‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 28 sur 76 · DE LA FAIBLESSE DE L HOMME · texte numérisé non relu

DE LA FAIBLESSE DE L HOMME

Quel est l'homme, qui réfléchismnt sur sa faiblesse, ose otfnhuer à ses propres forces sa chasteté et son innocence?

Qiiis est homirium qui suaiii coiritans infirniitatc-m, audet viribus suis tribuere castitateni atque innocentiani suam? Lib. u. cap. vu. n. 13.

Saint Augustin jugeait ici avec raison des autres d'après lui-même. Il connaissait toute sa faiblesse; il en avait fait un triste essai; et il savait que cette faiblesse est naturelle à Fhomme, qu'il est enclin au mal, que le bien lui coûte, et qu'il n'a point par lui-même la force d'éviter l'un, ni de pratiquer l'autre. La chose est vrai, même moralement parlant. Les païens vertueux ne l'ont pas été purement; et s'ils ont surmonté quelque vice, ce n'a été que par des motifs vicieux, infectés d'orgueil et d'amour-propre.

Mais ce que la foi nous enseigne, confirme plus fortement cette vérité. Elle nous apprend que tout le bien surnaturel qui est en nous, est dû à la grâce; que de nous-mêmes nous ne pouvons rien, et nous ne sommes pas même capables d'aucune bonne pensée. d'aucun bon désir par rapport à notre fin dernière (1 . Tout enfant de l'Église fait profession de croire ce

(1) II. Cor. III. .ï.

dogme , qui est le fondement de l'humilité chrétienne, et de la reconnaissance que nous devons à Dieu, Mais autre chose est de le croire d'une foi spéculative, et autre chose est de conformer dans la pratique ses sentiments à cette croyance : en sorte qu'on glorifie Dieu de tout le bien qu'on voit en soi^ et qu'on ne pense pas y avoir contribué en rien par ses propres efforts.

Que les âmes qui sont habituellement dans cette disposition intérieure sont rares ! Où sont ceux qui portent toujours dans le cœur une conviction intime de leur faiblesse et de leur impuissance? Ce ne peut être que l'effet d'une longue, ou plutôt d'une continuelle expérience.

Or, je ne vois guère que deux sortes de personnes qui aient cette connaissance expérimentale de leur misère : ceux qui^ avant que de se donner pleinement à Dieu, ou depuis qu'ils s'y sont donnés, ont fait quelque chute considérable, dont le souvenir toujours présenties guérit de la présomption, et les entretient dans une profonde humilité : tels ont été David, saint Pierre, Madeleine, Augustin et beaucoup d'autres; et ceux qui ont toujours vécu dans une grande pureté et innocence : mais que Dieu a exercé par de violentes tentations, qui les ont conduits cent fois au bord du précipice, où ils savent qu'infailliblement ils seraient tombés, si la main toute-puissante de Dieu ne les avait soutenus; ceux encore qui, dans le service de Dieu le plus parfait, n'ont presque jamais trouvé ni goût, ni consolation; n'ont éprouvé que des sécheresses, des

répugnances au bien, que des révoltes et des combats continuels de la nature corrompue.

Tous ces serviteurs de Dieu, dont le nombre est petit en comparaison des autres, ont été solidement humbles, pénétrés de leurs misères, de leur incapacité à tout bien. Un homme qui a l'avantage de se connaître ainsi lui-même, s'il a surmonté quelque passion, s'il a acquis quelque vertu, est bien éloigné de s'en faire honneur; il en rend toute la gloire à Dieu seul. Tl ne se préfère à personne, non pas même aux plus grands pécheurs; persuadé qu'il est que s'ils avaient reçu les mêmes grâces que lui, ils en auraient mieux profité; et que s'il s'était trouvé dans les mêmes circonstances, il aurait été plus méchant qu'eux. Ainsi pensait saint Paul, qui s'appelait le premier des pécheurs (1), et qui disait : tout ce que je suis, je le suis par (a grâce de Dieu. (2) Ainsi pensait saint Augustin, qui reconnaissait qu'il n'est aucun péché commis par un homme, qu'un autre homme ne puisse commettre, si Dieu ne l'en préserve (3). Ainsi pensait saint François, qui se croyait très-sincèrement plus coupable devant Dieu, qu'un malfaiteur qu'on menait au supplice. Nous avons peine à concevoir ces sentiments des saints; nous les traitons de pieuses exagérations. C'est que nous ne connaissons pas comme eux toute la corruption, toute l'infirmité de l'homme; c'est que nous n'avons pas

(1) 1. Tim. I. 15.

(2) I. Cor. XV. 10.

(3) Nullum est peccatum quotl facit liomo, quod non possit facere et aller honio, si dcsit rector a que factus est honio. Augiist. Serm. De Verb. errnty. ccxcvii. n. C. t. v. col. .o2:î. g.

l'hamilité : vertu qui ne consiste pas, comme on le pense communément, à se mettre au-dessous de ce qu'on est, mais à se rendre une exacte justice.

Quant aux âmes pures et innocentes, mais d'une vertu commune, qui ne sont point adonnées à l'oraison et k la vie intérieure; qui n'ont passé par aucunes épreuves humiliantes, elles ne réfléchissent guère sur leur faiblesse ; elles n'en ont même qu'une connaissance fort imparfaite, elles sont sujettes à présumer de leurs forces, à s'applaudir du bien qui est en elles, commeacquis etconservépar leur industrie et leur fidélité : trop heureuses encore, si elles ne le grossissent pas à leurs yeux , et si elles ne croient pas avoir les vertus qu'elles n'ont pas.

Aussi sont-elles remplies d'amour-propre, de suffisance, d'estime d'elles-mêmes, d'un mépris secret pour les autres, à qui elles se comparent avec complaisance; si aveugles au reste que la plupart ne se reconnaîtront pas à leur portrait que je trace ici. Elles se croient capables de tout; elles n'hésitent sur rien; elles entreprennent tout : et en même temps elles sont lâches, timides, pusillanimes, toujours tremblantes sur elles-mêmes. La moindre faute qu'elles font les dépite, les décourage ; elles ne sauraient concevoir, disent-elles, comment elles ont pu y tomber. Quel orgueil! quelle profonde ignorance d'elles-mêmes! Au premier choc de la plus légère tentation, vous les voyez déconcertées, abattues, prêtes à tout quitter; c'est qu'elles comptent sur elles-mêmes, et non sur la grâce.

Elles ne sont humbles qu'en paroles et à l'extérieur,

dominées au dedans par un orgueil subtil et délicat, qui les aveugle sur leurs défauts, et les rend très-clairvoyantes sur ceux des autres. Elles sont critiques, médisantes, d'un zèle amer, dures, repoussantes à l'égard des pécheurs, à qui elles semblent dire : ne m'approchez pas, parce que je suis pur.

Ces mêmes âmes sont extrêmement propriétaires, fort attachées à leur jugement, à leur volonté. Elles sont actives, empressées, inquiètes, adonnées aux œuvres d'"éclat, aux pratiques extérieures de piété. Ne leur parlez point de la mortification du cœur, ni d'une oraison paisible et silencieuse; leur amour-propre n'y trouve pas son compte. Si elles ne remuent les lèvres, elles ne croient pas prier; leur cœur est sec; il faut qu'elles tirent tout des livres. Dans leur idée se mortifier, c'est pratiquer quelque jeûne, quelque abstinence, quelque austérité corporelle ; et l'on peut juger combien elles se préfèrent intérieurement aux personnes qui mènent une vie commune. Mais arrêter les réflexions de l'esprit, modérer l'activité de la volonté, captiver l'imagination, réprimer les saillies de l'humeur, c'est ce qu'elles n'ont pas le courage, ni même la vue d'entreprendre. Que serait-ce si leur disant que la sainteté dépend beaucoup plus de l'action de Dieu que de la leur, on les engageait à lui en confier le principal soin, à le laisser faire, à s'abandonner à lui, à soufl'rirses opérations? Ce sont autant de choses qu'elles n'entendent point, et qu'elles traitent d'oisiveté et d'illusion.

Ces personnes, ajoute saint Augustin, ont moins d'amour pour Dieu, que les pécheurs convertis, parce

que la miséricorde par laquelle il pardonne les péchés, leur a été moins nécessaire; comme si la grâce qui préserve était d'un moindre prix que le remède qui guérit, et qu'elles ne fussent pas autant ou plus redevables à la bonté céleste (1). C'est que dans le fond elles pensent que leur justice leur appartient; qu'elle est, sinon tout à fait, du moins en grande partie leur ouvrage; et qu'elles y appuient leur espérance, au lieu de la mettre uniquement en Dieu, qui après tout, en couronnant nos mérites, couronne ses propres dons (2).

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