matière si vaste, qu'on prenne sur la physique , à qui l'on donne une année entière. En tout cas serait-ce trop de trois, et même de quatre ans pour former un philosophe chrétien ?

La métaphysique embrasse la connaissance de Dieu, de l'àme humaine, et de ses rapports avec le corps qu'elle anime. Mais n'est-ce pas à la religion que l'on doit les plus belles preuves de l'existence de Dieu et de sa providence, la démonstration de son unité, la notion juste de ses attributs, et leur conciliation soit entre eux, soit avec la liberté de l'homme ? Qu'a découvert sur tout cela la raison éclairée de ses seules lumières ? Peu de vérités , imparfaitement conçuçs , et mêlées de beaucoup d'erreurs. Pour s'en convaincre on n'a qu'à lire les anciens philosophes. Pourquoi donc ne ferait-on pas honneur à la religion des secours qu'elle a prêtés là-dessus à la raison, et ne le ferait-on pas observer soigneusement aux enfants? Quel respect, quel amour cela ne leur inspirerait-il pas pour elle?

Notre âme, sa nature spirituelle, son immortalité, Forigine de ses idées, ses principes innés, le lien de son union avec le corps , leur dépendance réciproque qui est une suite de la volonté et de l'action de Dieu : tout cela n'est encore bien connu que par les lumières certaines que nous communique la révélation ; c'est elle qui guide la raison dans ses recherches , et qui lui apprend ce que d'elle-même elle n'eût jamais découvert. Les Écritures sont la source où saint Augustin, saint Thomas, et les philosophes chrétiens ont puisé leurs raisonnements. N'est-ce pas un devoir d'indiquer cette source à la jeunesse, pour exciter sa reconnaissance ; et de lui exposer les égarements, les doutes, l'incertitude affligeante de l'antiquité profane sur ces grands objets?

La physique sera-t-elle moins curieuse^, moins instructive, moins utile, si sans vous borner à l'explication des effets par les causes secondes, vous la présentez aux enfants par son côté moral ; si vous leur montrez dans tous les êtres qui composent cet univers l'ouvrage d'un créateur infiniment sage, infiniment puissant, infiniment industrieux; si vous leur apprenez que l'homme est le roi de la nature ; qu'elle est toute destinée à ses usages, dont le principal est de glorifier Dieu , d'admirer sa magnificence, de reconnaître ses dons et de n'en point abuser, de se représenter quelle doit être la beauté de la patrie, si Dieu a ainsi prodigué les embellissements au séjour passager de son pèlerinage? De quoi peut servir la contemplation de l'ordre qui règne dans cet univers, des lois que les corps suivent dans leur

production, leur accroissement, leur dépérissement, leurs mouvements, leur action et réaction ; de la structure admirable des corps organisés , de la variété étonnante des espèces d'animaux, de leur instinct, de l'aptitude de leur constitution, de leurs membres, de leur figura à l'élément qu'ils habitent, à la nourriture qu'ils prennent ; en un mot du spectacle ravissant qu'offrent et le ciel , et la terre , et la mer : si cette contemplation ne nous rappelle continuellement à l'auteur d'un si merveilleux ouvrage ?

Dans l'immense multitude d'objets que la nature présente à nos réflexions, la considération de la cause première, à laquelle il faut toujours remonter, n'empêche pas la recherche des causes secondes, qui est proprement l'étude du physicien : au contraire, plus il pénètre avant dans la découverte de celles-ci, plus il est ramené sans cesse à celle-là : plus il voit que Dieu est l'âme, la vie, le ressort, l'intelligence de l'univers. Quel inconvénient y a-t-il d'accoutumer les enfants à connaître, à admirer, à aimer Dieu dans ses œuvres, et dans des œuvres qu'il a faites uniquement pour l'homme?

De plus, on ne fait pas un pas dans l'étude de la nature, qu'on ne rencontre des obscurités et des mystères. L'essence des corps, leur tissu intime, leur artifice secret, le principe de leur formation, de leur propagation, sont autant de choses impénétrables à nos regards. Tout y est plein de difficultés, dont Dieu seul est le dénoûment. Jamais on ne sera un habile physicien, si l'on perd Dieu de vue un seul instant. Il

faudra alors en revenir au hasard, refuge de l'ignorance et de l'impiété; ou se payer du mot vague de nature, qui ne signifie rien, si l'on n'entend par là une cause première et intelligente.

On sent assez qu'en proposant de donner à la philosophie une face nouvelle pour le fond des.choses, je voudrais aussi qu'on suivît une autre méthode de l'enseigner; qu'on larevêtit de ses chairs et de ses couleurs; qu'on lui prélat de l'àrae et du sentiment; et que des matières si grandes, si nobles, si sublimes, qui ouvrent le plus beau champ à l'éloquence, fussent traitées et exposées d'une manière éloquente. Gela serait plus difficile sans doute que de s'en tenir à la méthode ordinaire et au slyle barbare des écoles. 11 faudrait que les maîtres sussent écrire et parler. Mais pour peu qu'on ait de disposition à être éloquent, la grandeur même du sujet, et le tour nouveau qu'on lui donnera, échaufferont et monteront le génie. Voyez comment Platon, Cicéron, saint Augustin manient ces matières. Quelle noblesse, quelle élévation, quelle chaleur dans leurs discours! En ont-ils moins de justesse, d'ordre, de clarté? Si l'on n'est pas animé du même feu, jamais on n'enseignera bien la philosophie, jamais on ne la fera aimer.

Je mets donc l'essentiel de l'éducation dans la philosophie; ei c'est pour y préparer Tesprit des enfants, que je souhaite qu'on ramène, autant qu'il se peut, à la morale et à la religion leur premières études. Qu'on leur présente ce que les belles-lettres ont de solide en elles-mêmes ; qu'on leur montre l'usage qu'un honnête

homme en doit faire, et combien il est dangereux et aisé d'en abuser, lorsqu'on s'y livre par vaine gloire, et qu'on les fait servir à ses passions. Quel mal n'ont pas fait, dans tous les temps, les poètes, les orateurs dans les États populaires, les écrivains quelconques, dont la verve, dont la langue, dont la plume ont été gouvernées par les passions ! Platon et Cicéron, tout païens qu^ils étaient, n'ont-ils pas démontré que la probité devait être la qualité la plus essentielle de l'orateur, et que l'éloquence ne devait être employée qu'à protéger l'innocence, la justice et la vertu (1)? Quel emploi Horace donne-t-il aux poètes ? Celui de former la jeunesse, de détourner son oreille des discours obscènes, de l'instruire par des préceptes pleins d'agréments, de corriger ses passions, de lui raconter les belles actions, de célébrer la divinité, et de mettre à la bouche des jeunes garçons et des jeunes filles des prières pour l'implorer dans les calamités publiques (2). Voilà ce que ces beaux génies dans leurs moments de bon sens et de raison ont pensé de l'éloquence et de la poésie. Rougirions-nous d'inculquer après eux les mêmes maximes aux enfants?

Quel parti solide peut-on tirer de l'histoire, si l'on se borne à la simple connaissance des noms, des faits et des dates; si l'on ne la rapporte à la politique qui est la morale des États ; si l'on ne cherche la cause des

(1) Plato. Gorg. Ed. Bipont. t. iv. pp. 32 et 125. — Cic. De Orat. 1. I. c. XLVi. n. 202. 1. II. c. XX. n. 83. c. XLin. n. 182. De Offic. 1. II. c. XIV. n. 51 .

(2) Horat. Epist. ad August. v. 126-133.

grands événements dans les vertus et les vices des peuples, dans les passions humaines, dans la providence qui gouverne tout, et conduit tout à ses fins secrètes? Quiconque n'étudie pas l'histoire en philosophe religieux, ne la saura jamais que très-imparfaitement.

Je ne dis rien des autres parties de l'éducation, qui sont ou purement extérieures, ou amusantes, ou frivoles. La religion les met à leur véritable place, apprenant à ne les estimer que ce qu'elles valent, ou même à les mépriser ; à n'en faire qu'unagréable passe-temps, et à ne s'y livrer jamais de telle sorte, qu'elles préjudicient aux devoirs, à la piété, aux bonnes mœurs.

Tel est, à mon avis, le plan d'éducation qui convient à un être intelligent et libre, formé à l'image de Dieu, destiné à le posséder éternellement, et placé ici-bas durant un certain temps pour mériter cette inestimable possession par l'accomplissement de ses devoirs. C'est la religion, c'est la morale qui lui enseignent cesdevoirs, et le mettent en étatdeles remplir. C'est donc sur la religion et la morale que doit porter l'éducation des enfants, dès qu'ils ont une lueur de raison et d'intelligence. Je sais que les premières leçons doivent être analogues à leur âge ; je sais qu'ils n'y feront guère attention d'abord, qu'ils ne les saisiront que d'une manière fort imparfaite : mais la pleine compréhension viendra dans la suite, et d'autant plus tôt qu'on aura commencé de meilleure heure. Le point est de les tourner de ce côté, de les familiariser avec les idées religieuses, comme étant les seules idées

grandes, solides, dignes de l'homme; de leur former, si j'ose ainsi parler^ un estomac moral. Cette éducation réussira sans doute plus ou moins selon les dispositions naturelles des enfants. Mais si le vrai génie est le génie moral et philosophique, ce n'est que par cette voie qu'il se développera dans tout enfant qui en aura le germe.

Qui peut douter que des enfants élevés de la sorte ne tirent un jour tout l'avantage possible de leurs talents, et pour eux-mêmes et pour la société ; qu'ils ne deviennent de grands hommes, capables des emplois les plus distingués, pleins de vues utiles au bien public ; des hommes de mœurs pures^ d'une conduite irréprochable; de bons pères de famille, de bons magistrats, d'excellents ministres de la religion, la lumière, l'exemple et la ressource des autres citoyens?

Il ne faut pas craindre qu'une telle éducation, quoique sérieuse, manque d'agréments. La morale bien proposée est le charme de tous les bons esprits; elle n'a rien de triste par elle-même. Un maître habile a mille moyens de la rendre attrayante et amusant^ pour les enfants. Les endroits moraux des auteurs profanes sont ceux qui font le plus de plaisir à la lecture. D'ailleurs je n'exclus pas la culture des arts agréables, tels que la musique, le dessin, la danse; je n'exclus pas les jeux de Tenfance, ni les exercices propres à donner au corps de la force, de la souplesse, de l'agilité. Quant à la philosophie, si pour le choix des matières et la manière de les traiter, on se conforme au

plan que j'ai tracé, l'on n'aura pas de peine à convenir que l'étude en sera sans comparaison plus intéressante qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Ce plan au reste n'est pas simplement une belle idée. Il n'a rien que de praticable. En ce genre, comme en tout autre, il faut toujours se proposer le plus parfait; on en approche le plus qu"on peut dans l'exécution. Je ne m'explique pas sur les moyens de détail : il convient de les laisser à la disposition des maîtres. Tout dépend de leurs lumières, de leur prudence et de leur zèle. Une fois mis sur la voie, ils seront en état de perfectionner ce que je n'ai fait ici qu'ébaucher.

XYII,

DE LA LOI naturelle; SA LIAISON AVEC LA RÉVÉLATION,

Cette loi écrite dann le cœur des lioriunes, que l'iniquité même n'efface pas.

Lex scripta in cordibus horninum, quani nec ipsa quidem delet iniquitas. Lib. ii. cap. iv, n. 9.

C'est la loi naturelle que saint Augustin caractérise de la sorte. Elle est la loi fondamentale, la première loi, la source et le principe des autres lois. Loi éternelle et immuable, fondée d'une part sur la nature et les droits de Dieu; et d'autre part sur l'essence de l'homme, et sur ses rapports intimes avec Dieu et avec ses semblables. Il était libre à Dieu de créer les hommes, ou de les laisser dans le néant. Mais en les

créant, il ne pouvait se dispenser de leur imposer cette loi, et d'en faire la principale de leurs obligations. A parler juste, elle n'est pas un effet de sa volonté; mais elle la règle et la dirige. Combien est sacrée et vénérable une loi qui, en un sens, est la loi de Dieu même !

Elle est écrite dans le cœur des hommes; écrite du doigt de Dieu; écrite au moment de leur naissance. Dès que leur raison commence à éclore, dès qu'ils sont capables de réflexion^ la première chose que l'âme aperçoit à la faveur de la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (1), ce sont les principes de cette loi ; le premier sentiment qu'elle éprouve est celui du bien et du mal moral. Ce n^est proprement que de ce moment qu'ils sont hommes; jusque-là ils n'étaient que des animaux gouvernés par l'instinct physique. Alors donc ils ont l'idée d'obligation et de devoir; ils se sentent liés et assujettis par un être qui est au-dessus d'eux; et dès qu'ils sortent de cette dépendance par l'abus de leur liberté, leur conscience réclame, leur raison les condamne.

Elle est écrite dans le cœur de tous les hommes; dans le cœur des nations barbares, comme dans celui des peuples policés ; les sauvages mêmes ne l'ignorent pas. Elle a été conque, et elle le sera en tout temps, en tout lieu, partout où il y aura des hommes. Pour ' n'en n'avoir aucune notion, il faut être totalement dé-

(1) Lax... quœ illuminât omnera hominem venientem in hune munduni. Joanu. i. 0.

pourvu déraison, et rangé dans la classe des stupides et des insensés ; car c'est dans la connaissance de cette loi que consiste l'usage de la raison, qui est d'autant plus éclairée, qu'elle pénètre plus avant dans toutes ses branches et ses conséquences.

Elle est partout la môme; partout, si on la consulte, elle répond de la même manière ; elle n'est susceptible d'aucun changement, parce qu'elle nedépend ni du préjugé, ni de l'éducation, ni des conventions, ni du climat, ni du gouvernement; et qu'elle n'est soumise ni aux vues, ni aux volontés humaines. Partout ce qui porte un caractère de fausseté, d'injustice, de violence, est regardé comme mauvais de sa nature, comme défendu antérieurement à toute loi positive. Partout ce qui donne atteinte aux droits de l'homme, ce qui le dégrade, ce qui le déshonore, est tenu pour illicite. Partout le respect envers la divinité, les obligations réciproques des pères et des enfants, la fidélité à ses engagements, passent pour des devoirs sacrés et indispensables.

Rien ne peut effacer cette loi du cœur de l'homme. Quelle que soit sa malice et sa dépravation, il a toujours dans sa conscience un juge éclairé, un juge inexorable qu'il ne peut ni tromper, ni corrompre. En vain s'efforce-t-il de s'étourdir sur ses crimes ; en vain emploie-t-il toutes les lumières de son esprit pour les justifier, les décisions secrètes de la loi naturelle demeurent toujours inébranlables; toujours elles se présentent à sa pensée, lorsqu'il rentre en lui-même; toujours elles prononcent contre lui, et ne lui laissent

DJi SALNT AUGUSTIN. — XVII. 117

d'autre ressource que de s'avouer coupable, et de se corriger.

Comment donc s'est-il trouvé, et parmi les philosophes de l'antiquité, et dans le sein même du christianisme, de nos jours surtout, des hommes assez corrompus, assez impudents, pour oser attaquer publiquement l'existence de la loi naturelle, confondre le bien et le mal, et dépouiller les actions humaines de toute moralité? J'avoue que cela me paraît inconcevable; car c'est se déclarer un monstre à la face de la société : j'entends un monstre de malice et de mauvaise foi ; un malheureux qui de gaieté de cœur, contre ses lumières, contre sa conscience, renverse les fondements de la religion, de la veptu, de toute société naturelle et civile, lâche la bride à tous les vices, autorise tous les crimes, plonge le genre humain dans les ténèbres, le désordre, la confusion, et le réduit à un état pire que celui des bêtes.

S'il est étonnant qu'on ait publié de si affreux systèmes, il Test encore davantage que les écrits qui les contiennent aient été accueillis, recherchés, applaudis, et qu'on s'en soit entêté jusqu'à les regarder comme des chefs-d'œuvre dignes de l'immortalité. Il est évident néanmoins que de telles productions, qui sont l'abus le plus criant et le plus manifeste des talents, ne peuvent que révolter, qu'indigner tout bon esprit, tout cœur bien fait, et qu'elles méritent, ainsi que leurs auteurs, la plus sévère animadversion des lois. Il n'est point de brigand, point de scélérat, point d'empoisonneur plus dangereux et plus punissable.

H8 MUKALE TIRÉE LES COXb'ESslÛ.XS

Mais si l'on ne peut sans la plus insigne mauvaise foi, révoquer en doute l'existence de la loi naturelle, voyons ce qui en résulte par rapport à la religion chrétienne.

La loi naturelle nous indique la nécessité d'une religion; elle en est la base et le fondement; mais ce n'est pas une religion. Nous ne tirons d'elle aucune lumière pour connaître quelle espèce de culte Dieu exige de nous, ni par quels moyens nous pouvons obtenir ses grâces, ou fléchir sa justice irritée par nos crimes. Nous n'en tirons aucune lumière pour connaître quels ont été sur nous les desseins libres du créateur, quelle est notre fin dernière, comment nous y pouvons parvenir, quel bonheur ou quel malheur nous attend après la mort; si l'homme a persévéré dans le premier état où il a été créé, ou s'il en est déchu par sa faute, et s'il a quelque ressource pour se relever. Les anciens philosophes, qui ayant perdu la trace de la révélation primitive, ou ne pouvant la démêler dans les traditions populaires, ont consulté là-dessus la loi naturelle, l'ont trouvée muette sur tous ces points; elle l'est encore pour quiconque ne veut ou ne peut s'adresser qu'à elle, parce qu'ils ne sont pas son objet, et qu'ils dépendent d'une volonté positive de Dieu. Mais comme elle nous fait entendre clairement que la connaissance de tous ces points nous est indispensablement nécessaire, elle nous conduit à admettre la nécessité, et par conséquent l'existence d'une révélation (1).

(1) La manière dont s'exprime le P. Grou pourrait donner lieu à quelque méprise. Voici eu deux mots la doctrine généralement reçtie

S'il y a eu une révélation, cette même loi naturelle me dit qu'elle a dû être aussi ancienne que le monde, et commencer avec le genre humain; qu'elle a dû se propager d'âge en âge par le canal de la tradition; que si la trace s'en est altérée ou même perdue chez la plupart des nations, ce n'a pu être que par leur faute ; que tout homme qui esf à portée de s'en instruire, ne doit rien négliger pour cela ; que s'il s'élève dans son âme des doutes, des vues confuses à ce sujet, il doit prier Dieu de l'éclairer, et qu'il sera responsable de son idifférence ou de son ignorance volontaire.

La loi naturelle me dit encore que, puisque Thomme n'a jamais pu être sans religion, et une religion révélée, ou crue telle, le déisme est une chimère, une absurdité, une impiété ; une chimère, parce que jamais aucun peuple ne Ta adopté; une absurdité, parce qu'il est contraire à ce principe évident, qu'il n'appartient qu'à Dieu de prescrire la manière dont il veut être honoré, relativement à sa gloire et à ses desseins sur l'homme; une impiété, parce que se fixer au déisme, c'est vouloir vivre sans religion, ou s'en faire une à sa mode.

Ainsi, la loi naturelle ne permet pas de s'en tenir

dans l'école : i" L'homme étant élevé à une fia surnaturelle, pour connaître cette fin et les moyens de l'atteindre, la révélation lui était absolument nécessaire. 2° La chute de l'homme ayant amené successivement l'oubli et l'ignorance de la révélation première, une nouvelle révélation est devenue moralement nécessaire. S» Si l'homme n'avait pas été élevé à une fin surnaturelle, d'après les scolastiques il n'y aurait pas eu de révélation. {Note de l'Éditeur.)

au déisme ; et elle exige absolument qu'on fasse choix de quelque religion qui soit révélée. Or, il n'y en a, et ne peut y en avoir qu'une qui mérite ce titre. Car évidemment l'idolâtrie n'a pu avoir Dieu pour auteur; le mahométisme porte tous les caractères de l'imposture ; d'ailleurs ni l'idolâtrie, ni le mahométisme ne sont aussi anciens que le genre humain; et il faut que la religion révélée de Dieu remonte à cette époque.

Reste donc le christianisme qui n'a point d'autre origine que le monde, qui nous montre Jésus-Christ promis comme libérateur à nos premiers parents aussitôt après leur chute; qui nous le montre, dis-je, dans les monuments les plus authentiques annoncé d'âge en âge par une tradition orale à la postérité d'Adam; et depuis Moïse, par une tradition écrite à la nation d'où ce libérateur devait naître; qui nous raconte sa naissance, sa vie, sa mission, ses miracles, sa mort, sa résurrection, son ascension : tous faits avérés et incontestables, tous faits prédits avec leurs circonstances par une longue suite de prophètes, tous faits écrits par des témoins oculaires ou contemporains; qui nous fait voir son Église naissante au milieu des prodiges opérés d'abord sur les apôtres par la descente de l'Esprit saint, et par eux chez toutes les nations à qui ils ont annoncé l'Évangile; Église établie et subsistante malgré la fureur des persécutions, et la séduction des hérésies : œuvre divine en elle-même, divine dans son exécution, divine dans sa propagation et sa conservation.

La loi naturelle me fait voir cnlin dans le christia-

nisme les vrais caractères de la religion : l'hommage de l'esprit rendu à Dieu, dans les mystères qu'il m'est ordonne de croire; l'hommage du cœur, dans la morale qu'on me fait un devoir de pratiquer : morale toute sainte, qui ne déroge en rien à la loi naturelle, et qui la perfectionne dans tous ses points : Thommage de l'homme tout entier, quant à Fâme et quant au corps, dans le culte qu'on exige de moi, dans les préceptes positifs qu'on m'impose, dans les pratiques extérieures qu'on me prescrit.

Religion faite pour l'homme, sous quelque point de vue qu'on le considère, juste, pécheur, roi, sujet, riche, pauvre; dans tous les âges, dans tous les états, et dans toutes les positions de la vie ; dictant à tous leurs devoirs, conservant à chacun ses droits ; soutien de l'indigent, protectrice du faible, consolation du malheureux; lien le plus fort et le plus étroit de la société : qui, si elle était universellement et fidèlement pratiquée, bannirait du monde tous les vices, y introduirait toutes les vertus, et n'y laisserait que les défauts et les misères propres à l'exercice de la charité, de la patience et de l'humilité.

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