DES SPECTACLES
Tétais passionné pour les pièces de the'àtre, toutes remplies d't' mages de mes misères, et propices à attiser mon feu.
Rapiebant me spectacula theatrica, plena iinaginibus miseriarum mearum, et fomitibus ignis mei. Lib. m. cap. ii. n. 2.
Si les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe étaient aussi sincères que saint Augustin, ils avoueraient que ce qui leur inspire un goût si vif pour les spectacles, c'est la disposition secrète de leur cœur, qui va y chercher un aliment à sa passion. Arislote, uniquement pour contredire Platon, son maître, a prétendu que le théâtre corrigeait les passions. Cela n'était pas même vrai de son temps, où la tragédie était plus grave et plus morale qu'elle ne l'est chez nous. Car pour l'ancienne comédie, je ne crois pas qu'Aristote ait voulu la défendre, tant elle était obscène, médisante et satirique.
Quoi qu'il en soit, notre théâtre n'est nullement propre à corriger les passions, celle de l'amour surtout. Il les fait naître, ou il les entretient. Je suis persuadé que si l'amour était absolument banni de nos spectacles, on n'y courrait pas avec tant d'empressement. Il en faut, ou du grossier pour le peuple, ou du
délicat pour les personnes plus polies. Nos mœurs sont montées sur ce ton. Corneille que son génie portait à toute autre chose, a été obligé de s'y accommoder. Racine de même, malgré son goût et son désir d'imiter la belle antiquité. Voilà ce qui fait le danger de nos spectacles; et c'est la principale raison pour laquelle ils sont interdits par la morale chrétienne.
Le théâtre en général est l'école du monde; et par conséquent une école antichrétienne. C^est là que le monde domine; là qu'il rassemble ses partisans et ses disciples; là qu'il donne ses leçons déjà trop séduisantes par elles-mêmes, et qu'il les assaisonne de tout l'art propre à les faire goûter. Quiconque reconnaît Jésus-Christ pour son maître, ne doit point mettre le pied dans cette école; s'il y paraît, il oublie du moins pour le moment qu'il est chrétien, et il donne à ceux qui le sont un sujet légitime de scandale.
Car enfin quelle morale y débite-t-on? Une morale toute conforme aux maximes du monde, et directement contraire à celles de l'Évangile; une morale favorable à toutes les passions, toute autre morale y serait sifflée. L'amour, l'ambition, la vengeance sont les grands ressorts de la tragédie. La comédie attaque, si l'on veut, les ridicules; mais elle se déclare pour les vices qu'elle excuse, qu'elle ménage, qu'elle protège même ouvertement. La sévérité des mœurs y passe pour rudesse, pour ignorance des usages. On y exige des pères une complaisance excessive pour leurs enfants, des maris pour leurs femmes. Les bons y sont travestis en sots ; et l'on rit à leurs dépens des tours
que leur jouent des fourbes intrigants et adroits. Quant à l'opéra, personne n'ignore que l'unique objet de sa morale est Tamour du plaisir, et qu'on y prêche la volupté jusqu'à la fadeur et au dégoût.
Ce n'est pas là le seul danger des spectacles. Celui qui résulte des acteurs et des actrices, n'est pas moindre. Les comédiens corrompent les mœurs autant par leur conduite personnelle, par l'usage qu'ils font de leurs talents et de leurs grâces, que par les rôles qu'ils débitent. Qu'est-ce surtout qu'une femme qui se produit sur le théâtre, sinon une prostituée qui met à prix sa jeunesse et ses charmes, et qui cherche à inspirer les passions qu'elle joue? C'est un fait avéré que quelque temps après que des comédiens se sont établis dans une ville, les mœurs n'y sont plus reconnaissables; et que la jeunesse qui les écoute ou qui les fréquente, est pervertie.
Enfin, le principal danger pour les spectateurs, vient des spectateurs eux-mêmes. Les exclamations, les applaudissements^ les risées du parterre sont autant de décisions sur ce qui plait ou déplaît au monde; et ces décisions font les plus profondes impressions sur les âmes encore neuves et simples. Elles y apprennent combien le monde est redoutable dans ses approbations et ses censures; ce qu'il estime, ce qu'il méprise; ce qui le charme, ce qui le choque. Or, ceux qui donnent la loi aux spectacles, ne sont certainement pas les plus gens de bien. Ceux-ci n'y paraissent pas; s'il s'y en trouve quelques-uns, ils n'y font pas de sensation.
Il est certain que les spectacles sont d'une conséquence infinie pour les mœurs et la piété chrétienne. Ceux qui les fréquentent, y exposent et y perdent presque toujours l'un et l'autre. S'il n'y a plus de risque pour eux, c'est que le mal est déjà fait. Je ne déciderai pas s'il y a toujours un péché mortel à assister à une représentation. Toute décision de cette nature, pour être juste, doit être personnelle; il y faut avoir égard à je ne sais combien de circonstances particulières. Ce que je puis dire en général;, c'est que toute âme timorée, et qui veille de près sur sa conscience, regardera toujours le théâtre comme une des occasions les plus prochaines de péché, comme un grand obstacle au salut, comme un scandale public dans l'Église, comme un piège tendu à l'innocence et à la piélé, comme le triomphe du monde ennemi de Jésus-Christ, et le règne des passions.
L'idée la plus naturelle qu'on puisse se former des assemblées du théâtre, est d'en juger par opposition avec les assemblées où l'on se rend pour entendre la parole de Dieu. L'attrait qui porte aux unes est tout à fait contraire à l'esprit qui fait aller aux autres. Autant que le caractère des prédicateurs de l'Evangile est respectable et sacré, autant celui des comédiens est méprisable et profane. Ce qu'on récite, ce qu'on chante au théâtre, contredit de tout point les vérités saintes qu'on prêche dans l'Église. On sort d'un bon sermon avec le désir de devenir meilleur; on sort du spectacle avec une aversion secrète pour les choses de piété; avec un goût de luxe, de vanité, de dissipation;
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avec des passions plus vives, et toutes disposées à prendre feu. Si l'on n'est pas toujours décidé pour la venu en sortant d'un sermon, l'on est du moins touché, ébranlé; eL le bon effet qu'un sermon a préparé, d'autres le produiront. De même, si le cœur n'a pas encore pris parti pour le vice à l'issue d'une pièce, il a plus de penchant à l'embrasser; et ce qu'une pièce a commencé, la fréquentation du théâtre l'achèvera. Enfin, comme l'empressement à se nom-rir de la parole de Dieu, est une des marques les moins équivoques de la solide dévotion : ainsi, la passion pour les spectacles est la preuve infaillible d'un esprit dissipé, mondain, tout occupé des choses de la terre, et sans goût pour celles du ciel.