EN QUOI CONSISTE LE DÉSOBDKE DU PÉCHÉ
L'on tombe dans le pi'clié, lorsque par un penchant déréglé pour les biens sensibles, qui sont des biejis du dernier ordre, on renonce aux biens plus excellents et du premier ordre, ù Dieu, à sa vérité, à sa loi.
Pcccatum admittitur^ dum immoderata in ista inclinatione, quum cxtrema bona sint, meliora et sumnia deseruntur, tu, Domine Deus noster, et Veritas tua, et lex tua. Lib. n. cap. v. n. 10.
11 y a trois ordres de biens : Dieu, et les moyens qui conduisent à lui; l'âme humaine et ses facultés; et les objets sensibles, qui sont notre corps, et les autres corps qui n'existent que par rapport au nôtre. Les biens du premier ordre sont les plus excellents; ceux du dernier sont les moins estimables ; Tàme tient le milieu; et elle est bonne ou mauvaise selon qu'elle s'attache aux biens qui sont au-dessus d'elle, ou à ceux qui sont au-dessous.
Dieu ne nous interdit la jouissance d'aucun des biens sensibles qu'il a créés, puisque c'est pour nous qu'il les a créés, c'est-à-dire pour l'usage de notre corps et de cette vie présente. Mais il ne veut pas et il ne peut vouloir que notre âme s'attache à ces biens pour eux-mêmes, qu'elle en fasse sa fin, qu'elle s'y arrête et s'y repose, parce qu'ils sont au-dessous d'elle, et qu'au fond c'est pour elle un sujet d'humiliation d'être unie à un corps, et de tenir par lui aux
DE SAINT AUGUSTIN. — XVIII. i2'S
autres êtres matériels. Elle est destinée à une fin plus excellente, et pour les biens propres à la conduire à cette fin. Dieu lui-même, le souverain bien, l'auteur de tous les biens, est sa fin ; elle est faite pour le posséder éternellement. Les biens qui Tacheminent à cette possession, sont toutes les vertus morales et religieuses.
Il est clair que notre âme étant spirituelle et immortelle, le bien auquel elle peut prétendre, qu'elle peut connaître et aimer par elle-même, et dont elle peut jouir sans l'entremise du corps, doit avoir de l'analogie avec sa nature. Tel est Dieu, qui est l'esprit incréé et immortel par essence : elle est donc faite pour Dieu.
Ainsi, comme il y a une subordination naturelle entre l'âme et le corps, entre les facultés de l'une et les qualités de l'autre : il y a de même une subordination entre les biens qui conviennent directement à l'âme, et ceux qui ne la regardent que relativement à son corps. De plus, comme la vie présente, qui est passagère et momentanée, n'a nulle proportion avec la vie future qui est éternelle et ne passera jamais ; de même les biens de la vie présente sont d'un genre incomparablement inférieur à ceux de la vie future.
Dieu, qui est l'ordre même, a donc mis un ordre entre les biens dont il a destiné la jouissance à l'homme : voulant que cet ordre serve de règle à son estime et à ses affections. Dieu veut qu'il fasse plus de cas des biens de l'âme, que de ceux du corps; des biens de la vie future, que de ceux de la vie présente; et que dans la concurrence il ne balance pas à sacri-
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fier les biens inférieurs et périssables, pour s'assurer la possession des biens supérieurs et éternels. Et Dieu étant le bien suprême, le bien incomparable, le bien final de l'homme, le bien en qui sont renfermés éminemment tous les autres; il est manifeste que l'homme ne doit jamais s'exposer à perdre un tel bien, lui en préférer, ni même lui en comparer aucun autre, hésiter en un mot à les perdre tous, pour parvenir à la jouissance de celui-là : ce qui l'oblige par la même raison à donner la préférence sur les biens terrestres, aux biens d'un ordre moral et surnaturel, telles que sont les vertus, dont l'effet propre est de l'unir à Dieu dès ici-bas.
Telle est la règle : règle juste, sainte, immuable, fondée sur la nature même des choses. L'homme étant libre dans son choix, peut violer cette règle; mais s'il la viole, il blesse l'ordre, et il pèche. La malice du pécheur consiste donc en ce que connaissant la justice de cet ordre, il y manque volontairement^ il renverse la loi établie de Dieu; et pour un bien inférieur que ses passions lui proposent, il ne tient aucun compte du bien suprême : voilà tout à la fois le comble de l'aveuglement et de l'injustice.
Dieu le punit en le privant en effet pour toujours du bien dont il a librement couru le risque d'être privé, et en lui ôtant avec cette vie les biens qu'il a recherchés au préjudice du bien souverain. Il le punit encore en lui infligeant des maux sensibles, qui surpassent sans comparaison pour la violence et la durée, les plaisirs qu'il s'est procurés par les sens; et en livrant
son âme à toute l'amerlume, à tout le déchirement de la rage et du désespoir. Châtiment d'une équité infinie, qui punit l'homme par oii il a péché, et le soumet malgré lui à l'ordre qu'il a violé.
Que faut-il donc faire? Régler ses jugements, régler ses attachements selon la vérité, selon la loi de Dieu ; s'assujettir à l'ordre qu'il a établi, et ne jamais souffrir que la passion prenne sur nous assez d'empire, pour nous le faire transgresser. Je n'exige pas que vous imitiez les saints, qui se sentaient humiliés du poids et des besoins de ce corps mortel, qui en gémissaient, qui n'accordaient rien qu'à ses nécessités, et refusaient tout à ses plaisirs. Cela vous paraît trop dur; vous ne concevez pas quel dégagement, quelle indépendance, quelle paix ils se procuraient par là.
Jouissez donc à la bonne heure des biens de cette vie, autant que Dieu le permet, dans la mesure, dans les bornes, et selon les conditions qu'il a prescrites. Mais que cette jouissance ne soit que superficielle, et que le fond de votre cœur ne tienne qu'aux biens solides, qui méritent toute son affection. La raison le veut ainsi; la religion l'ordonne; votre bonheur éternel et même temporel en dépend. Les passions seules s'y opposent; mais doivent-elles être écoutées? et leur satisfaction momentanée est-elle donc d'un si grand prix, qu'il faille y sacrifier le repos de votre conscience, l'intérêt de votre éternité? N'attendez pas à l'autre vie à reconnaître la folie et le désordre d'une telle conduite. Il serait trop tard; le repentir serait vain, et le mal irréparable.
DE LA MAMÈUE PERVERSE DONT LES PASSIOxNS TENDENT A IMITER DIEU.
Tous ceux qui s'éloignent de vous, et qui s'élèvent contre vous, vous imitent à contre sens.
Perverse te imitantup omnes, qui longe se a te faciuut, et extollunt se adversum te. Lib. ii. cap. vi. n. 14.
Saint Augustin parcourant toutes les passions, montre que le but que Thomme s'y propose, est de se donner une manière d'être qui n'appartient qu'à Dieu : de sorte que mûme en s'éloignant de lui, et en s'élevant contre lui, on s'etforce de l'imiter, mais d'une imitation fausse et perverse. D'où il conclut que cela même est une preuve que Dieu est le créateur de tous les êtres; et que pour cette raison l'on ne peut se retirer entièrement de lui.
Rien n'est plus vrai, ni plus profond que cette pensée. Elle remonte au principe dn mal moral, qui est l'orgueil, et un désir déréglé dans la créature intelligente de s'égaler au créateur. Qu'est-ce qui a perdu l'ange rebelle? Ce sentiment que l'Écriture lui met à la bouche : je m'élèverai, et je serai semblable au Très- Haut (1). Il aspirait à l'indépendance, et à pouvoir se dire comme Dieu : je suis par moi-même; je tiens de moi toute ma perfection. L'homme s'est perdu de même en- voulant ressembler à Dieu; ce fut par là que
(1) Asceudam..., similis ero Altissimo. Is. xiv. 14.
(le démon le tenta et le séduisit : Vous serez tel que des [dieux, connaissant le bien et le mal (1). ' Dans sa dégradation l'homme a conservé ce désir pervers d'imiter Dieu; désir qui n'en est même devenu que plus violent par sa chute; et c'est là l'objet intime, la fin dernière de toutes ses passions. Il veut se rendre indépendant comme Dieu ; il veut se procurer la jouissance de tous les biens et l'exemption de tous les maux; il s'indigne contre tout ce qui le gêne et le fait souffrir; comme si la sujétion et la peine n'étaient pas un apanage de sa nature : il rapporte tout à lui, et s'établit le centre de tout.
Ce désir, tout déréglé, tout absurde qu'il est, prouve sa grandeur et sa noblesse. Il prouve qu'il est créé à l'image de Dieu, et destiné à lui ressembler un jour d'une manière plus parfaite, lorsqu'il se sera rendu digne de le posséder. Nous lui serons semblables, dit saint Jean, parce que nous le verrons tel qu'il est (2) : et c'est dans celte ressemblance que se trouvera son bonheur.
Ainsi, le vrai bonheur de l'homme et sa ressemblance avec Dieu étant la môme chose, il est en quelque sorte naturel que les passions qui se proposent pour objet le bonheur, aient aussi en vue cette ressemblance. Mais comme le bonheur auquel elles aspirent, est faux, la ressemblance qu'elles affectent de nous donner avec Dieu, l'est aussi. Le vice des passions n'est ni dans le désir du bonheur, ni dans la prétention
(1) Eritis sicut dii, scientes bonutn et malum. Gen. m. S.
(2) Siiuiles ei erimus : quoniam videbinius eum sicuti est. i. Joann. in. 2.
de ressembler à Dieu : il consiste en ce qu'elles cherchent le bonheur hors de Dieu, malgré la défense même de Dieu, dans la jouissance des biens créés; et en ce qu'elles veulent imiter Dieu, non par la participation de son être, mais en s'élevant contre lui, et en se soustrayant à sa domination. De là leur vanité; de là leur crime. Elles sont vaines, parce qu'elles nous déçoivent, n'atteignant jamais leur objet; elles sont criminelles , parce qu'elles renversent Tordre , et qu'elles tendent à une ressemblance avec Dieu qui blesse la souveraineté de son être.
Ce qui montre sensiblement que l'objet des passions est une perverse imitation de Dieu, c'est qu'elles ont toutes un faux caractère d'infinité. Elles voudraient que leur objet fût infini, que le plaisir de la jouissance le fût aussi, et qu'il n'y eût aucune fin à leur possession. C'est-à-dire évidemment que les passions nous font chercher dans les biens créés ce qui n'est qu'en Dieu seul, un bien infini, une joie infinie, une possession infinie.
Mais ce qne Dieu ne trouve qu'en lui-même, il veut aussi que nous ne le cherchions qu'en lui : et telle est la sublimité de notre destination; voilà ce qu'il a gravé dans notre âme en traits ineffaçables. Lorsque prenant pour guides les passions, l'homme cherche hors de Dieu ce qui n'est qu'en Dieu, c'est ce qui fait son égirement, son crime, son malheur : égarement qui l'avilit, le dégrade, l'abrutit : crime qui le corrompt, le dérègle, pervertit sa nature et l'usage de ses facultés : malheur qui le prive, dès celte vie, de l'cspé-
rance du souverain bien, et qui lui en ravira à jamais la possession.
Imitons Dieu ; tâchons de ressembler à Dieu; mais de la manière qu'il veut que l'homme l'imite et lui ressemble. La ressemblance qui doit être un jour notre récompense et notre bonheur, ne convient point à notre état présent ; elle est réservée à l'état de gloire. Un autre genre de ressemblance nous est proposé ici-bas : c'est d'imiter Jésus-Christ. Le fils de Dieu s'est fait homme; il a habité parmi nous, afin de nous montrer dans sa doctrine, dans ses actions, dans ses souffrances un modèle vraiment divin, et dont l'imitation fût à notre portée. Ce n'est point à nos passions, c'est à notre raison, c'est à notre foi que ce modèle est présenté. Quiconque se rendra conforme à l'image du fils de Dieu, exprimant en soi ses sentiments et ses vertus, lui sera un jour semblable dans la gloire. Quiconque au contraire n'aura aucune conformité avec ce modèle, ne partagera pas non plus sa félicité.
Que chacun donc s'examine et s'interroge lui-même. Ai-je pris jusqu'ici cet Homme-Dieu pour l'objet de mon imitation? Je suis chrétien; je me glorifie de l'être. Mais qu'est-ce qu'un chrétien, sinon un imitateur de Jésus-Christ? Je suis instruit de son Évangile; je sais ce qu'il a enseigné, ce qu'il a pratiqué, ce qu'il a mis au rang des béatitudes, ce qu'il a frappé de ses anathèmes. Si je ne lui ressemble pas par mes sentiments et par mes œuvres, à quoi dois-je m'attendre, lorsqu'il méjugera et me confrontera avec lui? Quel sera mon sort, sinon une éternelle réprobation?